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dimanche 14 novembre 2010

Robert mange la peau du poulet

Les signes d'un changement radical à l'échelle planétaire ne cessaient de se multiplier.

Manger la peau du poulet, c'était nocif pour la santé. Dans son emballage épidermique, le poulet emmagasinait tous les mauvais gras, lui qui était pourtant réputé pour être constitué de viande maigre. Le poulet savait que sa peau, une fois mangée, augmenterait les risques d'obésité, les taux de cholestérol et le simple sentiment de culpabilité ressenti chez l'humain trop gourmand. Ce savoir, c'était la petite vengeance du poulet. On voulait l'élever dans des conditions horribles, l'abattre avant même qu'il n'ait pu connaître quelques plaisirs de la vie, le rôtir à la chaîne en ajoutant une quantité astronomique de sel, eh bien, il s'assurerait que sa peau soit croustillante et savoureuse, tuant à petit feu cette race qui avait décidé de le tuer, lui.

Robert aussi savait tout ça. Mais, si la chair est faible, la peau (le contenant de la chair), était si appétissante. Ce soir-là, il dévora donc la peau de son demi poulet en cuisses, qu'il avala, lambeau après lambeau. Robert ne se soucia même pas d'utiliser fourchette et couteau. Il mangea avec ses doigts coupables, qu'il lécha, même, tant ceux-ci étaient tachés non pas du sang du crime, mais bien de cette véritable graisse du crime. Robert offrit un spectacle dégoûtant et indigne de lui. Pire: il aima ça.

C'était clair, le désordre mondial était inévitable.

samedi 13 novembre 2010

Robert porte les mêmes vêtements que la veille

C'était un signe clair que quelque chose ne tournait pas rond. Robert, ce jour-là, portait les mêmes vêtements que la veille. Sans les avoir lavés.

Partout, sur la Terre, on ressentit une vague étrange, qui fit frémir toutes les créatures, des plus grosses jusqu'aux plus petites. Quelque chose s'annonçait. Quelque chose allait se passer. L'apocalypse?

Dans les coins les plus reculés, on se mit à se poser des questions existentielles, à douter du bien-fondé des multiples croyances des différents peuples. En Inde, on se posa la question: «Brûler les morts et les jeter dans le même fleuve où on va se purifier, est-ce bien sage? Et que dire de tous ces excréments?». Dans les grandes citées américaines, on se dit: «Balancer toute notre nourriture dans des bacs de vieille huile bouillante usée pour la faire cuire, est-ce là la solution?». Au Mexique, on constata tout à coup qu'il n'était pas impossible de garder les rues plus propres. Dans plusieurs pays d'Europe, on regarda tant de vieux bâtiments, conservés pour des raisons presque oubliées, et on se questionna: «Ne pourrait-on pas tout raser afin de tout recommencer?». On fit pareil à Montréal, remarquant subitement la laideur générale de l'architecture. Dans certaines régions africaines, on s'arrêta net de manger et on pensa: «Manger des insectes, c'est pas un peu dégoûtant, au fond?». Devant le fouillis visible dans tant de villes d'Amérique du Sud, du Moyen-Orient et d'un peu partout sur le globe, on réfléchit: «Ce désordre, est-ce vraiment une bonne idée? Il ne serait pas temps de mettre un peu d'ordre, dans tous ça?». Partout, on prit conscience de toutes ces choses faites, mais qui pourraient ne pas l'être. L'humanité subit un subit «reality check».

Ce fut brutal. Il fallait tout revoir, tout repenser. Ça ne mentait pas. Robert qui portait les mêmes vêtements que la veille, c'était le début de la fin.

Heureusement, cette fin allait aussi permettre un nouveau début. Le début d'un temps nouveau.

vendredi 12 novembre 2010

Robert et la vengeance du Tupperware

Ce matin-là, Robert n'aurait jamais pu s'imaginer ce qui allait lui arriver. Il se leva, un peu plus tard que d'habitude, un peu enrhumé. Il se prépara à vivre une des journées les plus ordinaires de sa vie. Ce n'était pas ce que le destin avait réservé pour lui.

D'abord, tout fut assez ordinaire: il prit sa douche, but un verre de jus d'orange, regarda son courriel, mangea un peu. Il regarda distraitement la télévision, il fit un peu de lecture, il alla chercher du pain à la boulangerie. Il se prépara un sandwich au thon, il le mangea, il but de l'eau, beaucoup d'eau. Sa journée ordinaire battait son plein. Il ressentait une réelle fierté d'avoir réussi son défi de ne vivre rien de spécial pendant sa journée. Un peu de calme, ça lui ferait du bien. Son corps l'en remercierait en éliminant ce rhume automnal bien ennuyant.

