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dimanche 14 novembre 2010

Robert mange la peau du poulet

Les signes d'un changement radical à l'échelle planétaire ne cessaient de se multiplier.

Manger la peau du poulet, c'était nocif pour la santé. Dans son emballage épidermique, le poulet emmagasinait tous les mauvais gras, lui qui était pourtant réputé pour être constitué de viande maigre. Le poulet savait que sa peau, une fois mangée, augmenterait les risques d'obésité, les taux de cholestérol et le simple sentiment de culpabilité ressenti chez l'humain trop gourmand. Ce savoir, c'était la petite vengeance du poulet. On voulait l'élever dans des conditions horribles, l'abattre avant même qu'il n'ait pu connaître quelques plaisirs de la vie, le rôtir à la chaîne en ajoutant une quantité astronomique de sel, eh bien, il s'assurerait que sa peau soit croustillante et savoureuse, tuant à petit feu cette race qui avait décidé de le tuer, lui.

Robert aussi savait tout ça. Mais, si la chair est faible, la peau (le contenant de la chair), était si appétissante. Ce soir-là, il dévora donc la peau de son demi poulet en cuisses, qu'il avala, lambeau après lambeau. Robert ne se soucia même pas d'utiliser fourchette et couteau. Il mangea avec ses doigts coupables, qu'il lécha, même, tant ceux-ci étaient tachés non pas du sang du crime, mais bien de cette véritable graisse du crime. Robert offrit un spectacle dégoûtant et indigne de lui. Pire: il aima ça.

C'était clair, le désordre mondial était inévitable.

vendredi 12 novembre 2010

Robert et la vengeance du Tupperware

Ce matin-là, Robert n'aurait jamais pu s'imaginer ce qui allait lui arriver. Il se leva, un peu plus tard que d'habitude, un peu enrhumé. Il se prépara à vivre une des journées les plus ordinaires de sa vie. Ce n'était pas ce que le destin avait réservé pour lui.

D'abord, tout fut assez ordinaire: il prit sa douche, but un verre de jus d'orange, regarda son courriel, mangea un peu. Il regarda distraitement la télévision, il fit un peu de lecture, il alla chercher du pain à la boulangerie. Il se prépara un sandwich au thon, il le mangea, il but de l'eau, beaucoup d'eau. Sa journée ordinaire battait son plein. Il ressentait une réelle fierté d'avoir réussi son défi de ne vivre rien de spécial pendant sa journée. Un peu de calme, ça lui ferait du bien. Son corps l'en remercierait en éliminant ce rhume automnal bien ennuyant.

Ça faisait à peine quelques heures qu'il était levé, pas plus de quatre heures, qu'il se dit qu'il méritait bien une petite sieste. Il entra dans la chambre, tira les rideaux, ferma la porte. Il éteignit la sonnerie du téléphone, la lumière de la chambre. Toujours en pyjama, il se coucha, ferma les yeux et s'endormit aussitôt.

Quelques minutes passèrent, puis quelques heures. Il dormait toujours, en rêvant des rêves totalement insignifiants, à l'image de la journée qu'il s'était promis de vivre. La tête bien enfoncée dans son oreiller, il était coupé du reste du monde. Quelle réussite c'était, cette pause sans éclat dans sa vie si occupée! Il se retourna lourdement en gémissant de satisfaction. C'est à ce moment qu'il entendit un bruit.

«Scritch, scritch», que ça faisait. Dans son état semi-éveillé, il ne sut pas interpréter le bruit, qui provenait de sous son lit. «Scritch, scritch». Il n'ouvrit pas les yeux, mais, de plus en plus conscient, il cessait de respirer un instant, question de mieux entendre. Le bruit s'amplifia. Rêvait-il? Il se mordit l'intérieur de la joue, pour voir. Non. Malgré sa confusion, il était maintenant certain de ne plus être endormi. «Scritch, scritch, scritch»: le bruit se fit de plus en plus présent. Il ouvrit les yeux. Rien d'anormal ne venait troubler la paix de la chambre à coucher.

Il s'assit dans son lit. Une présence se faisait sentir, c'était clair. Il frissonna. Tout à coup, la porte de la chambre s'entrouvrit sans grincer. Une ombre se glissa hors de la chambre. Lentement, prudemment, il se leva et cria: «Allô? Allô?!» en s'approchant de la porte.

Dans le couloir, il n'y avait rien d'anormal. Tout était à sa place. Les pattes de la chaise près de la porte d'entrée étaient bien enlignés avec les lattes du parquet, la petite table était bien adossée sur le mur, cachant la prise de courant comme il se devait, le vide-poches était vide, comme il le fallait. La porte d'entrée était bien fermée, verrouillée. Rien ne semblait avoir bougé. Pourtant, ce bruit continuait de se faire entendre, plus loin maintenant. Vers la cuisine.

Robert s'avança silencieusement vers la cuisine. Le bruit petit bruit était maintenant accompagné d'autres bruits: «clonk, fuiiiit, poum, scratch, pop, clac, clish». Soudainement, les bruits cessèrent. Robert profita de ce moment de silence pour s'avancer encore et entrer dans la cuisine. Encore une fois: rien d'anormal. Robert était-il enrhumé au point d'en avoir perdu la tête?

Dans sa cuisine, bien propre et bien rangée, Robert tenta de se calmer. Il n'était pas fou, juste un peu fatigué. Il expira longuement. Il eut un petit rire de soulagement, voyant que toute cette aventure n'en était, au fond, pas une, et qu'il allait atteindre son but de vivre une journée extraordinairement ordinaire, comme il l'avait souhaité. Il pensa: «j'ai soif et un bon verre d'eau me fera du bien.»

Il ouvrit l'armoire pour se prendre un verre. Ils étaient là, pêle-mêle. Il ouvrit les autres portes d'armoires, et les tiroirs. C'était encore pire. Tous les vieux Tupperware dépareillés dont il s'était défait presque un an auparavant étaient empilés dans un désordre incroyable. Ne les avait-il pas donnés à une oeuvre de charité? Ne les avait-ils pas remplacé par un ensemble de marque Rubbermaid tout simple, plus facile à ranger? Ne s'était-il pas promis de ne plus jamais chercher un couvercle manquant de toute sa vie?

Ils étaient revenus. On ne se débarrassait pas aussi facilement de contenants Tupperware dépareillés, accumulé au fil de tant d'année, donné par des vieilles tantes bien intentionnées.

