samedi 6 mars 2010

L'objet de ma pensée

On est chanceux, non, que nos pensées ne soient pas des objets?

Imaginez que chacune de nos pensées produise un petit objet: un petit cube, une boulette, un liquide quelconque, un mini disque, une poudre colorée, je sais pas, moi. Imaginez les problèmes d'espace de rangement occasionnés par tous ces objets-là. Bon, bon, je sais bien que tout est matière, que même nos pensées sont matière, mais avouez que ça demeure une matière assez facile à gérer. La nature est bien faite.

Par contre, des fois, je me mets à imaginer tout l'espace nécessaire si nos pensées étaient comme des petites crottes de notre esprit. Et ça me fait freaker. Il faudrait classer chaque petite crotte correctement pour pouvoir la retrouver, sinon: le blanc de mémoire total. Même si cet objet, cette crotte (j'aime bien l'hypothèse de la petite crotte), était minuscule, il nous faudrait avoir un système de classement impeccable.

Les designers se casseraient la tête pour trouver de nouveaux systèmes pratiques. Nos maisons seraient constituées surtout de garde-robes, de placards et d'armoires, avec juste un peu d'espace autour pour passer. Nos vêtements auraient obligatoirement beaucoup, beaucoup de poches. Tout aurait un petit compartiment de rangement, question d'associer nos pensées à chacun de nos objets usuels. La tour à idées aurait fait fureur dans les années 90. Pauvres designers, eux-mêmes encombrés de toutes leurs idées de concepts. Certains en mourraient étouffés sous des montagnes de crottes. Morts pour la cause. Cordonniers mal chaussés.

Les plus chanceux seraient ceux à propos de qui on dit qu'ils «ne sont pas des cent watts». Le minimalisme serait réservé aux idiots.

Bien sûr, il est clair que nous finirions par nous débarrasser de certaines de nos pensées, ce qui ne serait pas toujours une si mauvaise affaire, au fond. Les pensées sombres? Au bac de recyclage! Les souvenirs douloureux? Enfouis sous terre, ou perdus parmi d'autres dans des dépotoirs géants. Le problème consisterait à bien faire le tri, question de ne pas jeter une bonne idée créative avec un lot de mauvaises. «Merde, j'ai pas encore mis mon idée de cure contre le cancer avec mes réflexions sur les couvertures avec des manches pour s'écraser devant la télé!»

Il faudrait une bonne dose de bon sens et d'organisation. Chacun pourrait élaborer une méthode qui lui conviendrait. Le sportif rangerait ses crottes «mouvements volontaires» à portée de la main. L'intellectuel privilégierait un système pratique pour les mots, la parole et les réflexions profondes. On pourrait mieux connaître tout le monde en observant son système. «Ah, non, pas une autre émotive, qui remplit ses poches d'émotions et de complexes!»... «Dans cette maison-là, tout est pêle-mêle, y'a des pensées qui traînent partout: pas moyen d'avoir une conversation intelligente!»... «Je suis allé chez lui: un mur complet de pensées liées à Kylie Minogue! Tu comprends que je me suis méfié!»... Chose certaine, il serait préférable de bien ranger nos pensées du type «Où est-ce que j'ai donc mis cette pensée, là, moi, donc?», sinon, même le meilleur des systèmes s'avérerait inutile.

J'imagine l'émission à Canal Vie qui donnerait des conseils pratiques, avec une experte en la matière: mi vendeuse de Tupperware, mi thérapeute. Elle se déplacerait chez les gens, dans le but de mettre un peu d'ordre dans leurs idées pendant qu'eux iraient passer la journée au spa. Il y aurait un menuisier sexy. Il y aurait aussi des chroniques punchées du type: «Les pensées profondes: pas besoin de les ranger trop loin!», «Comment créer de jolis motifs à pochoir sur nos tiroirs à idées» ou «Êtes vous alphabétique ou intuitive?».

Dans le dernier segment, les participants reviendraient et diraient en ouvrant les yeux: «Ayoye, est-ce que je suis vraiment chez moi? Ah, regarde, tous mes souvenirs d'enfance sont accrochés au mur! La belle armoire à mots! Je chercherai plus jamais ce que je voulais dire, maintenant. J'aurais jamais pensé penser comme ça.»

