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jeudi 14 octobre 2010

Akio et Pan Yu (rencontres fictives)

Akio consultait, par bio-intégration, les données relatives à la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de sa grand-mère. Il lui découvrit une soeur, qui vivait à Shanghai. Cette femme, Pan Yu, était morte engloutie sous des tonnes de béton.

Akio fut touché par l'histoire de cette personne, qu'il considérait comme un membre de sa famille. Il fut touché, mais ne pleura pas. En effet, il y avait des années que les humains ne pleuraient plus, les glandes lacrymogènes s'étant atrophiées peu à peu. L'air contrôlé de la station spatiale comportait en effet une quantité suffisante d'humidité constante pour que les yeux des êtres humains ne soient jamais ni trop humides, ni trop secs. Les larmes ne servaient plus à rien, au fond, c'étaient dit les généticiens. Trois générations plus tard et plus personne ne pouvait physiquement verser de larmes. Tant de choses avaient été rendues inutiles au cours du dernier siècle. Les relations sexuelles ne se pratiquaient plus. Même la nourriture et les fonctions digestives avaient été modifiées afin de rendre le tout plus simple, plus économique, plus propre.

C'est donc les yeux ni trop secs, mais surtout ni trop humides, qu'Akio pensa à cette arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-tante, cette pauvre Pan Yu. Qu'allait-il découvrir encore sur le passé de son espèce, sur son propre passé? Tant de misère!

Akio songea alors à son présent, exempt de toute forme de réelle infortune. Il savait que cela était physiquement impossible, mais il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

mercredi 13 octobre 2010

Ludovic et Anneke (rencontres fictives)

Ludovic avait cessé d'être à l'emploi de Vin depuis déjà six mois, mais il ne s'était pas encore décidé à mettre la main à la pâte de sa propre production artistique. Toutes ses journées étaient passées à paresser, à manger n'importe quoi et à regarder la télévision. Quand ses quelques amis lui demandaient ce qui l'occupait, il répondait un vague: «Ah, je fais de la recherche», puis il tentait de changer de sujet en posant des questions. Comme tous ses amis aimaient parler d'eux-mêmes, il n'en fallait que peu pour qu'on le laisse tranquille avec son manque de motivation au travail. Il prenait le contrôle de la conversation tout en ayant plus à parler.

Il avait d'abord imaginé que de ne plus travailler dans l'ombre du photographe vedette qu'était Vin lui apporterai beaucoup de temps pour sa création. Il s'était vu, faire de la photo, peindre, créer des installations et se faire un nom dans le monde de l'art contemporain. Son propre nom. Après tant d'années de travail acharné quoique anonyme, il s'était senti prêt.

Bien écrasé dans son fauteuil, mangeant des croustilles à longueur de journée, il ne semblait pourtant pas prêt à devenir le grand artiste qu'il disait vouloir être. Même son appartement de Palermo Hollywood, normalement si bien rangé, reflétait cette inertie. La poussière s'accumulait. Les vêtements sales s'empilaient. La cuisine s'était transformée en une vraie zone sinistrée.

Parfois, il lui arrivait de penser que d'avoir quitté Vin avait peut-être été une erreur. Auprès de Vin, au moins, il était actif. Séparé de lui, il ne se sentait pas libre comme prévu, mais bien complètement démuni. «L'inspiration, ça ne se commande pas», se disait-il pour se rassurer. Cet auto-mensonge n'avait aucun effet, sinon de nourrir en lui son sentiment de culpabilité. L'inspiration, elle se trouvait partout et ça, il le savait, au fond.

À la télé, il regardait n'importe quoi. Toute la journée, il était hypnotisé devant son écran plat, traitant à peine les images dans son cerveau.

Ce soir-là, cependant, il fut fasciné par une nouvelle émission de télévision, une traduction espagnole de la version européenne de Hoarders, intitulée Amontonadores. Cette émission présentait des gens en détresse qui ne peuvent s'empêcher d'accumuler des masses d'objets et de détritus dans leurs demeures. L'épisode de cette soirée mettait en vedette une certaine Anneke, une vieille Suédoise qui avait transformé sa maison en un dépotoir insalubre.

