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jeudi 21 octobre 2010

Weiwei (rôles secondaires)

Weiwei? Mais qui était Weiwei?

Weiwei, c'était Weiwei Zhang, un ouvrier chinois. Ce fut le premier à avoir donné un coup de pelle mécanique sur la maison de Pan Yu, cette femme morte sous les décombres de son Hutong en plein coeur de Shanghai, soeur de Jie (qui signifie «propreté») qui se fit appeler Jina (qui signifie «victoire») après avoir émigré vers les États-Unis, à New York et dont l'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière petit fils était Akio, un homme vivant au 24e siècle sur une station spatiale en orbite autour d'une planète Terre ne comportant plus aucun habitant permanent, du moins officiellement.

Weiwei (qui signifie «puissance») aurait rêvé d'une vie meilleure en Amérique, lui aussi. Malheureusement, ce n'est pas ce qui lui arriva. Il faut dire que, pour un Chinois ordinaire et sans argent, quitter la Chine n'était pas une option facile. Weiwei était réaliste. Trop, peut-être. Ses rêves, il les tuait dans l'oeuf en se disant des choses comme «ce sera trop difficile», «je n'y arriverai jamais» ou «à quoi bon?»...

Peut-être était-il trop habitué à détruire et pas assez à construire? Avec sa pelle mécanique, il n'était jamais appelé à bâtir quoi que ce soit, mais plutôt à tout réduire en poussière. Le rêve, ce n'était pas la réalité. Sa grand-mère, une vieille dame originaire de Xian qui l'avait élevé suite au suicide des deux parents de Weiwei (qui se nommait à cette époque Gen, qui signifie «racines») lui avait souvent répété qu'il n'était pas bon de vivre dans un monde de rêve. Il fallait travailler, accepter son destin.

Weiwei ne voulut pas croire sa vieille grand-mère. Il partit pour Shanghai, changea de nom et tenta d'apprendre l'anglais. Mais Shanghai ne s'avéra pas le paradis où il s'était imaginé faire fortune. De plus, comme il était maigre et frêle, son nouveau nom fut la source de beaucoup de moqueries. Pire: il n'arriva jamais à prononcer bien plus que «Hello, how are you? My name is Weiwei.» En moins de trois mois après sa tentative de changer de vie, il devint un simple travailleur chinois, pauvre et désillusionné.

Peut-être par esprit de vengeance, à chaque coup de pelle mécanique, il prenait un certain plaisir à démolir ce qui se trouvait devant lui. Parfois, assis aux commandes de son camion, il fermait les yeux et se laissait aller à un rire démoniaque. Pendant un instant, il se sentait puissant. Il se sentait «Weiwei». À la fin de ses journées, il regardait le fruit de son travail: un vide, une désolation. Il savait que le lendemain, une nouvelle équipe arriverait, afin de créer quelque chose de neuf. Il savait surtout que là n'était pas son rôle et que ça ne le serait jamais.

Quand il tentait de ressentir un peu de fierté face à son rôle secondaire, jamais, jamais, il n'y arrivait.

mercredi 20 octobre 2010

Lynda (rôles secondaires)

Lynda? Mais qui était Lynda?

Lynda, c'était la mère de James. James, c'était ce petit garçon maladroit, un peu grassouillet, qui prenait de cours de karaté donnés par Gaétane, cette professeure d'éducation physique dans une école primaire où travaillait également Jean, celui qui cherchait son plat à fondue et qui finit par tuer son chat Chopin, qui était jaloux de la vie de chien de Shadow, chien renifleur de renom dont le maître-chien était très fier. Lynda aimait son fils plus que tout au monde. Elle l'adorait, même. Mais elle était inquiète.

Son apparence physique, sa lenteur, ses mauvaises notes et maintenant, ce nouvel ami, Félix, dont James ne cessait de parler: tout ceci inquiétait ferme le coeur de mère protectrice que possédait Lynda. C'était rendu insupportable. «Félix, par ci. Félix, par là. Félix, Félix, Félix...»; James semblait obsédé. Que pouvait avoir de si extraordinaire cet enfant, au juste? Et s'il était aussi fantastique que le répétait James, pourquoi diable était-il devenu l'ami de ce dernier?

C'est vrai, pensait-elle, qu'est-ce qu'un petit garçon sportif, brillant et populaire pouvait-il bien vouloir à son fils? Voulait-il profiter de lui? Se moquer? Lui faire croire à une amitié improbable, puis le laisser tomber? Elle avait beaucoup d'amour pour son fils, mais elle devait se rendre à l'évidence: son fils ne méritait pas une amitié sincère avec un petit bonhomme aussi parfait. C'était terrible de penser ça, mais c'était pour protéger James qu'elle avait réfléchi à tout ça. Les enfants sont cruels, se répétait-elle. Et elle aurait tout fait pour éviter que son petit James ne souffre.