Et tout ça coûterait 1000 dollars ou moins.

vendredi 5 mars 2010

Laisser sa trace

Je repensais à mon message d'hier. Je me disais, qu'au fond, le vrai problème n'était pas dû aux photos qu'on classe, mais bien aux photos qu'on prend. Il n'y a pas de cela si longtemps, la majorité de la population n'accumulait, au cours de sa vie, que quelques photos significatives. Si, un jour, quelqu'un avait à fouiller dans ses affaires après sa mort, il ne trouverait que quelques clichés jaunis et attendrissants. Même les plus grands de ce monde, comme Eva Perron, par exemple (je prépare un voyage à Buenos Aires, en passant - j'ai hâte de vous montrer les photos), qui a pourtant été photographiée beaucoup plus que la moyenne des gens de son époque, n'a laissé qu'un nombre raisonnable de photos la représentant. Comme ça, chaque photo devient significative, recherchée, même.

Que laisseront derrière eux nos contemporains, qui croient bon archiver tous leurs faits et gestes? Je vous le donne en mille: une chiée de photos insignifiantes, banales, ridicules, mais qu'il nous sera quasi impossible de jeter. Numériques ou pas, quelle photo d'une personne morte mériterait de prendre le bord de la poubelle (virtuelle ou réelle)? Oseriez-vous crisser aux vidanges la photo d'un proche, même si ce n'est qu'un cliché parmi des milliers (des millions?) et que cette photo n'a aucun intérêt? «Ah, oui, c'est vrai qu'elle aimait ça, magasiner!», «Son coude, c'était un coude pas comme les autres» et «Je savais pas qu'il s'était habillé en Céline Dion, lui, hey, c'est drôle des arbres en fleurs à l'Halloween» sont des phrases qu'on risque d'avoir à dire, un jour, en parcourant les effets personnels d'une personne décédée. En les parcourant et en ne sachant plus quoi faire avec.

Quelle est cette idée de tout répertorier nos vies, comme ça? Qu'est-ce qu'on veut prouver? On le sait, que c'est pas vrai que vous le tenez dans vos mains, le paquebot! La tour de Pise, elle tient toute seule, on est pas cave! Tassez-vous de là, on les voit moins bien les chutes Niagara avec vos grosses faces devant! C'est sûr que vous avez fait un souper à votre fête, on est pas impressionné pis y'est laitte votre gâteau bleu pâle! Vous vous êtes mariés: big fucking deal, puis la robe blanche, là, c'est pas un peu hypocrite, slut? On s'en câlisse, de votre bébé tout rouge sur les genoux d'un Père Noël tellement mal costumé qu'on lui voit toute sa vraie barbe noire en dessous de la blanche! C'est clair que c'est pas à vous cette toge-là, pis que ce morceau de papier-là, c'est même pas votre vrai diplôme de, de... de secondaire?!? Wow. Tout un accomplissement!!!

Avons-nous réellement besoin de laisser notre marque? Nos vies sont-elles remplies de bons coups à ce point-là? Ne ferions-nous pas mieux de faire comme les criminels et, justement, laisser le moins de traces possibles de nos existences?

Nos vies seraient plus faciles à gérer de votre vivant, mais, surtout, on n'encombrerait pas les pauvres humains qui nous survivent avec le récit image par image de nos pathétiques moments sur terre.

En terminant, je vous laisse avec une mauvaise photo floue de mon pied.

Considérez-vous comme pognés avec.

Maudits chanceux.

jeudi 4 mars 2010

La plus grosse erreur de ma vie (et je pèse mes mots)

Un jour, j'ai commis la plus grosse erreur de ma vie. J'ai classé toutes mes photos. Par catégories.

Bien sûr, vous avez déjà compris que ces photos sont de «vraies» photos, sur du papier photo, du genre qu'on range dans des albums photo. Mais moi, non sans une certaine prétention d'éviter les clichés, j'avais décidé que des albums photos, c'était dépassé, ringard et même un peu déprimant. Les feuilles de plastique transparent qui déchirent et plissent, les surfaces blanches et rigides enduites de fines rayures collantes (vous vous souvenez?), les couvertures ornées de couchers de soleil brunâtres, ce n'était pas pour moi. En plus, je me voyais mal remplir ces albums, un à un, avec des photos dont les formats variés rendraient impossible une mise en page efficace (quel bonheur d'avoir éradiqué les photos «panoramiques» - what were we thinking?!?), dans le but de raconter les histoires décousues de ma vie.

Un film (note aux moins de 25 ans: un film, c'était un rouleau de pellicule, qui contenait généralement, mais pas toujours, 24 prises) pouvait relater Noël en famille, un bal de graduation, quelques photos coquines et, comme le nombre de photos restantes était souvent incertain vers la fin du rouleau, les classiques dernières photos du chat pour finir le film (qu'il fallait aller faire développer, en passant). Comment tout classer logiquement, dans ce cas? Par film? Impossible, vu la variété des événements qu'un seul rouleau pouvait couvrir. Par événement? Certains albums risqueraient alors de ne contenir qu'une page alors que d'autres nécessiteraient plusieurs albums (ou, pire, un album plus quelques pages du suivant). Les albums, c'était réglé pour moi. Ils ne feraient pas partie de ma vie.