Tout dans cette émission était mis en oeuvre afin que les téléspectateurs soient dégoûtés: des images chocs, des entrevues pathétiques, de la musique dramatique, des textes touchants en surimpression, des gros plans de matières fécales et tant d'autres choses encore. Un long plan séquence nous faisait découvrir cet étrange espace qu'habitait Anneke, une dame âgée vêtue de haillons. Cet environnement, vraiment, c'était à donner des haut-le-coeur. Mais pas pour Ludovic.

Ludovic était fasciné, lui. Il était rivé à son écran de télévision. Il observa comment tous ces objets étaient finement organisés dans cette apparence de désordre. Il remarqua comment ce qui ne paraissait être que des ordures était en fait une accumulation consciente qui respectait plusieurs principes visuels et conceptuels. La palette de couleurs était contrôlée. Les objets étaient arrangés, assemblés. Les tas formaient des formes dynamiques, qui se répondaient, communiquaient. Même la présence de vieux tissus devant les fenêtres, seules sources de lumière, venait achever non pas un désastre insalubre, mais bien une oeuvre. Une grande oeuvre. L'oeuvre d'une vie.

Il admira cette artiste incomprise. Alors que l'animatrice de télé et son équipe s'apprêtait à tout jeter, à tout ranger, à tout détruire, il eut le réflexe d'éteindre la télévision. Il ne voulait pas être témoin de ce massacre, de cet acte de vandalisme horrifiant. Anneke était une artiste, une vraie. Il se compara à elle et vint rapidement à la conclusion que son petit talent artistique à lui n'arriverait jamais à la cheville du talent de cette femme, de ce génie.

Il resta figé dans son fauteuil. Il fixa l'écran noir pendant des heures. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

mardi 12 octobre 2010

Julie et Matthew (rencontres fictives)

Dans son petit bureau, au centre communautaire de son quartier, Julie terminait de remplir un rapport sur Wendy, une jeune fille de Vancouver qui se prostituait dans les rues de Montréal depuis qu'elle avait 15 ans. Problèmes de drogues, abus sexuels, parents divorcés, père violent, maladie mentale: c'était la routine, quoi. Julie cochait les cases appropriées, en tentant de ne pas dépasser les petits carrés. Une mer de «X» sur plusieurs pages de formulaire, c'était déjà bien assez sans créer des débordements superflus.

Julie arrivait à passer ses journées entières entourée de toute cette misère. Souvent, elle sentait son esprit se séparer en deux. Une partie d'elle était la travailleuse sociale, l'autre, la mère de Jérémie, un jeune bambin mignon comme tout et l'épouse de Jacques, un ingénieur brillant qui s'était juré de devenir millionnaire avant l'âge de 40 ans. Elle pouvait donc composer avec la misère humaine avec beaucoup d'empathie, tout en rêvassant au verger où elle irait passer son samedi après-midi avec sa petite famille. C'était ça, l'équilibre, non?

Elle devait rencontrer Matthew, ce matin-là. Comme d'habitude, il était en retard. Ce n'était pas surprenant. Un jeune homme amoché comme lui avait perdu tout contact avec des concepts comme la ponctualité, le travail ou le respect. Malgré tout, c'était un garçon touchant qui cachait sous sa carapace de roc une étonnante sensibilité. «Lui aussi», aurait-elle ajouté, puisque c'était le cas de tant d'êtres humains, au fond, non?

L'histoire de Matthew, un peu à l'image de tout cet univers que Julie côtoyait, n'était elle aussi qu'une série de clichés. La détresse n'était pas reconnue pour son originalité. Julie savait très bien, avant même de rencontrer tous ces jeunes, quelles cases seraient marquées d'un «X». Bien sûr, chaque cas était unique, et elle le traitait avec minutie, mais au bout du compte, tout ça revenait toujours au même.

Matthew entra. Ses yeux d'un bleu clair contrastaient avec son allure sombre. Ces yeux, Julie les évita. Elle ne pouvait pas les regarder. Ils étaient trop semblables à ceux de Jacques. Trop pareils aux yeux de son petit Jérémie.