Robert avait perdu la guerre. La «Tupperwar». Il capitula. Son rhume disparut soudainement.

jeudi 11 novembre 2010

Robert regarde le clavier de son ordinateur sans bouger

Ça ne lui arrivait pas souvent, mais, parfois, Robert n'avait rien à dire. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert n'avait pas eu d'opinions pointues pendant certaines journées trop ordinaires. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert avait une vague impression de se répéter. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert se disait même que ça devait bien lui arriver plus qu'il ne le croyait. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert se disait qu'il n'avait pas tapé la lettre «w» depuis longtemps. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert avait des envie de

paragraphes là où il n'en faut pas. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert trouvait le rebord en coin de son MacBook bien joli, mais un peu inconfortable pour les avant-bras. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert doutait de l'accord au pluriel de certains mots composés. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert ne terminait pas ses. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert avait honte. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert se disait que l'écriture automatique, c'était une forme d'écriture peu respectable. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert insérait des phrases dans des textes sans trop savoir pourquoi. Ça ne lui arrivait pas souvent, mais Robert avait une vague impression de se répéter.

Ça ne lui arrivait pas.

Pas souvent, en tous cas.

mercredi 10 novembre 2010

Robert fait la sieste

Oui, Robert était travaillant, mais ne méritait-il pas, lui aussi, de temps à autre, la tête bien reposée sur un coussin de lapin, une petite sieste?

mardi 9 novembre 2010

Robert a mal aux pieds

Robert, ce soir-là, avait mal aux pieds. Il souffrait en silence, ne voulant pas importuner les autres avec ses petits malaises. Parler de son mal de pieds, il ne trouvait pas cela intéressant. Il préféra donc garder secrète sa douleur.

Il se sentit fort de ne pas même s'échapper auprès de ses proches. Il se dit: «C'est une vraie preuve d'héroïsme, cette absence de plainte» en se gonflant le torse de fierté. Il garda le sourire, même en marchant. Quand il marchait, chacun de ses pas était comme une petite torture, mais il n'allait pas craquer. Il désirait se contenir, faire le brave. Debout, immobile, c'était pire. En dedans, son corps envoyait des signaux de détresse bien qu'à l'extérieur, tout n'exprimait que calme et confort. Il écoutait comme d'habitude. Il discutait comme d'habitude. Il riait, même. C'était comme s'il jouait un rôle à merveille: l'illusion était parfaite. Même lui, par moments, y croyait. Les secousses douloureuses sous la plante de ses pieds le ramenaient bien, momentanément, à la réalité, mais il ne laissait rien paraître. Pourquoi importuner les autres avec quelque chose d'aussi banal qu'un mal de pieds?

Les gens, il le savait, avaient tant d'autres préoccupations: des enfants qui ne performent pas bien dans leurs cours de violon, des listes d'épicerie à écrire, du souci à propos de la couche d'ozone, de la peine de n'avoir pas bien conclu une conversation avec un parent, des miettes à ramasser dans le fond de leur tiroir à ustensiles, la peine de mort toujours en vigueur dans tant de pays, des crèmes de champignons renversées, des boîtes de mouchoirs de papier presque vides (parfois ne contenant que le dernier, qui pendouillait pathétiquement), des doutes à propos de la sincérité des sentiments de l'être aimé, des troubles de vision nocturne, des remords à propos d'événements historiques passés mais qui hantent toujours, des couvercles de pots à épices mal fermés qui tombent dans une paella entraînant dans leurs chutes un excédent d'épice, la faim dans le monde, la guerre, la mort, la calvitie... Tant de sujets, tous importants, par moment.

De plus, il savait qu'il n'avait pas de cor. Pas de callosité. Pas d'infirmité particulière. Ses pieds étaient normaux. Simplement fatigués. Ça ne méritait pas qu'on en parle. Il n'y avait rien de nouveau à dire à ce sujet. Ses pieds lui faisaient mal, et après tout? On n'allait tout de même pas lui organiser un téléthon! D'autres souffrances humaines passaient bien avant son petit trouble même pas digne d'un podiatre. Aucun article de journal n'allait être écrit à ce sujet. Aucun roman. Aucun film hollywoodien.

Ça ne valait même pas quelques minables paragraphes.

jeudi 4 novembre 2010

Robert prend des shooters

Oui, ça lui arrivait, Robert faisait parfois preuve d'excès. Ce soir-là, il rencontra un certain Jack Daniel.

Ce genre de rencontre excessive lui permettait d'être encore plus mesuré le lendemain.

C'était un phénomène qu'il ne comprennait pas, mais qu'il avait fini par accepter comme quelque chose d'inévitable.

Heureusement (?)...

samedi 30 octobre 2010

Robert à la page

Robert avait une relation particulière avec la mode. Il aurait aimé ne pas aimer, mais, au fond, il aimait. Cela l'entraînait à suivre les modes, mais d'une manière décalée. Il aurait aimé être en constante avance sur son temps et s'en vantait dès qu'il en avait l'occasion, mais il lui arrivait aussi de rester accroché à certaines vagues, ce qui ne faisait pas particulièrement de lui un exemple d'air du temps. Il fallait voir sa garde-robe pour bien comprendre.

Par exemple, il s'était procuré une chemise western bien avant la sortie du film Brokeback Mountain, il y a de ça quelques années. Il s'était senti à cette époque en avance sur son temps. Il s'enorgueillissait alors d'avoir été un genre de précurseur, de visionnaire. La mode? Il la pressentait tant il avait de goût! Ce n'était, la plupart du temps, bien sûr, qu'un heureux hasard. Plusieurs années après la sortie de ce film marquant pour lui vestimentairement parlant, il portait toujours régulièrement ce genre de chemise et en achetait dès qu'il en trouvait, bien que cette mode soit maintenant vue comme dépassée. Alors, il se disait fier de ne pas se soucier des modes, qu'il était un être unique, libre penseur. Étrangement, c'est plutôt pendant cette courte période où les chemises western étaient effectivement en vogue qu'il n'osait pas porter les siennes. Suivre les modes, lui? Jamais.

Robert était donc à la fois victime de la mode sans ne jamais être complètement dans le coup.

Avec sa décoration intérieure, c'était pareil. Un des premiers à avoir osé le gris, il s'empressa de tout repeindre en rouge dès que cette couleur s'était retrouvée sur toutes les pages des magazines de décoration qu'il aimait tant (un amour teinté de dédain, bien entendu). Il y reviendrait, un jour, alors que cette couleur serait vue comme démodée. Bien sûr, il savait bien que le gris reviendrait bien un jour, plus tard. Il se verrait donc non pas comme un nostalgique, mais bien comme un être définitivement en avance sur son temps.

Robert savait que la mode n'était qu'une invention faite pour pousser l'être humain moderne à consommer. Pour cette raison, il se disait contre. Mais ces paroles ne l'empêchaient jamais d'acheter, d'acheter et d'acheter encore. Il pouvait toujours se convaincre que de consommer avec excès, chose de plus en plus mal vue étant donné la vague environnementaliste qui sévissait dans le monde, n'était pas un signe de passéisme, mais bien d'un futurisme raffiné. Le discours environnemental n'allait tout de même pas rester à la page ad vitam aeternam, se disait-il. Comme toute chose est cyclique, il se confortait en croyant fermement que sa façon effrénée de consommer allait un jour redevenir bien vue. Il pourrait dire alors: «Moi, je consomme comme un déchaîné depuis bien avant que ce soit la chose à faire!», tout fier. Il ralentirait alors probablement son rythme de consommation, parlerait de recyclage, de forêts dévastées, alors que ces sujets ne seraient plus que vestiges d'un temps passé.