J'ai donc opté pour la boîte. Attention: pas n'importe quelle boîte, mais la boîte appropriée, conçue pour ranger des photos. Jusque là, mon choix était, je peux le reconnaître, pertinent. Mais ça ne suffisait pas. J'ai pensé aller plus loin. Viser la perfection du classement. J'ai cru bon classer mes photos par thèmes.

Erreur.

Dans la boîte «Voyages», se côtoyaient les images de tous mes voyages: certains avec la famille, d'autres avec l'école, des voyages entre amis, d'autres avec des ex. Chaque section était séparée de l'autre par un petit carton identifié. Dans une autre boîte, se trouvaient les photos de famille: anniversaires variées devant des gâteaux similaires avec des clichés de bougies soufflées carrément interchangeables si ce n'est de l'apparence des gens et de leurs tenues. Une autre boîte contenait les photos d'amis. Une autre, celle d'accomplissements liés au travail. Une autre, les photos artistiques de paysages. Une boîte «Enfance», une boîte «Censuré», une boîte «Photos ratées». Une autre, remplie de photos de chats. Et ainsi de suite.

Le problème, vous l'aurez sûrement deviné, c'est que certaines photos pouvaient bien appartenir à la logique inhérente à plus d'une boîte. Exemples: je souffle les bougies d'un gâteau, entouré d'amis et de ma famille; devant un coucher de soleil brunâtre, mon père montre la longueur d'une truite; je caresse, flou, un chat lors d'un voyage lié à mon travail, avec un ex, nu, et ses amis (dont un célèbre son anniversaire) devant un paysage artistique me rappelant ma famille... Bref, vous voyez ce que je veux dire. Mais j'étais tenace. Je voulais aller jusqu'au bout de mon idée, mauvaise ou pas.

Une fois toutes mes photos classées, selon ce système hautement subjectif, il n'y avait plus moyen de m'y retrouver. La chronologie avait foutu le camp. Les sous-classifications pullulaient. Les groupements étaient plus que douteux. Le bordel.

Ne sommes-nous pas heureux, de nos jours, avec nos photos virtuelles? Elles ne prennent aucun espace physique, ce qui est déjà beaucoup (bon, il y a bien les copies sur CD, sur DVD, sur disques externes, sur clefs USB...). Elles se classent par date automatiquement (je peux mieux constater «qu'on rajeunit pas, personne!»). On peut les trier en les dupliquant, et former ainsi des «albums» virtuels (que jamais je ne regarderai). Sur mon Mac, je peux même faire reconnaître les visages présents sur mes photos par l'ordinateur qui me créera ainsi de nouvelles classifications instantanées (connaissez-vous quelqu'un qui a pris le temps d'utiliser cette fonction? Si oui, je dis: «LOSER!›). En plus, avec l'ère du numérique, je n'ai plus de photos de chat (il faut dire que je n'ai plus de chat, mais, bon).

C'est le bonheur, non? Comme un coucher de soleil dans mon coeur.

mercredi 3 mars 2010

Objet:

Le mot «objet», j'adore. Je ne m'objecte pas du tout à ce mot. Je pourrais même dire que j'ai un objectif principal: redonner à l'objet la place qui lui revient. Les objets sont partout: les objets familiers (mes préférés), les objets étranges, les objets d'art, les objets de collection, les objets volants non identifiés (quoique ces derniers objets peuvent faire l'objet de litiges quant à leur existence objective). On tient aux objets, on les garde, on les range... Et si on les perd, on court au bureau des objets perdus! Lorsqu'on écrit une lettre officielle, c'est toujours dans la section «objet» que se trouve l'essentiel de notre propos. Pour garder en souvenir des moments insaisissables, c'est à travers l'objectif de notre caméra que nous les capturons. Vous direz peut-être que je ne suis justement pas objectif, que j'ai un faible pour ce sujet qu'est l'objet, qui a parfois mauvaise presse. À titre d'exemple, la femme objet est une femme qu'on dit exploitée, mais ne pourrait-on pas aussi dire que c'est un hommage, au fond, d'être femme objet? L'homme objet, s'il existe, répond bien sûr lui aussi à cette logique objectiviste. L'objet de ce texte, aujourd'hui, n'est pas de vous convaincre, mais de vous transmettre simplement l'objet de mon affection. Remplirai-je mon objet? Mon objectivisme masquera sans doute la vérité. Je ne vous demanderai surtout pas de devenir mes alliés objectifs. C'est sûrement avec beaucoup de maladresse que je tente d'objectiver mes sentiments. Cette objectivation cache bien sûr un objectif évident: placer devant vous le mot «objet» et ses dérivés. D'ailleurs, c'est bel et bien ce que c'est, un objet: «ce qui est placé devant» (du latin objectum, 1361). Sachez que je respecte les objecteurs de ma démarche d'aujourd'hui. Je ne m'objecte pas à eux. Je dirais même que pour tous ces mots objectaux, je suis objectivement coupable d'un objectivisme... abject.