Elle voulut en parler à son mari. Ce dernier, trop préoccupé par son travail de directeur adjoint au marketing dans une firme de Québec, ne semblait avoir rien à dire sur le sujet. Il ne sut pas quoi dire. Pour se débarrasser de cette situation dont il n'avait que faire, il dit à Lynda: «Boys will be boys, honey. They probably just like to play together.»

«Play together»? Cette nuit-là, Lynda dut bien se répéter cette phrase des centaines de fois. Elle visualisa le petit Félix, si beau, si blond, si parfait. Elle eut soudain une image que seule une mère peut avoir: son fils, ce Félix, ensemble.

Ensemble.

Elle le savait. Il y avait quelque chose de louche avec cet enfant. Ses manières trop délicates, sa façon de s'exprimer, ses bonnes notes, son intérêt pour les sports de contact... Comment avait-elle pu ne pas voir l'évidence dès le début? Ce petit être était «différent» et il allait tenter de pervertir son pauvre James. Jamais elle n'aurait cru avoir à composer avec ce genre de problèmes avec des petits garçons en si bas âge. Elle eut un frisson d'horreur. Elle fixa le plafond de la chambre à coucher jusqu'au matin.

Avant qu'il ne quitte pour l'école, James trébucha dans l'escalier. À quatre pattes sur le sol, il se mit à pleurer. «Non, James, tu vas pas te mettre à brailler!», hurla Lynda, les yeux bouffis. Elle releva son fils en le tirant par le coude. «C'est pas comme ça qu'on t'a élevé! Qu'est-ce que penserait ton père?», poursuit-elle. James cessa de pleurnicher immédiatement. Il regarda sa mère avec un mélange de frayeur et d'étonnement, puis il cria: «You're hurting me! Don't touch me! I hate you! I hate you.»

Il fila vers l'école en courant.

Lynda fixa la boîte à lunch de son fils, oubliée sur la troisième marche de l'escalier. Elle observa ses motifs à fleurs, ses teintes de violet. À son tour, elle versa une larme. Elle songea à son rôle de mère. De mauvaise mère. Pendant un instant, elle détesta ce rôle, pas plus important qu'un rôle secondaire, qu'elle jouait dans la vie de son fils.

mardi 19 octobre 2010

Wendy (rôles secondaires)

Wendy? Mais qui était Wendy?

Wendy, c'était une jeune fille amochée par la vie, qui avait comme travailleuse sociale Julie. Julie, en plus de travailler auprès de jeunes de la rue comme Wendy ou Matthew, le fils d'un couple bourgeois du West-Island qui vivait maintenant avec sept colocataires dans un appartement minable, était aussi la fière maman du petit Jérémie, ce mignon et surprenant garçonnet de vingt mois et la tendre épouse de Jacques, vidéaste amateur, ingénieur et aspirant millionnaire.

La vie de Wendy, vraiment, avait été dure. Son profil ne laissait présager rien de bon pour son avenir. Et pourtant. Wendy, après plusieurs années de consultation auprès de Julie, puis, après le départ de cette dernière, auprès de Stéphane, finit par se sortir d'une voie qui semblait pourtant vouée à l'échec.

Tout semblait noir, à une certaine époque, pour Wendy, mais beaucoup de volonté de sa part et une bonne dose de hasard ont un jour jeté sur cette existence une lumière qui n'a pas fini de briller.

Wendy travaille maintenant auprès du metteur en scène le plus en vue de son époque, Hubert Lesage. Après avoir fait un atelier de théâtre pour les jeunes de la rue, Wendy a en effet présenté un petit spectacle pour une soirée bénéfice pour le ROLES, le Réseau des organismes de légitimation engagés socialement. Monsieur Lesage, président d'honneur, était présent et a tout de suite été touché par la sensibilité de cette jeune femme frêle mais résiliente. Son interprétation, dans ce numéro certes naïf, laissait présager un rare talent d'interprète. Ça tombait bien, Hubert Lesage était à la recherche d'une jeune actrice authentique pour la création de son nouveau spectacle multilingue de douze heures, intitulé One Way Streets, voué à une tournée internationale dans les plus grands théâtres du monde.