Ils discutèrent pendant une trentaine de minutes. Cette semaine, Matthew avait passé trois jours sans manger. Il avait dû voler des bicyclettes. Il avait rencontré un homme plus vieux qui lui avait offert de l'argent. Il avait vu un de ses amis faire une surdose. Il avait fait du crack. «X», «X», «X», «X», «X».

Il ferma les yeux. Il se mit à décrire ses rencontres sexuelles, sa consommation d'hallucinogènes achetés d'une vieille dame chinoise dans une biscuiterie. Il raconta sa nuit, passée dehors, en plein coeur du parc du Mont-Royal. Il décrit le ciel étoilé, la lueur de la lune, ses visions étranges engendrées par la drogue, le renard qu'il crut apercevoir, le regard lumineux de l'animal, son pelage roux et lisse... C'était beau de l'entendre, vraiment.

Il paraissait si libre.

Pour la première fois, Julie n'écouta plus avec empathie, mais avec un sentiment très particulier, qui ressemblait à de l'envie. Matthew quitta. Julie compléta les documents, comme toujours. Elle fit des «X» bien droits, bien centrés. Elle prit sa pause midi et mangea des sushis fabriqués par une chaîne populaire, à même une petite boîte de plastique. C'était jeudi. Elle discuta de la cueillette de pommes qu'elle avait planifiée, avec ses collègues. Elle prit note d'un verger vraiment sympathique, où on pouvait aussi cueillir des poires. Elle se dirigea vers la fenêtre de son petit bureau, qu'elle ouvrit. Elle inspira longuement.

Julie se mit à rire. Elle se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

lundi 11 octobre 2010

Marie et Henri (rencontres fictives)

Ce jour-là, Henri était parti faire du camping sauvage. Léonie, son épouse, l'avait bien averti de lui laisser la maison à elle seule. Ce n'était pas trop en demander, arguait-elle. Après 47 ans de mariage, ce genre de petite demande était normal, après tout. Choupette fut également mise temporairement à la porte par Léonie, qui l'aimait pourtant comme une mère aime son enfant. Une femme retraitée pouvait bien vouloir un brin de solitude de temps à autre? Henri, pas du genre à se plaindre, avait sorti son vieux matériel de camping, qui n'avait pas servi depuis des dizaines d'années, puis roula, en compagnie de Choupette, vers Saint Antoine-Abbé.

Le terrain de camping qu'Henri choisit, bien que peu éloigné de la ville, était parfaitement rustique. Il représentait tout ce qu'Henri avait toujours aimé: la nature, la vie simple, l'obligation de faire preuve de débrouillardise face à des installations plus que rudimentaires. En plus, comme septembre tirait à sa fin, il se voyait jouir d'un espace presque désert et en plus, pas trop cher. Passer un jour et une nuit à vivre comme ses ancêtres hurons (sa grand-mère était huronne), c'était un rêve réalisé.

Avec Léonie, luxe et confort avaient été la règle, pendant ces 47 années. Il n'était pas question de dormir sous une tente, de manger à même une casserole ou d'éviter de se laver pour éviter les piqûres de moustiques. Non, non. Henri, un peu bonasse, avait fini par s'habituer, lui aussi, au confort de ce genre de vie, bien qu'il ne l'eût jamais vraiment choisie. Ce n'était pas l'idée qu'il s'était fait de sa vie, mais, c'était une idée. Et Léonie semblait tellement comblée.

Choupette ne semblait pas se plaindre de son nouvel univers temporaire. Elle gambadait joyeusement à travers les branches mortes, se roulait dans la terre, mordillait des insectes. Son pelage gris perle, bien brossé, ainsi que sa boucle rose prirent rapidement des couleurs plus ternes. Elle jappait gaiement, en tournant autour d'Henri qui finissait de monter sa tente.

Henri se dirigea vers sa voiture, où il avait laissé sa glacière, afin de se déboucher une bière. Il prit aussi une langue de porc dans le vinaigre, aliment que Léonie interdisait de séjour dans leur demeure, qu'il mangea avec plaisir et avec ses doigts. Il jeta un petit morceau à Choupette, qui le renifla. Henri l'aurait juré: la petite chienne regarda autour d'elle afin de voir si Léonie n'était pas dans les parages, puis, lorsqu'elle fut bien assurée que sa maîtresse n'y était pas, elle grugea la chair rose en grognant de bonheur.