mardi 2 mars 2010

Contenons-nous

Peut-on réellement parler de tout et de n'importe quoi? N'y a-t-il donc plus aucune limite? Se garder une petite gêne, des fois, ça ne serait pas un peu... rafraîchissant? Contenons-nous, de grâce, contenons-nous.

Je note une certaine tendance à vouloir repousser les frontières du possible. À la télé, dans tous les médias, en fait, mais aussi dans les différentes formes d'art et jusque dans le quotidien des gens, la compétition est lancée: c'est à celui ou celle qui saura aller le plus loin. Tout se fait, tout est correct et, surtout, tout se dit. Notez ici que je ne fais pas l'apologie de la censure, mais... Qu'est-il arrivé de la pudeur?

Je m'ennuie du temps où je n'entendais jamais parler de menstruations, de dysfonction érectile et de texture de caca des bébés. Sous prétexte d'être vrai, on se permet de tout montrer. Ginette Reno chantait: «J'te montrerai, sans tricher, un côté de moi comme je n'ai jamais osé montrer». Sincèrement, vraiment (et sans juger, bien sûr), voulez-vous vraiment voir toutes les facettes de tout le monde, chanteuses adipeuses comprises? Ce côté d'elle, si elle n'a jamais osé le montrer, n'y avait-il pas une bonne raison pour ça?

Avez-vous déjà vu vos parents baiser? Moi, oui, une fois. C'était l'été, il faisait chaud et j'ai ouvert la porte de la chambre à coucher de mes parents qui étaient là, nus, dans une position qui m'avait semblée alors (je devais avoir sept ou huit ans) vraiment bizarre. Vous avez eu une expérience similaire, bien sûr. C'est arrivé à presque tout le monde. Mais c'est arrivé par accident. Connaissez-vous des gens qui ont gardé de beaux souvenirs tendres de cette expérience traumatisante? Moi non plus. Certaines choses font donc partie de la catégorie «j'aurais pu vivre sans savoir ça». D'ailleurs, en vous partageant mon anecdote personnelle, ne vous ai-je pas moi-même un peu fait visiter cette zone?

C'est dur, se contenir, quand la mode est aux confessions intimes sur nos fantasmes sexuels en gros plan à la télé, aux récits détaillés de nos lavements qui tournent mal dans des autobiographies bon marché et aux expositions sur le corps humain qui nous montrent des vrais corps dépecés et plastifiés dans toutes sortes de positions loufoques.

Imaginons un monde où le «trop loin» n'existerait tout simplement pas. L'anarchie. Une mère dirait clairement à son petit troisième qu'elle ne l'aime pas, contrairement à ses deux premiers qui, eux, étaient désirés. Un amoureux répondrait «T'as l'air grosse dans n'importe quoi, ma grosse. T'es grosse!» à la légendaire question de sa tendre (en juteuse) moitié paradant dans ses nouveaux jeans. Les «Comment ça va?» trouveraient des réponses variées, impliquant des problèmes de fuites urinaires, des envies de chier et des rêves érotiques mettant en vedette soeurs, frères et animaux. Malsain, dites-vous?

D'un côté, il y a ceux qui veulent tout révéler, et de l'autre, les autres coupables: ceux qui veulent tout savoir. «Curiosity killed the cat», qu'ils disent, nos amis anglos. Mais à notre époque, c'est le chat mort et écrapouti qu'on veut voir.

Peut-on rester honnête tout en ne disant pas à un acteur qui vient juste de sortir de scène qu'il est nul à vomir dans son show prétentieux? Est-il possible d'être «entier» et de ne pas souligner qu'un prépuce mal lavé nous excite? Ça se peut, rester dans le doute, des fois? Qu'y a-t-il à gagner à connaître parfaitement toutes les opinions profondes de tout le monde?