Après une audition où Wendy se sentit plus appréciée et plus maternée que jamais, qui dura plusieurs heures, la décision était prise. Wendy allait être parfaite pour rendre toute la profondeur du personnage. Pour Wendy, tout se passa comme dans un rêve. On lui trouva un appartement convenable, on la paya régulièrement, on l'encouragea sans la juger. Les répétitions, qui s'échelonnèrent sur plusieurs mois, furent pour elle une véritable thérapie. Le spectacle se créa en partant de qui elle était, de son passé, ses craintes, mais aussi ses talents et ses aspiration. Peu à peu, devint évident qu'elle allait non seulement jouer un rôle dans ce spectacle d'envergure, mais qu'elle allait en être le coeur. Elle se donna à fond dans cette création. Parfois, ce fut difficile. Il y eut beaucoup de larmes, mais, aussi, tellement d'amour de la part de toute l'équipe.

Sa vie, maintenant, s'est non pas transformée, mais s'est plutôt transférée en une oeuvre acclamée sur toute la planète. Debout, sur le sommet d'un dispositif scénique ingénieux composé de pancartes routières géantes toutes entrecroisées, elle a maintenant trouvé sa place. D'un rôle secondaire, Wendy est passé au premier rôle.

lundi 18 octobre 2010

Gilles (rôles secondaires)

Gilles? Mais qui était Gilles?

Gilles, c'était Gilles Gendron, le directeur de l'école, où se déroulaient les activités socioculturelles de Mont-Laurier. Vous savez, celui qui avait discuté avec Nancy, la technicienne de scène qui s'était moquée des avances de Claude, qui déménagea plus tard en Californie pour n'avoir qu'une petite aventure avec Stacy dont le mari alcoolique ne s'était jamais rendu compte de quoi que ce soit? Gilles, c'est aussi celui qui avait remis une enveloppe à Nancy. Dans l'enveloppe, d'ailleurs, se trouvait un banal chèque pour payer la représentation de Hop-la!. Personne, à part peut-être Claude, n'avait vraiment remarqué monsieur Gendron ce soir-là. Pierre, un des acrobates, était même passé devant notre directeur d'école sans entendre le «Bravo pour votre specta...» qu'il lui marmonna timidement.

Gilles, pour plusieurs, paraissait froid, mais c'était mal le connaître. Il s'agissait plutôt de tiédeur. Gilles aimait la pêche, la motoneige, les spectacles d'humoristes et les excellents repas que préparait Jocelyne, son épouse, mais n'exprimait pas ces passions autrement que par des phrases trop longues, trop compliquées, insignifiantes. C'était la même chose avec ce qu'il détestait. Quand il expliquait son dédain pour les tomates crues, l'opéra, le thé vert ou les voitures compactes, par exemple, on ne savait jamais vraiment si, au fond, il aimait ou non. Tout en maladroites nuances, il tentait de communiquer en ne soulevant jamais les passions.

Que disait-il, au juste? Était-il pour ou contre? Peu importe. La plupart du temps, les autres ne lui laissaient pas terminer ses phrases ou feignaient d'écouter en pensant à une tactique pour s'enfuir.

Même lui, parfois, n'avait plus envie de s'entendre. Parler ou penser. Alors, il s'imaginait passer de l'avant-plan de son existence à l'arrière-plan. Il devenait un simple figurant dans sa vie. Loin, flou, insipide, il se trouvait à son meilleur. Un rôle secondaire, c'était, pour lui, déjà trop.

dimanche 17 octobre 2010

Thomas (rôles secondaires)

Thomas? Mais qui était Thomas?

Thomas, c’était l’amant de Jean. Son seul amant, de toute sa vie. Jean, c’était le professeur de primaire : celui qui enviait le petit Félix, celui qui avait toujours manqué de confiance en lui-même, celui qui avait accidentellement tué son chat Chopin, en l’écrasant entre son soulier et un objet coupant renversé, celui qui n’avait pas réussi à accepter son orientation sexuelle avant plusieurs années de solitude, celui qui était devenu veuf avant même de s’habituer à la vie à deux.

Mais il n’est pas question ici de Jean, mais bien de Thomas.

Thomas avait été professeur, lui aussi. Il avait enseigné la musique pendant des années à des élèves du secondaire. Il avait formé une chorale. Il avait dirigé une harmonie. Il donnait des cours de piano, son instrument favori. Comme il savait bien s’occuper des autres, il était très populaire. Tout le monde l’aimait.