Pouvait-on donc dire de Robert qu'il était à la page? Oui, mais à la page précédente et à la page suivante d'un livre dont la fin mène inlassablement au début, encore et encore.

Oui, Robert était «off». Souvent. Mais il savait bien qu'un jour, on dirait que «off is the new on». Du moins, il l'espérait.

lundi 25 octobre 2010

Le désordre des transitions

Mon tiroir à épices souffre. L'ordre alphabétique s'est détérioré. Le cumin a perdu son voisin curcuma, rendu je ne sais où. Et je ne m'en plains pas.

C'est fou, hein, mais sans une pratique constante, on n'arrive plus à se plaindre de tiroirs mal classés ou des forêts remplies d'arbres pas foutus d'être tous de la même hauteur. On perd la main. Depuis quelques temps, je m'inquiète. Ça m'inquiète de moins en moins quand mes t-shirts ne forment pas une pile régulière dans un camaïeu décroissant. Dans mon portefeuille, je pense que j'ai un 20$ pas du bon bord. Il y a plein de fils de branchement entremêlés sur ma table de travail en ce moment et, pourtant, j'arrive à écrire. Scary.

Tous ces jours passés à raconter la vie des autres, de tous ces personnages imaginaires, est-ce que ça m'aurait éloigné de mes grandes préoccupations? Oui, il m'était déjà arrivé de passer du côté sombre, sciemment, et d'expérimenter avec des assiettes dépareillées, juste pour voir. Mais là, on dirait que j'ai carrément perdu le contrôle. Et perdre le contrôle, ça, c'est vraiment épeurant.

Je me dis: «Du calme, Robert, c'est l'automne. La saison où tout se détériore. Tu es normal.» Mais je ne suis rassuré qu'à moitié. L'automne, c'est aussi la saison où tous ces verts criards disparaissent, afin de peindre un paysage plus monochrome, juste pour nous. Oui, il y a cette période de transition, où jaunes, rouges et orangés nous aveuglent, mais on sait que c'est pour notre bien et que tout deviendra gris. Nos yeux pourront se reposer, quelle chance.

Est-ce à dire que je suis moi-même dans une période de transition? Tupperwareblog est né un soir de novembre, après tout. Je devrais donc retrouver mes sens et recommencer à être irrité par les anses de tasses ne pointant pas toutes dans la même direction ou les objets disposés en diagonale sans raison. Bientôt, peut-être? Je l'espère.

C'est à suivre.

dimanche 24 octobre 2010

État second

Des fois, je me dis que je devrais prendre de la drogue. Je regardais, hier, le film The Wall (un film d'Alan Parker inspiré de l'univers de de Pink Floyd) et j'ai été vraiment impressionné par la créativité contenue dans ce film. Je me suis demandé si c'était possible de créer des oeuvres aussi déjantées sans être sous l'effet d'une substance quelconque. Surtout, je me suis trouvé, mais alors, d'un convenu!!!

Convenu et contenu, ça va peut-être ensemble?

Attention: je ne pense pas que la drogue soit nécessaire à la création, mais disons qu'on dirait que ça aide à faire tomber certains murs. The Wall fait tomber des murs (contrairement à cette phrase qui est d'une plate évidence). Ce film splashe partout. Ça dégringole! Ça flye! Ça se fout complètement de ressembler à un petit objet bien propre qu'on peut mettre dans une belle petite boîte. Et c'est bon parce que ça va dans tous les sens.

Moi, que voulez-vous, j'aime plutôt ça, les murs. Ça donne un peu d'intimité, un mur. On peut peindre ça, un mur. On peut mettre de la tuile dessus. Une belle tuile noire, par exemple. Ça donne beaucoup de cachet à une pièce, ça, un mur de tuiles noires. Oui, oui. Avec un mobilier aux lignes épurées, c'est du plus bel effet. Tout est une question d'éclairage. Vous vous demanderez: «Oui, Robert, mais dois-je opter pour l'halogène ou l'incandescent?» et je vous répondrai que tout est une question d'ambiance. Rappelons-nous tout de même qu'avec certains choix, on ne se trompe pas. Jamais, je le répète: jamais, je ne regretterai ma literie blanche. C'est universel, une literie blanche. Comme des électroménagers en inox.

Mais moi, je n'arrive pas à aller dans tous les sens.

Je me suis demandé si ça pouvait se faker, ça, cette euphorie psychédélique propre aux drogués de ce monde. Ensuite, je me suis demandé si les créateurs de cette oeuvre avaient réellement tous été sous l'influence de je ne sais même pas quoi, ou si ça ne prenait des petits moments de lucidité pour arriver à concocter un travail artistique. Oui, il y a bien eu une personne qui a dit: «Et là, les marteaux vont se mettre à marcher comme des militaires pendant que la fleur se transforme en vagin jusqu'à ce que les enfants masqués tombent dans le moulin à viande géant pour ressortir en steak haché...», mais il y a aussi eu des dessinateurs qui devaient être en mesure de tracer des lignes droites, des cameramen capables de tenir une caméra sans trembler et des techniciens de son qui branchent les fils aux bons endroits sur la console et non dans le derrière des lapins roses qu'ils sont en train d'halluciner.

Où je veux en venir avec tout ça? Tiens, et si pour une fois, je n'allais nulle part? Si je me laissais flyer bien comme il faut? Wou-ou-ou!!!...

Bon. Ça suffit. Je suis peut-être convenu, je me sens mieux au moins un peu contenu.

vendredi 22 octobre 2010

Moi (qui?)

Je vous ai manqué? C'est moi, Robert. Celui qui écrit le blogue. Celui qui chiale tout le temps à cause d'un napperon mal enligné. Vous vous souvenez?

Je m'étais donné un défi: explorer, pendant quatre semaines, des personnages. Maintenant, prenons une petite pause de ces fictions et attardons-nous à nos préoccupations habituelles. En fait, je crois qu'il est temps de revenir aux sources et faire un peu de classement. Ça commençait à faire désordre, tout ce monde mélangé dans Tupperwareblog.

Nous pourrions classer tous ces personnages! Par sexe, d'abord? Ce serait une façon de s'y prendre. Bien sûr, ce classement serait inutile, simpliste et un brin sexiste.

Voyons voir... On pourrait classer tous ces personnages par âge, du plus jeune au plus vieux. Mais pourquoi, au fond? Que ferait-on des personnages dont l'âge n'est pas déterminé? Qu'adviendrait-il des personnages vivant à une autre époque? Des chiens? Du chat?