Ça faisait à peine quelques heures qu'il était levé, pas plus de quatre heures, qu'il se dit qu'il méritait bien une petite sieste. Il entra dans la chambre, tira les rideaux, ferma la porte. Il éteignit la sonnerie du téléphone, la lumière de la chambre. Toujours en pyjama, il se coucha, ferma les yeux et s'endormit aussitôt.

Quelques minutes passèrent, puis quelques heures. Il dormait toujours, en rêvant des rêves totalement insignifiants, à l'image de la journée qu'il s'était promis de vivre. La tête bien enfoncée dans son oreiller, il était coupé du reste du monde. Quelle réussite c'était, cette pause sans éclat dans sa vie si occupée! Il se retourna lourdement en gémissant de satisfaction. C'est à ce moment qu'il entendit un bruit.

«Scritch, scritch», que ça faisait. Dans son état semi-éveillé, il ne sut pas interpréter le bruit, qui provenait de sous son lit. «Scritch, scritch». Il n'ouvrit pas les yeux, mais, de plus en plus conscient, il cessait de respirer un instant, question de mieux entendre. Le bruit s'amplifia. Rêvait-il? Il se mordit l'intérieur de la joue, pour voir. Non. Malgré sa confusion, il était maintenant certain de ne plus être endormi. «Scritch, scritch, scritch»: le bruit se fit de plus en plus présent. Il ouvrit les yeux. Rien d'anormal ne venait troubler la paix de la chambre à coucher.

Il s'assit dans son lit. Une présence se faisait sentir, c'était clair. Il frissonna. Tout à coup, la porte de la chambre s'entrouvrit sans grincer. Une ombre se glissa hors de la chambre. Lentement, prudemment, il se leva et cria: «Allô? Allô?!» en s'approchant de la porte.

Dans le couloir, il n'y avait rien d'anormal. Tout était à sa place. Les pattes de la chaise près de la porte d'entrée étaient bien enlignés avec les lattes du parquet, la petite table était bien adossée sur le mur, cachant la prise de courant comme il se devait, le vide-poches était vide, comme il le fallait. La porte d'entrée était bien fermée, verrouillée. Rien ne semblait avoir bougé. Pourtant, ce bruit continuait de se faire entendre, plus loin maintenant. Vers la cuisine.

Robert s'avança silencieusement vers la cuisine. Le bruit petit bruit était maintenant accompagné d'autres bruits: «clonk, fuiiiit, poum, scratch, pop, clac, clish». Soudainement, les bruits cessèrent. Robert profita de ce moment de silence pour s'avancer encore et entrer dans la cuisine. Encore une fois: rien d'anormal. Robert était-il enrhumé au point d'en avoir perdu la tête?

Dans sa cuisine, bien propre et bien rangée, Robert tenta de se calmer. Il n'était pas fou, juste un peu fatigué. Il expira longuement. Il eut un petit rire de soulagement, voyant que toute cette aventure n'en était, au fond, pas une, et qu'il allait atteindre son but de vivre une journée extraordinairement ordinaire, comme il l'avait souhaité. Il pensa: «j'ai soif et un bon verre d'eau me fera du bien.»

Il ouvrit l'armoire pour se prendre un verre. Ils étaient là, pêle-mêle. Il ouvrit les autres portes d'armoires, et les tiroirs. C'était encore pire. Tous les vieux Tupperware dépareillés dont il s'était défait presque un an auparavant étaient empilés dans un désordre incroyable. Ne les avait-il pas donnés à une oeuvre de charité? Ne les avait-ils pas remplacé par un ensemble de marque Rubbermaid tout simple, plus facile à ranger? Ne s'était-il pas promis de ne plus jamais chercher un couvercle manquant de toute sa vie?

Ils étaient revenus. On ne se débarrassait pas aussi facilement de contenants Tupperware dépareillés, accumulé au fil de tant d'année, donné par des vieilles tantes bien intentionnées.

Robert avait perdu la guerre. La «Tupperwar». Il capitula. Son rhume disparut soudainement.

mardi 9 novembre 2010

Robert a mal aux pieds

Robert, ce soir-là, avait mal aux pieds. Il souffrait en silence, ne voulant pas importuner les autres avec ses petits malaises. Parler de son mal de pieds, il ne trouvait pas cela intéressant. Il préféra donc garder secrète sa douleur.