Il dégageait une aisance très particulière. Sa vie avait été un long parcours où toutes les épreuves avaient été évitées, une à une. Il voyait venir les coups. À la découverte de son homosexualité, dans les années 70, il s’était vite rendu compte que de se cacher n’était pas une option valable. S’affublant lui-même du sobriquet «la pédale douce», en référence à son instrument préféré, il avait vite désamorcé toute tentative d’attaque contre lui. Il faisait rire tout le monde. Personne n’aurait voulu s’en prendre à lui.

C’est peut-être ce qui attira Jean, un soir de février, dans un café de la rue Saint Jean, à Québec? Jean n’était pas du genre à aller vers les autres et Thomas le sentit. Il se leva donc et prit place juste à côté de celui qui allait tomber sous son charme au bout de quelques minutes à peine.

La différence d’âge importait peu, pour Thomas. Il était plus vieux, mais ne sentait aucun besoin de se justifier. L’année passée auprès de Jean, en compagnie de leur chat Chopin, avait été remplie de bonheur, d’un bonheur inébranlable. Thomas savait composer avec les angoisses de Jean, avec ses doutes et ses insécurités. Il en faisait un jeu. Il choyait tout dans sa vie et dans celle des autres : le meilleur comme le pire.

Son optimisme était tel que, le jour de sa mort, il eut même des paroles rassurantes pour tous ceux qui étaient venus à son chevet. Jean pleurait, pleurait, et Thomas lui disait : «Tout va bien aller, mon chaton, tout va bien aller.», comme si celui qui était en danger de mort, c’était celui assis sur la chaise droite et non celui couché dans le lit d’hôpital.

Au moment même de son décès, il laissa toute la place à l’autre. Ce n’était plus lui qui mourait, mais l’autre. Ce n’était pas lui qui tenait le rôle principal, mais l’autre. En fermant les yeux, il se contenta du rôle secondaire et s’éteint en souriant.

samedi 16 octobre 2010

Bill (rôles secondaires)

Bill? Mais qui était Bill?

Tout le monde, à Rockport en Californie, connaissait Bill. Bill, c'était le mari de Stacy, celle qui travaillait au restaurant avec Claude, cette femme originaire de Mont-Laurier qui avait cru bon déménager en Californie afin de refaire sa vie suite à l'humiliation engendrée par Nancy, cette technicienne de scène, qui s'était littéralement moquée des avances qu'avait faites Nancy et qui plus tard travailla auprès du grand metteur en scène Hubert Lesage et du baryton Serge Gendron, rendu célèbre par son interprétation surprenante de Bastien dans Bastien und Roberdt. C'est limpide, non?

En tous cas, rien n'était jamais limpide pour Bill. Cet homme, originaire de Cody, au Wyoming, avait bel et bien hérité de toutes les caractéristiques de son père. Comme lui, il était un peu niais, un peu violent et très, très penché vers la bouteille. Il passait sa vie dans une brume constante, en n'arrivant jamais à réellement comprendre ce qui lui arrivait.

Le soir où il rencontra Stacy, dans un bar, n'avait jamais fait partie de ses souvenirs. C'était un moment de noir total, pour lui. Trop ivre, il avait séduit Stacy par un mélange de force et de chance, lui avait-on raconté. Ce soir-là, cette dernière était triste, pleurait, assise au bar et il avait profité de ce moment de vulnérabilité. C'est dans son camion qu'ils avaient fait l'amour et neuf mois plus tard, naissait leur premier enfant, Johnny Frank.

Ils vivaient maintenant dans une petite maison, avec leurs trois enfants et Martha, la mère Stacy, qui souffrait de démence avancée. Bill travaillait pour un architecte paysagiste, qui lui faisait confiance malgré ses retards fréquents et ses absences répétées. C'est que le travail physique ne lui faisait pas peur. Plus c'était dur, plus il s'y plaisait, même. Tondre le gazon sur des terrains immenses, transporter de multiples chargement de gravier ou creuser des trous profonds, c'était pour lui une façon de ne plus penser à rien. Les douleurs de sa musculature arrivaient à enterrer la vraie douleur que lui procurait tout acte de réflexion. Quand il tentait de réfléchir, tous s'embrouillait, tout tournait. Alors, il prenait une bière, puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce que son cerveau s'endorme.

Il était dépassé par toute sa vie. Comment avait-il pu en arriver où il était? Ses trois enfants étaient de vrais étrangers, pour lui. Il ne se souvenait pas avoir invité ces petits êtres dans sa maison et encore moins cette vieille folle de Martha. À tous les soirs, en se couchant, il avait même cette vague impression de côtoyer une femme qu'il n'avait jamais vraiment choisi. Pourquoi sa vie était-elle comme elle l'était? «I got no clue. I'm fucking clueless!», avait-il l'habitude de dire.