Il serait plus pertinent de faire un tableau qui catégoriserait les personnages selon leur degré d'importance. Mais comment juger de l'importance de tout ce beau monde? Un personnage peut avoir paru important pour une personne et moins pour une autre. Un personnage secondaire peut avoir volé la vedette à un principal. Un simple figurant, même, compte peut-être bien plus que tous les autres; on ne peut pas savoir, on n'a pas eu l'occasion de le connaître.

Compartimentons donc par ville d'origine. C'est sensé, non? Il y eut Montréal, Québec, Mont-Laurier, Shanghai... Mais aussi «la Suède», «l'Argentine» et tant d'autres lieux qui ne sont pas des villes. Que dire de la station spatiale?

Soyons plus créatifs. Catégorisons binairement en «loosers» et en «winners». À bien y penser, beaucoup pourraient appartenir aux deux clans. Ça risquerait de faire beaucoup de «loosers», aussi. Allons-y donc par couleur de cheveux. Mais combien de données nous sont inconnues pour arriver à des catégories claires (et où placer les éventuels chauves ou ceux avec des mèches ou même un subtil balayage)? Et si on divisait en trois, ce chiffre magique: les beaux, les laids, les ordinaires? Non, non. C'est trop subjectif.

Alors...

Par degré de niveau de langue? Par orientation sexuelle? Par coût total des vêtements? Par nombre de liens entre les autres personnages? Par pointure de souliers? Par nombre de lettres dans leurs noms? Par poids de leurs valises pour un voyage d'une semaine dans un tout-inclus à Punta Cana? Par niveaux de désir de réussir une crêpe parfaitement ronde? Par qualité des chansons hypothétiques composées en transposant en notes de musique toutes les lettres ayant servies à les décrire? Par capacité à raconter l'intrigue du téléroman Virginie, à l'envers, sans avoir vu plus d'un épisode par semaine pendant une année? Par possibilité qu'un jour, ils deviennent accrocs à la relecture des aventures de Harry Potter une fois que ces livres seront tombés dans l'oubli? Par mérite général en tenant compte d'une série de facteurs trouvés au hasard en découpant un million de petites annonces dans la section «Rencontres» des dix journaux les plus mal écrits selon un comité formé d'un nombre équivalent aux chances de voir une aurore boréale au Manitoba en novembre de personnes ayant tenté d'arrêter de manger des mauvais gras en excluant toutes fringales spontanées entre 1h00 et 3h30 du matin dans le fuseau horaire incluant toute la Chine et dans tous les autres fuseaux dont le UTC+X fait correspondre X à une quantité plausible de planètes semblables à la Terre mais introuvables dans toutes les galaxies connues par l'être humain moderne?

Alors, je vous ai manqué?

mercredi 20 octobre 2010

Lynda (rôles secondaires)

Lynda? Mais qui était Lynda?

Lynda, c'était la mère de James. James, c'était ce petit garçon maladroit, un peu grassouillet, qui prenait de cours de karaté donnés par Gaétane, cette professeure d'éducation physique dans une école primaire où travaillait également Jean, celui qui cherchait son plat à fondue et qui finit par tuer son chat Chopin, qui était jaloux de la vie de chien de Shadow, chien renifleur de renom dont le maître-chien était très fier. Lynda aimait son fils plus que tout au monde. Elle l'adorait, même. Mais elle était inquiète.

Son apparence physique, sa lenteur, ses mauvaises notes et maintenant, ce nouvel ami, Félix, dont James ne cessait de parler: tout ceci inquiétait ferme le coeur de mère protectrice que possédait Lynda. C'était rendu insupportable. «Félix, par ci. Félix, par là. Félix, Félix, Félix...»; James semblait obsédé. Que pouvait avoir de si extraordinaire cet enfant, au juste? Et s'il était aussi fantastique que le répétait James, pourquoi diable était-il devenu l'ami de ce dernier?

C'est vrai, pensait-elle, qu'est-ce qu'un petit garçon sportif, brillant et populaire pouvait-il bien vouloir à son fils? Voulait-il profiter de lui? Se moquer? Lui faire croire à une amitié improbable, puis le laisser tomber? Elle avait beaucoup d'amour pour son fils, mais elle devait se rendre à l'évidence: son fils ne méritait pas une amitié sincère avec un petit bonhomme aussi parfait. C'était terrible de penser ça, mais c'était pour protéger James qu'elle avait réfléchi à tout ça. Les enfants sont cruels, se répétait-elle. Et elle aurait tout fait pour éviter que son petit James ne souffre.

Elle voulut en parler à son mari. Ce dernier, trop préoccupé par son travail de directeur adjoint au marketing dans une firme de Québec, ne semblait avoir rien à dire sur le sujet. Il ne sut pas quoi dire. Pour se débarrasser de cette situation dont il n'avait que faire, il dit à Lynda: «Boys will be boys, honey. They probably just like to play together.»

«Play together»? Cette nuit-là, Lynda dut bien se répéter cette phrase des centaines de fois. Elle visualisa le petit Félix, si beau, si blond, si parfait. Elle eut soudain une image que seule une mère peut avoir: son fils, ce Félix, ensemble.

Ensemble.

Elle le savait. Il y avait quelque chose de louche avec cet enfant. Ses manières trop délicates, sa façon de s'exprimer, ses bonnes notes, son intérêt pour les sports de contact... Comment avait-elle pu ne pas voir l'évidence dès le début? Ce petit être était «différent» et il allait tenter de pervertir son pauvre James. Jamais elle n'aurait cru avoir à composer avec ce genre de problèmes avec des petits garçons en si bas âge. Elle eut un frisson d'horreur. Elle fixa le plafond de la chambre à coucher jusqu'au matin.

Avant qu'il ne quitte pour l'école, James trébucha dans l'escalier. À quatre pattes sur le sol, il se mit à pleurer. «Non, James, tu vas pas te mettre à brailler!», hurla Lynda, les yeux bouffis. Elle releva son fils en le tirant par le coude. «C'est pas comme ça qu'on t'a élevé! Qu'est-ce que penserait ton père?», poursuit-elle. James cessa de pleurnicher immédiatement. Il regarda sa mère avec un mélange de frayeur et d'étonnement, puis il cria: «You're hurting me! Don't touch me! I hate you! I hate you.»

Il fila vers l'école en courant.