Vous me trouvez comment, de vous raconter tout ça, aujourd'hui?

Franchement, est-ce que je devrais vraiment le savoir?

lundi 1 mars 2010

Un gros merci - Bonus!

Un petit message supplémentaire aujourd'hui, pour souligner mon 100e blogue. Je dois l'avouer, en fait, sans ce petit message bonus, je serais seulement rendu à 99. Alors, oui, je triche. Il faut dire que des avides lecteurs (qui sont bien plus que des lecteurs, bien sûr, je tiens à le souligner), aujourd'hui, ont cru bon souligner cet événement en débouchant une belle bouteille pleine de belles bulles. Une fois les bulles bues (non, nous n'avons pas bu dans des verres en Tupperware), je ne pouvais tout de même pas trop attendre pour rédiger ce 100e message. Alors, voici, c'est fait.

Encore une fois, les apparences sont sauvées!

Conte canadien, 10e partie

Quand la porte de mon garage s'est ouverte, je gisais toujours sur le plancher, à moitié inconscient. C'est vraiment une voix nasillarde qui m'a réveillé complètement. «Sir, don't move, you are under arrest!», a dit une voix féminine que j'ai tout de suite été heureux de ne pas avoir à entendre à tous les jours. Le pauvre gars marié à cette femme-là devait bien avoir des envies de se mettre des bouchons dans les oreilles. Chaque son qui sortait de cette petite bouche rose était comme une torture auditive. «You have the right to remain silent», a-t-elle ajouté, de son ton de chialeuse. J'ai pensé: «Maybe YOU should remain silent», mais je me suis retenu. En fait, j'étais tellement faible que, même avoir voulu, jamais je n'aurais pu répondre intelligiblement. J'ai ouvert les yeux.

La petite femme minuscule qui me criait après comme ça se tenait debout à mes pieds. Son uniforme de police paraissait vraiment trop grand pour elle. On aurait dit qu'elle avait emprunté les vêtements de son mari. Bien sûr, à lui voir la face, j'ai compris qu'elle n'en avait probablement pas, de mari. Je l'ai plutôt imaginée avec une belle petite boulotte frisée qui collectionne les photos de chats. Ça m'a fait sourire.

- This is no laughing matter, sir, you are under arrest.

Les autres policiers s'affairaient autour d'elle, déjà muni de sacs Ziplock et de gants de latex. La petite a fait un signe de la tête à un de ses collègues. Sa casquette s'est déplacée. Elle avait l'air plus coquette comme ça, la casquette de travers. Elle l'a pourtant replacée d'un geste brusque et embarrassé alors qu'un Indien (d'Inde, pas comme dans «Amérindien» ou «autochtone») un peu trapu s'est penché vers moi pour me passer les menottes. Il a essayé de me relever, aidé de deux ambulanciers qui devaient avoir treize ans, pas plus.

Moi, j'étais un peu sonné, mais j'appréciais le spectacle qui se déroulait devant moi. C'était une scène vraiment comique, au fond. Pathétique, mais comique. J'ai inspiré un bon coup. Ça m'a aidé à me relever. Autour de moi, on ne savait plus comment me prendre. Un des deux infirmiers a perdu un gant, qu'il a essayé de remettre avec ses dents. Le plus grand et le plus fort de toute la bande, un blond avec une moustache bien taillée, était très occupé à dérouler un ruban jaune de plastique autour de mon congélateur, qu'il a ouvert. La lumière du congélateur a fait briller ses yeux verts.

On a voulu me conduire dehors. Tout allait bien se terminer là, je le savais. J'ai vécu un moment très émotif: j'allais laisser derrière moi une partie importante de ma vie. Je voyais un peu embrouillé, mais je pouvais tout de même distinguer plusieurs détails. Au dernier instant, je me suis retourné vers mon congélateur pour regarder à l'intérieur.

Le corps de Brandon n'était plus là. Les Tupperware (bon, bon, le marionnettiste avait raison, ce n'était que du «Ukrainian Tupperware») étaient classés d'une manière phénoménale. Le système que j'avais sous les yeux était impeccable. Simplicité, ordre, efficacité, doigté. Jamais je ne serais arrivé à telle perfection. Les dates étaient toutes visibles, au premier coup d'oeil. Les piles étaient régulières et stables. Les différentes marques étaient distribuées harmonieusement, comme jamais je ne l'aurais osé. L'ensemble créait un tableau ravissant, touchant, même.

J'ai versé une larme en pensant à Robert.

Il faudrait bien que je le revoie, celui-là, un de ces jours.

FIN.