Il ne semblait avoir aucune conscience de tant de détails de son existence. Il ne paraissait même pas voir certaines évidences: que ses enfants ne l'aimaient pas, que son patron ne le respectait pas, que Claude était lesbienne, que Stacy avait eu une aventure avec elle. Était-ce que son esprit souffrait d'être trop vide ou trop plein?

Il observait parfois Martha, assise à la fenêtre, immobile, le regard vide. Arriverait-il un jour à atteindre ce stade d'inconscience? Il l'espérait. Il enviait cette vieille femme, à qui on ne demandait jamais rien. Pas même d'exister.

Après tout, jamais il n'avait demandé à quiconque de compter. Il ne voulait d'aucun rôle, au fond. Pas même d'un rôle secondaire dans la vie des autres.

vendredi 15 octobre 2010

Thérèse (rôles secondaires)

Thérèse? Mais qui était Thérèse?

Thérèse, c'était la voisine de Diane-Isabelle. Vous savez, Diane-Isabelle, la mère du petit Félix, qui fait du karaté et de Luc, l'adolescent souffrant d'un handicap intellectuel? Rappelez-vous: il jouait dans la cuisine, il vidait tiroirs et armoires, il y avait un couteau, puis quelques jeux dangereux... Thérèse, c'était celle qui n'avait pas répondu à la porte quand Diane-Isabelle avait cogné afin de lui demander de garder un oeil sur Luc pendant une petite heure, le temps d'un cours de karaté donné par Gaétane, la collègue de Jean, le célibataire et veuf de son copain Thomas, celui qui aimait les chats et qui avait fait acheter Chopin juste avant de mourir. C'est plus clair, maintenant?

Eh bien, Thérèse, elle, aimait la clarté. Un peu de désordre dans la maison, elle pouvait vivre avec. Mais du désordre dans les idées, elle avait une sainte horreur de ça.

D'ailleurs, quand Diane-Isabelle était venue, ce soir-là, cogner à sa porte, Thérèse y était. Mais elle ne répondit pas. Non. Elle en avait assez de cette voisine, qui faisait pourtant pitié, mais qui n'osait jamais mettre les choses au clair. Thérèse aurait aimé entendre, une bonne fois, quelque chose de précis. Mais non! C'était toujours des «je ne voudrais pas vous déranger, mais...», des «je ne sais pas quand je vais rentrer, mais...» ou des «j'aurai aimé vous avertir d'avance, mais...»: toujours des «mais».

C'était vrai, elle était vieille, seule, retraitée. Mais était-ce une raison pour qu'on présume que sa vie n'avait pas besoin d'être bien planifiée? Était-ce une raison pour ne pas dire clairement: «J'ai besoin de vous»?

Ce qui était triste, c'était qu'elle aimait s'occuper de Luc, au fond. Vraiment, cet enfant, malgré son handicap, était une soie. Il ne bougeait presque pas, ne parlait presque pas. Pas en sa présence, en tous cas. Elle devait avoir des capacités particulières avec les enfants handicapés. Son calme devait être rassurant. Elle ne pouvait pas en dire autant de Diane-Isabelle. Cette dernière, pensait Thérèse, manquait vraiment de concentration. Elle n'avait pas d'objectifs clairs. Elle courait dans tous les sens sans ne jamais savoir où elle allait. Ça faisait peine à voir, vraiment.

Thérèse avait été une bien meilleure mère. Ses enfants, maintenant plus vieux, n'avaient pas tous bien réussi leurs vies, mais chose certaine: elle n'était pas à blâmer pour tous ces échecs. Non, non. Que Lucien, son premier, soit devenu un alcoolique violent, ce n'était certainement pas sa faute à elle, elle qui n'avait jamais bu de sa vie. Sa fille Françoise ne réussissait pas si mal dans sa carrière, malgré ses enfants qui étaient de vrais monstres, mais Thérèse avait pourtant été une mère exceptionnelle. Jean-Marc, son petit dernier, n'avait jamais réussi à trouver sa voie et passait d'un emploi instable à un autre. Thérèse, elle, avait pourtant eu une carrière en secrétariat étonnante pour une femme de sa génération. Elle avait été un modèle parfait pour ses enfants et pour tout son entourage.

Maintenant, dans sa solitude, elle pouvait toujours se conforter en se rappelant à quel point elle était, au fond, une personne extraordinaire.

Vraiment, elle méritait mieux qu'un rôle secondaire.