Lynda fixa la boîte à lunch de son fils, oubliée sur la troisième marche de l'escalier. Elle observa ses motifs à fleurs, ses teintes de violet. À son tour, elle versa une larme. Elle songea à son rôle de mère. De mauvaise mère. Pendant un instant, elle détesta ce rôle, pas plus important qu'un rôle secondaire, qu'elle jouait dans la vie de son fils.

lundi 11 octobre 2010

Marie et Henri (rencontres fictives)

Ce jour-là, Henri était parti faire du camping sauvage. Léonie, son épouse, l'avait bien averti de lui laisser la maison à elle seule. Ce n'était pas trop en demander, arguait-elle. Après 47 ans de mariage, ce genre de petite demande était normal, après tout. Choupette fut également mise temporairement à la porte par Léonie, qui l'aimait pourtant comme une mère aime son enfant. Une femme retraitée pouvait bien vouloir un brin de solitude de temps à autre? Henri, pas du genre à se plaindre, avait sorti son vieux matériel de camping, qui n'avait pas servi depuis des dizaines d'années, puis roula, en compagnie de Choupette, vers Saint Antoine-Abbé.

Le terrain de camping qu'Henri choisit, bien que peu éloigné de la ville, était parfaitement rustique. Il représentait tout ce qu'Henri avait toujours aimé: la nature, la vie simple, l'obligation de faire preuve de débrouillardise face à des installations plus que rudimentaires. En plus, comme septembre tirait à sa fin, il se voyait jouir d'un espace presque désert et en plus, pas trop cher. Passer un jour et une nuit à vivre comme ses ancêtres hurons (sa grand-mère était huronne), c'était un rêve réalisé.

Avec Léonie, luxe et confort avaient été la règle, pendant ces 47 années. Il n'était pas question de dormir sous une tente, de manger à même une casserole ou d'éviter de se laver pour éviter les piqûres de moustiques. Non, non. Henri, un peu bonasse, avait fini par s'habituer, lui aussi, au confort de ce genre de vie, bien qu'il ne l'eût jamais vraiment choisie. Ce n'était pas l'idée qu'il s'était fait de sa vie, mais, c'était une idée. Et Léonie semblait tellement comblée.

Choupette ne semblait pas se plaindre de son nouvel univers temporaire. Elle gambadait joyeusement à travers les branches mortes, se roulait dans la terre, mordillait des insectes. Son pelage gris perle, bien brossé, ainsi que sa boucle rose prirent rapidement des couleurs plus ternes. Elle jappait gaiement, en tournant autour d'Henri qui finissait de monter sa tente.

Henri se dirigea vers sa voiture, où il avait laissé sa glacière, afin de se déboucher une bière. Il prit aussi une langue de porc dans le vinaigre, aliment que Léonie interdisait de séjour dans leur demeure, qu'il mangea avec plaisir et avec ses doigts. Il jeta un petit morceau à Choupette, qui le renifla. Henri l'aurait juré: la petite chienne regarda autour d'elle afin de voir si Léonie n'était pas dans les parages, puis, lorsqu'elle fut bien assurée que sa maîtresse n'y était pas, elle grugea la chair rose en grognant de bonheur.

Plus tard, autour d'un feu, Henri resta longuement assis, immobile, presque méditatif. Il se sentit calme et heureux. Le silence fut brisé par une sonnerie de téléphone cellulaire. Choupette se réveilla en sursaut d'un sommeil profond. «Maudit! J'ai pas fermé ça, moi?», se dit-il. Il fouilla dans sa poche et répondit.

«Papa? C'est Marie.» C'était sa fille. Pourquoi appelait-elle, si tard, et à son numéro de cellulaire? «Papa, il faut que je te parle.» Lui parler? Pour lui dire quoi? Pourquoi ne pas avoir appelé sa mère, comme d'habitude? Depuis quand avait-on besoin de lui parler, à lui? «Papa, je suis dans la marde. Les photos. Quelqu'un les a volées cet après-midi.» Les photos. Non, ce n'était pas possible. Volées? Mais, par qui? «Tu le sais très bien, qui. Papa, il faut que tu m'aides. Y'a juste toi qui...» Marie pleura. Henri, peu habitué à composer avec les émotions trop exprimées, ne sut quoi répondre, sauf: «Fais-toi z'en pas, ma belle. Je vas tout arranger ça. Mais arrête de pleurer, là. Tout va bien aller, tu vas voir. Tout va bien aller...»

Avoir des enfants, ça non plus, ça n'avait pas été son idée. Il s'y était fait et était même très fier d'eux, surtout de Marie, mais jamais il n'avait réellement désiré être père. C'était une de ces choses qui étaient survenues dans sa vie, comme ça, et dont il s'était accommodé. Jusque-là, son rôle de père n'avait jamais représenté de défi particulier. Il s'était senti à la hauteur. Il n'avait jamais eu à mentir; seulement à se taire, parfois. Sauf en cet instant, juste avant d'éteindre son téléphone. «Tout va bien aller»: rien n'était moins vrai. Il regarda les flammes danser.

Henri ne pleura pas. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

jeudi 7 octobre 2010

Robert (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Robert regardait tout autour de lui avec amusement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il allait enfin pouvoir se débarrasser de tous ces objets encombrants.

Il avait pensé à ce moment-là souvent et ce, depuis fort longtemps. «Un jour, je vais tout jeter. Tout. Toute cette matière autour de moi sera évacuée de mon univers et je pourrai recommencer à zéro.», se disait-il périodiquement. Il est vrai que le rangement, ce n'était pas son truc. Bien sûr, tous ses amis auraient cru le contraire, mais ils se trompaient. Non, Robert n'aimait pas classer ses possessions. Pour lui, c'était un passage obligé, une tâche incontournable afin de connaître un jour son idéal de pureté. Mais ses expériences répétées ne lui avaient que confirmé ce dont il se doutait depuis tant d'années, mais qu'il se refusait à accepter: sa quête était impossible.

Vivre dans son monde de rêve, où rien ne dépasse, rien n'est de trop, rien ne semble pas à sa place, avec tous ces objets accumulés pendant toute sa vie, ça n'avait aucun sens. Il resterait toujours quelque objet souvenir pour défaire le tableau. Par exemple, une collection d'articles de cuisine, au fil des années, subit tant d'embûches: des lignes de produits qui changent de look, des compagnies qui font faillite, des objets qui s'usent inégalement, des choses perdues, ébréchées, oubliées, retrouvées... Il n'y avait qu'une seule façon d'atteindre cette perfection qu'il recherchait tant. Il fallait tout jeter, sans exception, et recommencer.

Quel plaisir avait-il à bourrer des sacs à ordures gigantesques de toutes ses possessions! C'était une vraie fête. Tout y passa. Articles de cuisine, outils de jardinage, photos, livres, serviettes, draps... Tout. Ses meubles furent descendus un à un sur le trottoir, où ils passèrent de courtes minutes avant d'être ramassés par quelque passant. Les électroménagers disparurent encore plus rapidement. Les gros objets, parfois, furent lancés par les fenêtres, directement dans un gros container qu'il avait loué pour cette journée spéciale. Au bout d'une dizaine d'heures, il ne restait presque plus rien. Les sacs furent déposés dans le container et les tout derniers vestiges de sa vie furent mis dans des boîtes qui subirent le même sort. Il ne restait plus rien. Pas même les vêtements qu'il portait, qu'il avait pourtant bien lavés et repassés, la veille, pour cette grande occasion. Rien.