Il se sentit fort de ne pas même s'échapper auprès de ses proches. Il se dit: «C'est une vraie preuve d'héroïsme, cette absence de plainte» en se gonflant le torse de fierté. Il garda le sourire, même en marchant. Quand il marchait, chacun de ses pas était comme une petite torture, mais il n'allait pas craquer. Il désirait se contenir, faire le brave. Debout, immobile, c'était pire. En dedans, son corps envoyait des signaux de détresse bien qu'à l'extérieur, tout n'exprimait que calme et confort. Il écoutait comme d'habitude. Il discutait comme d'habitude. Il riait, même. C'était comme s'il jouait un rôle à merveille: l'illusion était parfaite. Même lui, par moments, y croyait. Les secousses douloureuses sous la plante de ses pieds le ramenaient bien, momentanément, à la réalité, mais il ne laissait rien paraître. Pourquoi importuner les autres avec quelque chose d'aussi banal qu'un mal de pieds?

Les gens, il le savait, avaient tant d'autres préoccupations: des enfants qui ne performent pas bien dans leurs cours de violon, des listes d'épicerie à écrire, du souci à propos de la couche d'ozone, de la peine de n'avoir pas bien conclu une conversation avec un parent, des miettes à ramasser dans le fond de leur tiroir à ustensiles, la peine de mort toujours en vigueur dans tant de pays, des crèmes de champignons renversées, des boîtes de mouchoirs de papier presque vides (parfois ne contenant que le dernier, qui pendouillait pathétiquement), des doutes à propos de la sincérité des sentiments de l'être aimé, des troubles de vision nocturne, des remords à propos d'événements historiques passés mais qui hantent toujours, des couvercles de pots à épices mal fermés qui tombent dans une paella entraînant dans leurs chutes un excédent d'épice, la faim dans le monde, la guerre, la mort, la calvitie... Tant de sujets, tous importants, par moment.

De plus, il savait qu'il n'avait pas de cor. Pas de callosité. Pas d'infirmité particulière. Ses pieds étaient normaux. Simplement fatigués. Ça ne méritait pas qu'on en parle. Il n'y avait rien de nouveau à dire à ce sujet. Ses pieds lui faisaient mal, et après tout? On n'allait tout de même pas lui organiser un téléthon! D'autres souffrances humaines passaient bien avant son petit trouble même pas digne d'un podiatre. Aucun article de journal n'allait être écrit à ce sujet. Aucun roman. Aucun film hollywoodien.

Ça ne valait même pas quelques minables paragraphes.

lundi 8 novembre 2010

Robert ne sait pas quoi faire pour souper

Robert aimait bien manger. On pouvait dire de lui qu'il appréciait faire bonne chère, même s'il n'était pas fou de cette expression et de son orthographe illogique. Il réglerait bien cette nocive fantaisie de la langue française un jour, si on finissait par lui donner enfin les rênes décisionnelles qu'il se disait mériter. Il aurait tant aimé avoir un peu (ou beaucoup) de pouvoir sur le monde qui l'entourait, lui qui savait toujours quoi penser, et comment.

Par contre, ce soir-là, Robert faisait face à quelque chose d'inhabituel: l'indécision. En effet, il ne savait pas quoi faire pour le souper. Manger, manger, il voulait bien, mais il vint à trouver que les choix s'offrant à lui étaient somme toute limités. Oui, il y avait bien des ingrédients disponibles, bien des façons d'apprêter ces ingrédients, en s'inspirant de tant de cultures culinaires, mais, au bout du compte, tous ces choix ne finissaient-ils pas par revenir au même?