Plus tard, autour d'un feu, Henri resta longuement assis, immobile, presque méditatif. Il se sentit calme et heureux. Le silence fut brisé par une sonnerie de téléphone cellulaire. Choupette se réveilla en sursaut d'un sommeil profond. «Maudit! J'ai pas fermé ça, moi?», se dit-il. Il fouilla dans sa poche et répondit.

«Papa? C'est Marie.» C'était sa fille. Pourquoi appelait-elle, si tard, et à son numéro de cellulaire? «Papa, il faut que je te parle.» Lui parler? Pour lui dire quoi? Pourquoi ne pas avoir appelé sa mère, comme d'habitude? Depuis quand avait-on besoin de lui parler, à lui? «Papa, je suis dans la marde. Les photos. Quelqu'un les a volées cet après-midi.» Les photos. Non, ce n'était pas possible. Volées? Mais, par qui? «Tu le sais très bien, qui. Papa, il faut que tu m'aides. Y'a juste toi qui...» Marie pleura. Henri, peu habitué à composer avec les émotions trop exprimées, ne sut quoi répondre, sauf: «Fais-toi z'en pas, ma belle. Je vas tout arranger ça. Mais arrête de pleurer, là. Tout va bien aller, tu vas voir. Tout va bien aller...»

Avoir des enfants, ça non plus, ça n'avait pas été son idée. Il s'y était fait et était même très fier d'eux, surtout de Marie, mais jamais il n'avait réellement désiré être père. C'était une de ces choses qui étaient survenues dans sa vie, comme ça, et dont il s'était accommodé. Jusque-là, son rôle de père n'avait jamais représenté de défi particulier. Il s'était senti à la hauteur. Il n'avait jamais eu à mentir; seulement à se taire, parfois. Sauf en cet instant, juste avant d'éteindre son téléphone. «Tout va bien aller»: rien n'était moins vrai. Il regarda les flammes danser.

Henri ne pleura pas. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

dimanche 10 octobre 2010

Chopin et Shadow (rencontres fictives)

La clinique du Docteur Leibovski était toujours bondée. C'était le meilleur vétérinaire de toute la région de Québec, disait-on. N'avait-il pas sauvé ce grand danois d'une mort douloureuse en lui retirant, morceau par morceau, l'ouvre-boîte qu'il avait avalé? N'avait-il pas été à l'origine de la découverte de cette étrange bactérie mangeuse de chair qui avait menacé de décimer la population de canaris d'Amérique? C'était lui, au fond, le grand responsable de la meute de l'escouade canine de toute la région.

Ce jour-là, d'ailleurs, Shadow avait rendez-vous. Shadow, un berger allemand à l'allure fière, était lui aussi reconnu pour être le meilleur dans son domaine. Son odorat, disait-on au poste où il oeuvrait, pouvait détecter jusqu'à 645 odeurs distinctes. Son maître-chien, un homme viril très attaché à cette bête qu'il considérait plus comme un partenaire (inférieur à lui, certes, mais, tout de même un partenaire) que comme un animal, avait tenu à être présent à ce rendez-vous.

Shadow ne souffrait d'aucune maladie. Bien au contraire, c'était un exemple de santé canine. Ceci dit, à tous les six mois, il subissait une batterie de tests de routine, afin de calmer les angoisses de son maître bien plus que les siennes. Bien élevé, Shadow restait bien assis dans la salle d'attente. Ses oreilles étaient dressées. Son pelage était reluisant. Son museau, humide.

Ce museau se mit à remuer. C'était normal. Toutes sortes d'odeurs animales devaient être présentes dans cette salle d'attente pourtant vide. Mais quand sa truffe se mit à remuer davantage et que sa queue se dressa, son maître reconnut instantanément qu'il se passait quelque chose d'étrange. «Shadow, qu'est-ce qu'il se passe, mon chien?», dit l'homme. Le chien répondit par un petit jappement sec, signifiant «Quelqu'un arrive.»