Robert regarda autour de lui en poussant un soupir de satisfaction. Il regarda la grosse horloge Molson qu'il voyait de sa fenêtre. Il était minuit. Minuit juste. Ce détail lui fit plaisir. Il s'endormit en boule, comme un petit chat, sans aucune arrière-pensée. À vrai dire, sans aucune pensée du tout.

Le lendemain, il était prêt à recommencer, à tout racheter, mais tout en même temps cette fois-ci, d'un seul coup, sans faire d'erreur, sans fautes de goût, sans excès, sans embûches. Son bonheur était immense, pur. C'est alors que l'eau, brune et glaciale, monta, monta, monta...

Vue de l'espace, la Terre avait perdu ses couleurs de terre, son bleu, ses variations géologiques. Tout était lisse, comme une bille. Une petite bille brune qui tournait, tournait, autour du soleil, comme si de rien n'était.

mercredi 6 octobre 2010

Anneke (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Anneke regardait tout autour d'elle avec indifférence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Sa maison, c'était un désastre constant. Il ne restait plus un seul centimètre carré d'espace pour déposer quoi que ce soit, et ce, depuis des années. Pour cette raison, elle ne faisait que tout jeter par terre, transformant sa petite maison, dans une campagne reculée de la Suède, en véritable dépotoir.

Au village, où elle n'allait que rarement pour s'approvisionner en nourriture, mais surtout en alcool, personne ne lui parlait. Même sa fille, qui travaillait à la pharmacie, n'osait plus lui adresser la parole, ni même la regarder. Devant ces regards fuyants, elle s'était réfugiée en elle-même, comme une âme contenue, seule citoyenne de son monde intérieur.

Cette journée-là, elle avait fait comme d'habitude et s'était réveillée de très bonne heure. Son lit, recouvert sous des tonnes de boîtes, de vêtements sales, d'objets de toutes sortes, paraissait être un nid pour un animal sauvage étrange. Elle s'en sortit comme une morte qui quitte sa sépulture. Elle urina dans un coin de la chambre, sur un amoncellement de vieux journaux. D'un pas lent et lourd, elle se dirigea vers la cuisine.

Dans cette cuisine, il n'était plus question de préparer de la nourriture. C'était plutôt un travail de recherche, de fouille archéologique, qui lui permettait de mettre la main sur un sac de plastique contenant de vieilles tranches de pain moisi ou sur un Tupperware où desséchait un morceau de fromage. Elle but une gorgée d'un liquide rougeâtre, qui nappait le fond d'un verre déniché sur le comptoir. Puis elle trouva un coeur de pomme qu'elle grignota tranquillement, accroupie près du réfrigérateur.

Sa routine fut alors interrompue par un bruit. Toc-toc-toc. On frappait à la porte. Elle resta en boule, les yeux exorbités de frayeur, telle une proie qu'on traque. Toc-toc-toc. À quatre pattes, elle s'avança au travers des décombres, se frottant les genoux sur le parquet délabré et noirci. Devant la porte, elle s'arrêta et attendit. Elle écoutait chaque petit bruit afin de tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer de l'autre côté de sa porte. Elle se leva enfin puis regarda à travers la minuscule vitre de la porte. Elle resta figée.

De l'autre côté, se trouvaient sa fille, accompagnée d'une dame en complet et de trois hommes dans la vingtaine, dont deux portaient à l'épaule des caméras de télévision. Toc-toc-toc. Elle se jeta sur le sol et se camoufla sous un vieux rouleau de moquette. Toc-toc-toc. Elle tentait de ne plus faire de bruit, de contrôler sa respiration. La porte s'ouvrit, difficilement, emportant dans son mouvement souliers, pots à fleurs, bouteilles vides et sacs de plastiques remplis de matière molle.

Dans son esprit, elle vit son univers se détruire. Elle vit de la lumière entrer. Trop de lumière. Elle vit des murs tomber, des hordes de personnes envahir son espace. Elle se vit, elle, perdre tout le contrôle sur un monde dont elle avait été reine depuis si longtemps. Puis elle ne vit plus rien. Rien que du vide.

Dans la chambre où Anneke dort depuis ce jour, tout est blanc. Tout est propre. Mais Anneke ne voit rien de cette blancheur. Partout où elle pose les yeux, il n'y a que du noir.

Et elle ne s'est jamais sentie aussi sale de toute sa vie.

dimanche 3 octobre 2010

Jérémie (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Jérémie regardait tout autour de lui avec innocence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. «Julie! Viens voir, viens voir! Y'est trop cute!», cria le père de Jérémie. Julie, la mère, arriva aussitôt, une pile de vêtements bien pliés dans les bras, qu'elle déposa sur le comptoir. «Non, mais y'est-tu pas assez coquinet, celui-là!», répondit-elle, en souriant de fierté. «Coquin de coquinot de coquinet!», lança-t-elle en riant vers son petit trésor, un bambin d'à peine vingt mois.

«Va chercher la caméra, Jacques. Y faut mettre ça sur Youtube. C'est trop cute!», dit-elle à son mari qui fila vers le gros meuble de rangement dans l'entrée. Lorsqu'il revint, Jérémie s'en donnait à coeur joie dans ce fatras domestique. Ça ne lui avait pas suffit d'avoir sorti une grande partie du contenu des armoires de cuisine et d'avoir tout répandu par terre, il voulait maintenant jouer avec tous ces trésors fraîchement découverts. Il se coiffa d'une passoire Tupperware vert pomme en ricanant. Papa et maman observaient cette mascarade, attendris et excités.

Jacques se mit à genoux et commença à filmer son fils. Julie tentait de stimuler son petit à faire des risettes et des singeries, tout en évitant d'apparaître dans l'image filmée. «C'est à qui, ces beaux jouets-là, hein, c'est à qui?», demanda-t-elle à Jérémie d'une voix de marionnette. L'enfant semblait l'ignorer, ce qui ne l'empêchait pas de faire le fanfaron. Ses deux pieds se trouvaient dans des casseroles et glissaient sur les tuiles du plancher, comme des patins bruyants. Julie lança l'éponge de cuisine vers son fils, afin qu'il l'attrape comme un ballon. «Attention, on voit tes bras, on voit tes bras!», chuchota Jacques, professionnel.