Ce soir-là, Robert se dit qu'il avait fait le tour des options comestibles et ne voulut pas se résigner à répéter cet incessant cycle. Il se mit à réfléchir aux ingrédients de base. Des fruits de mer? Il en avait mangé avant-hier. Du boeuf? Ce choix ne revenait-il pas sans cesse? Du poulet? Vous voulez rire?! Cette bestiole devait bien bondir dans tous les plats qu'elle voyait! Du riz, des pâtes, des tortillas, du pain baguette, de la pâte à tarte, du couscous, du pain nan, du pain de seigle, des crêpes, des galettes... Tout ça, ce n'était que des variations sur un même thème, pensait-il. Les légumes, bien que nombreux, ne finissaient-ils pas eux aussi par perdre leur lustre de nouveauté après tant d'années de cuissons, même variées? Que restait-il? Les fruits? Pour souper? Ces derniers n'avaient jamais prouvé beaucoup d'autonomie pour satisfaire l'appétit. On pouvait bien les mélanger, mais à quoi? Les produits laitiers, il ne voulait même pas en entendre parler, tant il semblait les connaître comme de vieux amis qui radotent sans cesse les mêmes histoires. Les oeufs, c'était bon, simple, oui, mais ne venait-il pas d'en ingérer pas plus tard que quelques heures auparavant? Les épices, c'était bien beau, il y en avait des centaines, des milliers! Mais pour épicer quoi? Toutes ces choses comestibles, il y pensait ce soir-là et en baillait d'ennui.

Le temps passait, passait, et Robert n'avançait pas dans sa réflexion. Ses attentes élevées pour la nouveauté l'empêchaient carrément d'arrêter son choix sur un repas. Il ne lui restait que deux solutions: jeûner ou baisser ses attentes.

Il tenta le jeûne, jusqu'à ce qu'il ressente un petit creux. Après ce qui parut être la plus longue demi-heure de sa vie, il revit ses attentes à la baisse. Il se précipita au petit marché du coin et il fit une chose terrible: il improvisa. Il se laissa emporter par le flot de la vie, par le fruit du hasard.

Un peu plus tard que d'habitude, trente minutes pour être exact, il mangea.

Étrangement, il arriva même à trouver ça bon.

dimanche 7 novembre 2010

Robert au casino

Robert détestait les casinos. Toutes ces lumières clignotantes, ces machines visuellement et auditivement polluantes, cette décoration ostentatoire à la limite du kitsch, vraiment, Robert avait tout ça en horreur.

Or, pour toutes sortes de raisons, ce soir-là, Robert était allé passer la soirée au casino.

Dès son arrivée, ça le frappa: ici, le bon goût n'avait pas sa place. Et le bon goût, Robert connaissait. Si un jour l'humanité décidait de légiférer sur le bon goût, il serait le candidat idéal pour en déterminer les limites. D'ailleurs, il rêvait souvent à ce jour, en s'imaginant, penché sur des dossiers chauds comme l'interdiction ou non du foulard musulman sur des bases uniquement visuelles. De cet angle, avec son jugement aiguisé, il se sentirait enfin vraiment utile à la société.

Au casino, si on lui avait donné la responsabilité de décider de l'existence de ce qui l'entourait, même avec beaucoup de bonne volonté de sa part, il n'aurait pas resté grand chose. Sous ses pieds, les tapis bariolés se suivaient, mais ne se ressemblaient pas, sinon dans leur désir d'agresser le regard. Au-dessus de sa tête, des faux plafonds aux textures aussi variées que clinquantes, semblaient s'abattre sur les têtes. Devant, que du laid: des machines massives, joufflues, aveuglantes de leurs lumières multicolores et jamais tamisées. Tout autour, rien n'était subtil, doux, apaisant. Tout n'était présent que pour étourdir.

La laideur, devait-il le dire, s'était aussi malheureusement emparée des gens qui fréquentaient l'établissement. Il vit des coiffures ridicules, des robes et même des vêtements masculins envahis de paillettes, des maquillages excessifs sur tant de personnes pathétiquement bien intentionnées. D'autres, eux, avaient opté pour le confort: pantalons sans forme, souliers insignifiants, chandails de coton ouaté décorés de têtes de loups. Chez tout ce monde, des regards hagards, hypnotisés. Heureusement, Robert n'était pas ici pour être baigné de beauté, ni même pour aller à la rencontre de confrères humains, mais pour jouer. C'était l'utilité d'un casino, non?

Il s'approcha de quelques machines. Non seulement le fouillis visuel ne permettait pas ce moment de détente qui lui semblait pourtant propice dans un «lieu de divertissement», mais tout paraissait conçu pour créer la confusion. Même les actions les plus simples se voyaient compliquées. Où fallait-il mettre l'argent? N'était-ce pas là le but premier de ces appareils? Tant de fentes, de trous, d'interstices se côtoyaient. Tant d'instructions écrites en lettres minuscules, sans aucun souci d'équilibre graphique ne faisaient croire qu'à un travail de dernier de classe d'une école de design de bas étage. Tant de boutons s'alignaient, quand, au fond, un seul aurait sans doute suffit.