C'était un petit chat, qui entrait. Chopin, au fond de sa petite cage en plastique moulé, tremblait de peur. Jean, qui tenait la cage, paraissait tout aussi effrayé. Les deux regardèrent la pièce, le policier en uniforme, le chien assis à ses pieds, l'absence de laisse. Jean pris une place assise en face du premier couple, un peu en diagonale, ni trop près, mais étrangement ni trop loin. Au bout de quelques minutes de silence assourdissant, Jean dit enfin: «Vous devriez garder votre chien en laisse. On est dans une clinique vétérinaire, ici.»

«Shadow est tellement habitué et tellement bien élevé. Il a pas porté de laisse depuis des années. On a essayé, au début, mais il était moins efficace avec une laisse, alors on a laissé tomber. On n'a jamais eu de problème. Hein, Shadow?», dit le maître-chien. Shadow sembla encore plus fier. Chopin envia cette liberté, mais aussi cette relation qui lui sembla si authentique.

«Vous avez laissé tomber la laisse. Laissé/laisse: c'est drôle, hein?», répondit Jean en riant maladroitement. Était-il réellement amusé ou simplement intimidé par cet homme en uniforme, qui semblait si sûr de lui? Était-il même un peu excité? Pour se rendre intéressant, il ajouta: «Moi, mon Chopin est tellement peureux que si j'avais pas la cage pour le protéger, il se sauverait bien en courant pour se cacher. Je l'aime, là, c'est pas ça, mais disons que des fois, j'ai plus l'impression d'avoir adopté une poule mouillée qu'un chat.» Chopin n'en croyait pas ses oreilles. Son tremblement de frayeur se transforma en tremblement de colère. Il se mit à faire du grabuge dans sa petite cage.

«Moi, vous savez, les chats... Je trouve ça plate. Ça fait rien. On peut pas communiquer avec ça, on dirait. Je suis plus de type chien.», répondit le policier.

Jean rétorqua: «C'est ça que je voulais, au début, un chien. Un petit chien, parce que chez nous c'est pas bien grand, mais un chien quand même. C'est juste que mon ex voulait rien savoir des chiens. Il... heu, elle s'était faite mordre par un beagle quand elle était petit. Petite. Petite, que je veux dire.» Il toussa. «Alors, on a adopté un chat. Mais maintenant, je suis tout seul. Seul avec un chat. Mais on finit par s'attacher quand même, vous savez.»

Était-ce donc tout ce que Chopin avait été pour son humain, toute sa vie? Toutes ces caresses, toutes ces attentions, avaient-elles été destinées à un autre? Être un chien lui parut tout à coup tellement extraordinaire. De derrière les barreaux de sa petite prison de plastique, il observa ce chien, cet homme, cette caresse vigoureuse, ce contact si naturel, si vrai. Qu'était-il, au fond, lui: un vulgaire chat «plate», qui ne fait rien, avec qui il est impossible de communiquer?

Chopin miaula longuement. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

samedi 9 octobre 2010

Félix et Jean (rencontres fictives)

Félix était un petit garçon modèle. Il réussissait bien à l'école, il était créatif, il avait beaucoup d'amis, il aimait les sports. Vraiment, c'était l'élève le plus équilibré que Jean n'eût jamais rencontré de toute sa carrière de professeur. Peut-être était-ce sa situation familiale qui l'avait rendu si mature, pour un enfant de neuf ans? Son grand frère handicapé intellectuellement, sa mère mono parentale en dépression constante, son père parti vivre avec une jeune femme, puis décédé d'un accident de motoneige: tout cela avait sans doute étrangement contribué à faire de Félix l'être fort et bien ajusté qu'il était. C'était un petit adulte dans un corps d'enfant.

Jean était fasciné par Félix. Il représentait tout ce que lui n'avait jamais été. Enfant, il n'était jamais arrivé à s'ajuster aux réalités de la vie. On le disait maladroit, lâche, paresseux, sans imagination. Dans la cour de l'école, il n'était pas rare qu'on le taquine, qu'on l'insulte, qu'on le batte carrément. Ses notes en avaient souffert, sa vie sociale aussi. Enfant solitaire, il était devenu un adulte solitaire. On ne lui avait connu qu'un seul partenaire, Thomas, un homme de plus de trente ans son aîné, qui était mort du cancer du foie à l'âge vénérable de 74 ans. Leur relation avait été de courte durée, mais cette année-là donna beaucoup d'espoir à Jean, espoir qu'il perdit la seconde même où le corps de Thomas fut incinéré.