Jérémie s'amusait ferme. Soudain, il eut une idée rigolote: il baissa son pantalon pour montrer ses fesses à la caméra. «Non, Jérémie, non! C'est pas beau, ça.», fut la réaction de Julie, entre l'amusement et la panique. «C'est pas grave, Julie, voyons!», ajouta le cinéaste en herbe. Encouragé, Jérémie fit face à la caméra. Son pantalon était maintenant descendu au niveau de ses chevilles. Il se munit d'un verre en plastique rose et se mit faire des mouvements de va-et-vient avec autour de sa bouche. Il faisait des «ah» en riant à cause de l'écho créé par le vide du contenant. Jacques souriait toujours, un peu figé. Julie observait tantôt la scène, tantôt son mari, n'osant pas intervenir. Jérémie se mit à rugir et, continuant le mouvement de va-et-vient, déplaça le verre autour de son sexe.

«Ça suffit, là! Ça suffit!», intervint vivement Julie. Elle donna un coup sur la caméra qui se fracassa au sol. Elle se jeta sur son fils pour remonter son pantalon. Jacques ne bougeait plus, troublé. «On fait pas ça, Jérémie, c'est pas beau!», cria-t-elle d'une voix ferme mais tremblotante. Elle ajouta: «Jacques, reste pas là à rien faire! Aide-moi un peu, maudit niaiseux!», d'un ton autoritaire. Jacques ramassa la caméra, appuya sur le bouton «STOP», puis se mit à ramasser tous ces articles de cuisine. Julie, tenant Jérémie d'une main, rangeait rageusement le tout, sans faire attention à l'ordre. Elle versait de grosses larmes. Jacques était muet comme une carpe. Jérémie, en colère, pleurait, hurlait à pleins poumons.

La caméra fut jetée aux ordures et la carte mémoire fut écrasée à l'aide d'un attendrisseur à viande. Les jeux innocents de Jérémie ne parurent jamais sur Youtube.

mercredi 22 septembre 2010

Imparfaitement équilibré

Ne vous en faites pas pour moi. Je suis plus équilibré qu'il n'en paraît. Vous voulez des preuves? En voici!

  • Je suis nu bas sur la terrasse en ce moment.
  • Il y a un couteau dans l'évier de la cuisine.
  • J'ai, au frigo, un pot de crème sûre «meilleur avant 09 - 09 - 10».
  • Je porte la même chemise qu'avant-hier.
  • Les plantes extérieures commencent à faner et je trouve ça presque beau.
  • Je n'ai pas vérifié mon «coiffé-décoiffé» dans un miroir depuis plus de trois heures.
  • Depuis près d'un an et demi, je possède des verres de deux tailles différentes, mais similaires, et ces verres sont sur une seule et même tablette, tout mélangés.
  • Je n'ai pas remplacé le filtre de l'aspirateur-robot depuis presque trois mois.
  • Je n'ai pas remplacé les boîtes de bicarbonate de soude au réfrigérateur et au congélateur depuis la dernière fois que j'ai remplacé le filtre de l'aspirateur-robot.
  • J'apprécie l'automne.
  • Je ne vois aucun intérêt à ce que les voitures stationnées devant chez moi soient toutes de la même couleur.
  • J'ai quasiment envie de laisser traîner une casquette quelque part.
  • Je me donne droit à l,erreur.
  • L'historique de mon fureteur internet contient 18 éléments.
  • Je pense que la perfection, c'est fatigant, des fois.
  • Je ne compte pas à mesure les éléments de cette liste.
  • Je répète un principe de blogue que j'ai déjà exploité auparavant et je m'en fiche (cliquez ici pour comparer).
  • Il y a 26 membres de Tupperwareblog, maintenant, et je n'ai aucune nostalgie du temps où il y en avait un nombre rond, comme 20 ou 10, bien que j'aie hâte qu'il y en ait 30, tout en étant convaincu que 31 sera fantastique aussi.
  • J'écris mon trois-centième blogue et je ne me sens pas beaucoup plus excité qu'au deux-cent-quatre-vingt-dix-neuvième.
  • J'envisage l'abus d'élisions.

Si c'pas d'l'équilibre, ça, je m'demande c'que c'est!

mardi 21 septembre 2010

À un cheveu de la folie

25 minutes.

Oui, je dois maintenant me lever 25 minutes plus tôt le matin afin d'atteindre le look «coiffé-décoiffé». Ne riez pas. Ce look «décontracté», que les anglos appellent bed-head (la tête de celui ou de celle qui sort du lit) requiert une série d'étapes de lavage, de rinçage, de peignage, de séchage, de coiffage et de tant d'autres étapes de gossage de finition que, des fois, ça me décourage. Tout ça pour quoi? Pour donner l'impression qu'on n'a rien fait, qu'on est tellement «laisser-faire», qu'on se fiche de tout.

C'est fou comme le désordre a la cote. Malheureusement, j'ajouterai. C'est vrai, elle était belle l'époque où avoir de l'ordre ne faisait pas partie des désordres mentaux. Maintenant, si on a le malheur de repasser ses chemises ou de trier ses billets de banque en les plaçant par ordre de valeur et tous du même sens dans notre portefeuille, on passe pour un détraqué dangereux. Ça fait peur, l'ordre. Ça dérange. C'est louche.

À l'inverse, le fouillis est parfaitement accepté socialement. Il est même recherché. Cet homme travaille dans un bureau où les papiers s'empilent sur des surfaces qui n'ont pas vu la lumière du jour depuis 1984? On louange son ardeur, on soupçonne son génie. Cette enfant barbouille sa feuille avec de la gouache de toutes les couleurs, dans un tourbillon incontrôlé? On sourit de fierté: elle deviendra sans doute une grande artiste. Ce spectacle de théâtre met en scène non pas de vrais acteurs, mais bien des employés d'une usine de dalles de béton en Pologne qui se jettent sur les murs en criant? On salive devant «cette grande oeuvre qui, grâce au pouvoir de ces non-acteurs, touche (enfin) avec vérité l'âme écorchée d'un peuple». En plus, le décor est laid, alors, ça doit vraiment être bon.

Bref, me voici, avec mon bed-head, l'air 25 minutes plus fatigué, tentant d'être dans l'air du temps.

Et c'est fou ce que j'ai l'air décontracté.

dimanche 19 septembre 2010

Un rien m'habite

Il est facile de confondre minimalisme et inertie.

Laissez-moi vous aider à bien distinguer les deux concepts.

Vous voyez, ce court texte, aujourd'hui, c'est de l'inertie.

samedi 18 septembre 2010

La peur de ma vie

Je comptais ça et ça donnait 5,49% de mon temps consacré aux tâches ménagères. C'est tout?! J'ai été surpris. C'est pas beaucoup. Si ce résultat est vrai, c'est que je suis un dégueulasse, que je me suis dit. Ça m'a fait presque peur.

J'ai recommencé mon calcul. J'avais sûrement sous-estimé combien de temps ça prend, vider un lave-vaisselle. Je me suis minuté. Ça tombait bien, j'avais justement un lave-vaisselle à vider dont la charge me semblait de taille moyenne. J'ai pris soin, comme d'habitude, de créer des piles équilibrées, même avec les ustensiles (sauf les couteaux qui ont la fâcheuse particularité de ne pas être empilables). Quatre minutes 47 secondes, que ça a donné. Soit 13 secondes de moins que l'estimation qui m'avait servi à calculer mon pourcentage. Bref, mon pourcentage baissait, au lieu de remonter!

J'ai minuté le temps nécessaire à transférer les vêtements de la laveuse à la sécheuse et à placer sur des cintres les chemises qui ne vont pas dans la sécheuse (sauf pendant une minute pour les défroisser, minute que j'ai rentabilisée en partant une nouvelle brassée) et je me suis retrouvé avec un total encore un fois un peu moindre que ce que j'avais estimé, soit sept minutes et 20 secondes au lieu des dix minutes initialement estimées. Je n'ai même pas soustrait les secondes perdues à uriner au cours de cette tranche de travail. Or, je faisais baisser ce pourcentage encore une fois, au lieu de le remonter.

J'ai commencé à m'inquiéter. Mais si mon calcul donnait un résultat si bas, c'était sûrement simplement que j'avais oublié des activités. Il est de ces activités ménagères qui se font machinalement, sans qu'on n'y pense. Je me suis dit qu'il y avait tout bonnement des tâches que j'avais omises dans mon calcul.

J'ai revu ma journée dans ma tête, comme un skieur qui visualise la piste avant une course, sauf que moi, c'était dans mon passé, pas dans mon futur. J'ai fermé les yeux. J'ai tout vu: le lit à faire, les oreillers à fluffer, le contour du lavabo à essuyer, la robinetterie de la salle de bain à astiquer (voilà un exemple de tâche machinale), la douche à rincer, la vitre mouillée à passer au squeejee, le «douche fraîche» à vaporiser, le tapis de salle de bain à replier en trois, les gouttes d'eau sur le plancher à assécher grâce à un linge, ce linge à placer dans le panier à linge sale, les portes à ouvrir et à refermer, les tiroirs, les objets à enligner, tout, tout, tout. J'ai tout visualisé.

Bon. J'avais en effet négligé quelques tâches dans mon calcul, mais que des petites tâches qui ne prennent que de 5 à 45 secondes à accomplir, tout au plus. Il n'y avait pas de quoi pallier à mes précédentes évaluations exagérées.

Il y avait pire: je me suis rendu compte que dans mon calcul initial, j'avais intégré des tâches qui ne sont pas réellement quotidiennes, comme toutes ces journées où je ne mange pas à la maison et qui ne me demandent aucune vaisselle à faire, à rincer ou à placer au lave-vaisselle. J'avais cependant inclus, au pro rata, certaines tâches évidemment occasionnelles, comme le lavage des vitres (une fois par mois - je suis négligé, c'est incroyable!), en divisant pour obtenir le temps réel quotidien consacré à ces activités. J'avais sans doute encore une fois arrondi à la hausse, en tenant compte qu'il y a 30 jours par mois et non 30,4375 en moyenne. Rien n'avait été oublié. Et mon résultat ne s'améliorait pas.

5,49% de mon temps, c'est quoi, au juste? C'est rien. Il me reste bel et bien 94,51% (ou plus encore) de temps pour tout le reste. Cette constatation me donne le vertige. Où vont ces précieuses minutes? Je les utilise à quoi, au juste? Comment se fait-il que, dans mon cerveau, un maigre 5,49% de ma vie semble prendre tant de place?

Je vous l'ai dit: ça fait presque peur.

jeudi 16 septembre 2010

Un désordre, la nuit

La nuit dernière, je dormais et je cherchais à rehausser la qualité générale de mes rêves. J'essayais de créer des liens, de mieux contrôler les intrigues, d'épurer le fruit de mon «entertaintment system» nocturne. À ma grande déception, je n'y suis pas arrivé.

C'était décousu! Incroyable. je faisais des efforts, pourtant. Je tâchais de conclure chaque petite histoire, au moins, avant d'en commencer un nouvelle. C'est la base, il me semble? Mais même ce simple défi se voyait soldé par un échec. Les personnages n'avaient aucune constance. Ils se multipliaient, se dédoublaient, disparaissaient sans raisons valables, ils se transformaient, passant d'une identité floue à une autre. Les décors étaient sans intérêt, laissant toute la place à des détails insignifiants, sans démontrer de ligne directrice. Aucun dispositif central ne permettait de créer une unité entre les scénarios tordus qui défilaient. Les palettes de couleurs semblaient sortir du pire des magazines de rénovation bon marché. La tension dramatique, vraiment, était comparable à la lecture des cotes de la bourse, variations en moins. J'ai noté plusieurs invraisemblances: des accessoires qui se volatilisent selon l'angle de vue, des sons provenant des mauvais endroits, des ellipses incompréhensibles. C'était lamentable.

Tout ça venait-il réellement de mon cerveau? J'ai eu honte, en me réveillant. C'était indigne. Indigne de moi. Tous ces rêves sont mes créations nocturnes, que je me suis dit. Et je me suis trouvé mauvais. Sans aucun sens du drame. Confus, même. Pas même capable de raconter une histoire simple sans divaguer, tergiverser, hésiter ou me perdre dans des méandres inconstants, interminables, ennuyants.

Pire: je pense que je n'ai aucun talent d'acteur dans mes rêves. Je joue faux. J'en mets trop, ma voix craque. Mes expressions faciales sont inappropriées. On ne me suit pas dans mon parcours intérieur, tant je veux exprimer tout et son contraire, sans aucun sens du découpage ou de la précision. Physiquement, je n'ai aucun tonus. Je pense faire des efforts, pourtant, mais c'est comme si mon corps était engourdi. Je suis le pire cauchemar d'un professeur de mime corporel.

J'hésite à faire ce dernier aveu, mais, que voulez-vous, c'est comme ça: je rêve cabotin. Des pseudo histoires mettant en scène des pénis, de la nudité gratuite, de l'urination publique, des blagues faciles, en voulez-vous, en v'là. C'est à croire que mes rêves s'adressent à un public d'adolescents mâles de 14 ans. Pourquoi mon subconscient désire-t-il tant me divertir avec ce genre de désolantes sottises? Sais-t-il seulement à qui il s'adresse? Et moi, là dedans, je reste là, couché, sans réagir, impassible devant tant de nullité?!

Il y aurait un grand ménage à faire là-dedans, c'est sûr. Mais non: Môssieur Robert, il dort. Môssieur Robert, il dit ne pas avoir le contrôle là-dessus. Môssieur Robert, il rêve du n'importe quoi, n'importe comment.

J'aimerais tellement rêver les rêves que je mérite. Je ne sais pas, moi, des rêves plus ordonnés.

Les rêves de mes rêves, quoi.