Jean aimait enseigner au primaire. Malgré tous ses complexes, il arrivait à être admiré de ses élèves. D'être le maître de la classe, c'était pour lui une petite vengeance pour son enfance ratée. Lorsqu'il vit Félix pour la première fois, un matin de septembre, il reconnut tout de suite en cet enfant une assurance qu'il admira. Il l'envia, même.

Ce soir-là, Jean n'eut pas envie de retourner chez lui après l'école. Son appartement en désordre et l'absence de Chopin, son chat mort la veille, lui pesaient trop lourd. Il resta donc à l'école, afin de donner un coup de main aux divers professeurs responsables des activités parascolaires. Il y avait un cours de dessin pour les jeunes de 5e et de 6e années, du ballet jazz pour les fillettes du premier cycle et, dans le gymnase, les cours de karaté. Il aida Gaétane, qui donnait, le jour, les cours d'éducation physique, à placer les matelas bleus qui faisaient office de tatamis. Il installa des chaises, pour les quelques parents qui assistaient aux cours de karaté. Il s'occupa même d'aller chercher des verres d'eau pour tout le monde. Il prit enfin place parmi les parents, et observa.

De tous les petits karatékas, c'était Félix qui était le plus concentré. Dans son kimono blanc, il rayonnait. La précision de ses mouvements était belle à voir. Aucun geste n'était de trop. Tout était maîtrisé, contrôlé. L'admiration de Jean pour Félix était à son comble. C'était la première fois qu'il le voyait en action dans ce sport, qu'il savait son favori. Il scrutait ce petit bonhomme, qui était un réel exemple de confiance en soi.

Puis, son regard se posa sur James, qui s'exerçait juste à côté de Félix. James était lourd, mou. Ses mouvements étaient imprécis. Son regard était vide. Même son kimono paraissait plus terne. Jean se vit en cet enfant sans éclat. C'était lui, trente ans plus jeune. Ça faisait peine à voir.

Félix, au bout d'un moment, se tourna vers James. Jean crut un instant que Félix allait se moquer de James. Il l'imagina tout de suite l'insultant, le jetant au sol d'un coup de karaté implacable. Mais non. Félix prit James par le coude. Il lui montra comment bien exécuter le mouvement. Il lui fit signe de lever les yeux, de se tenir bien droit. James tenta d'être à l'écoute, sourit. Félix sourit à son tour. Pendant les 30 minutes qui suivirent, Félix guida James. Les deux rirent souvent, complices. La leçon terminée, ils s'échangèrent des petits bouts de papier. James quitta les lieux en tenant la main de sa mère venue le chercher, droit et fier.

Où avait été son Félix à lui alors qu'il était petit, pensa Jean, sur le chemin du retour vers son appartement.

Jean pleura silencieusement. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

vendredi 8 octobre 2010

Nancy et Claude (rencontres fictives)

C'était en 1999. Nancy travaillait comme technicienne de scène pour une compagnie de théâtre spécialisée en théâtre acrobatique. Les spectacles de cette compagnie montréalaise jouaient en tournée un peu partout dans le monde, mais, surtout, «en région».

Quand la petite équipe partait pour une série de représentations «en région», c'était d'abord à contrecoeur, mais, rapidement, se développait une atmosphère de fête. Loin de leurs familles et de leurs amis, les quatre comédiens-acrobates et Nancy la technicienne pouvaient lâcher leur fou. De n'avoir personne pour les juger, personne pour les restreindre dans leurs folies, c'était la petite compensation pour avoir à présenter un spectacle médiocre dans des conditions difficiles.

Il faut dire que Hop-là! (c'était le titre du spectacle) obtenait un succès fou dans les régions éloignées. À Matane, ils avaient battu un record d'assistance avec une foule en délire. À Rouyn, on avait littéralement tapissé la ville de leur affiche de spectacle, pourtant affreuse. À St-George-de-Beauce, les gens du coin leur avaient apporté des tonnes de cadeaux: des bières artisanales, des gâteaux, des t-shirts arborant les armoiries de la ville. À Mont-Laurier, eh bien, ce n'est pas moins que l'amour qu'on leur avait proposé. Du moins, à Nancy.

Faire de la technique de scène avait toujours été un rêve pour Nancy. Toute petite, avec ses amies, elle n'aimait pas jouer à la princesse ou «à la maison», mais elle se faisait une joie de construire des décors, de déplacer des lampes pour éclairer les belles robes roses portées par les autres. Elle prenait plaisir à observer ses petites copines faire semblant de vivre des aventures romanesques ou domestiques, en sachant qu'elle était essentielle à tous ces jeux. Si un service à thé venait à briser, elle le réparait. Si une table devait être transformée en trône, elle s'en chargeait. Si un changement de costume devait avoir lieu, elle était là, prête, en retrait.

Aujourd'hui, à 25 ans, elle continuait de se sentir tout à fait à sa place dans l'ombre, auprès de cette équipe composée de trois jeunes acteurs musclés et d'une jeune danseuse au visage d'ange. Toujours vêtue de noir, elle se fondait aux différentes salles de spectacle et n'était souvent que peu remarquée.

Claude, elle, vit Hop-là! pour la première fois en février 1999. C'est ce soir-là qu'elle comprit tout: qui elle était, ce qui se passait en elle, pourquoi, à son âge, elle n'avait toujours pas trouvé mari. Dès son entrée dans la salle de spectacle (qui, en fait, était aussi le gymnase de l'école secondaire où elle travaillait comme préposée à la cafétéria), elle la vit et se sentit toute chaude en dedans. Quand le spectacle commença, elle n'arriva pas à se concentrer sur l'action. Elle n'avait envie que de regarder derrière elle, à la table où Nancy contrôlait l'éclairage et le son. Elle désirait sentir son t-shirt Iron Maiden, caresser sa chevelure courte et noire, goûter ses lèvres minces. Mais dans son for intérieur, elle doutait. Elle ne s'imaginait pas ce scénario possible. Elle ne croyait pas mériter cette joie.

Une fois la représentation terminée, elle s'approcha tout de même de Nancy pour lui parler, mais, à ce moment précis, arriva Monsieur Gendron, directeur de l'école et responsable des loisirs de la région. Elle ne put qu'observer, de loin, un échange d'enveloppe et une discussion entre Monsieur Gendron et la belle technicienne. Ça n'en finissait plus.

Elle n'allait pas laisser passer cette chance. Sur son programme de spectacle, une feuille photocopiée, inégalement pliée en deux, elle écrit: «J'ai envie de vous connaître. Je serai au bar Fun noir toute la soirée. Claude.» Elle s'interposa entre cet homme, qui était en quelque sorte son supérieur, et cette jeune fille, qui allait la sauver de sa solitude. Elle remit le papier, maintenant plié en quatre, sur la console d'éclairage, en disant: «C'est pour toi, ça.» Elle sortit rapidement de la salle.

Beaucoup plus tard dans la soirée, au Fun noir, Claude en était à sa sixième bière, triste et découragée. «Je suis ridicule. Voir si cette belle fille-là s'intéresserait à moi! Maudite niaiseuse...», se dit elle. C'est alors qu'elle la vit, entrer dans le bar, dans un blouson de cuir qui la rendait aussi belle qu'une princesse. Elle était venue.

Étrangement, cependant, elle ne chercha pas Claude du regard. Elle prit place, avec son équipe de comédiens qui la suivait. La joyeuse bande riait. Ils commandèrent tous des boissons et se plongèrent dans une discussion animée. Au bout de quelques minutes, Nancy tira de sa poche le programme, maintenant plié en huit. Elle le déplia et s'esclaffa. Elle montra à ses camarades le papier. Les rires augmentèrent d'un seul coup, comme un feu sur lequel on jette de l'essence. Tous se passèrent la missive. Certains pleuraient de rire. D'autres faisaient des gestes obscènes avec leurs doigts écartés et leur langue. Le papier fut enfin jeté par terre. On passa à autre chose. Plus tard dans la soirée, Nancy se mit à embrasser Pierre, le bel équilibriste du spectacle, à pleine bouche.

Claude pleura discrètement. Elle se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.