Tentant de faire fi de ce désastre conceptuel, Robert tenta de jouer. Jouer? À quoi donc jouait-on, ici, au fait? Pour jouer pour vrai, ne fallait-il pas être mis au courant du but du jeu? Certains arrangements plaisaient à l'oeil de Robert, comme cette série «citron - lingot d'or - citron», si douce à l'oeil de par sa monochromie, mais ne valaient pas de récompense. En revanche, les gros lots, souvent, apparaissaient aux moments les plus incompréhensibles, alors que la machine, avec des motifs étoilés démodés ou des images stroboscopiques, redoublait d'ardeur pour déplaire esthétiquement. Ces «jeux» ne faisaient preuve d'aucune logique, vraiment.

Au bout de la soirée, après de multiples tentatives de comprendre cet univers, Robert se retrouva exactement avec le même montant d'argent qu'à son arrivée. Cela lui plut. Il trouva, dans l'absurdité de cet échange entre son argent à lui et l'argent du casino, un équilibre rassurant.

C'était, pensa-t-il, le seul élément équilibré de toute cette aventure.

mardi 2 novembre 2010

Robert et les robots

Robert, ce jour-là, avait beaucoup à faire.

Il fallait passer l'aspirateur. Le four devait être récuré. Le disque dur de son ordinateur devait être nettoyé (tant d'autres opérations devaient être exécutées pour permettre le bon fonctionnement de son ordinateur). Au congélateur, il ne restait plus de glaçons. Il devait laver les serviettes blanches. Sécher les linges à vaisselle. Il y avait beaucoup de vaisselle sale, aussi. La douche, elle, demandait un entretien constant. De plus, il ne voulait pas manquer sa série télévisée préférée, même si on disait de cette émission qu'elle était destinée à un public de préadolescentes impopulaires.

Son réveille-matin préprogrammé le réveilla de très bonne heure. Il prit sa douche (à température constante programmée) puis vaporisa les tuiles d'un produit fantastique dont «les particules s'activent d'elles-mêmes pendant toute la journée», selon la publicité. Il entendit un bruit: c'était la chute des glaçons de la machine à glace intégrée à son congélateur. Il mit les serviettes blanches dans la laveuse et appuya sur le bouton. Il mit les linges à vaisselle dans la sécheuse et appuya sur le bouton. Il appuya sur le bouton de mise en marche de son four autonettoyant. Il ferma la porte du lave-vaisselle, qui partit tout seul puisque c'était un Bosch. Pendant ce temps, les tâches préprogrammées sur son ordinateur s'abattaient, une à une. Il appuya sur le bouton de son aspirateur robot et quitta la maison en armant sur le système d'alarme, d'un doigt enfoncé sur une touche.

Il ne revint que plusieurs heures plus tard, quelques heures après la diffusion de son émission préférée, qui avait été enregistrée automatiquement grâce au système de programmation. Il regarda son émission.

Exténué, il alla se coucher. Il ferma les yeux et se trouva bien seul à devoir contrôler toutes ses pensées, jusqu'à ce qu'il tombe enfin dans un sommeil profond.

Toute la nuit, il rêva. Des rêves qu'il n'eut pas l'impression d'avoir à inventer lui-même.

lundi 1 novembre 2010

Robert au pays de l'infiniment petit

Robert, ou plutôt ce qu'il en restait, se trouvait un peu sonné, mais n'allait pas laisser tout tomber, comme ça, simplement pour avoir été dévoré par des morts vivants. Non, non. Robert, c'était un combattant. Il regroupa donc le plus grand nombre de lambeaux microscopiques de son corps et les façonna de manière à former une petite boule: une boulette de Robert, miniature, composée de quelques atomes tout au plus.

La boulette, à son avis, c'était une idée formidable. «Une sphère, ça roule», s'était-il dit. Il se mit donc sur le chemin du retour vers sa maison, afin de terminer cette omelette, avec ou sans lait. Il pourrait peut-être simplement n'y ajouter qu'un peu d'eau?

Comme il était rendu infiniment petit, par contre, le trajet n'allait pas être de tout repos. Heureusement, avec sa taille réduite, il passerait inaperçu devant d'éventuels morts vivants, zombies ou autres monstres terrifiants et affamés.

Ça devait bien faire une demi-heure qu'il roulait et il se rendit compte qu'il avait à peine avancé d'un millimètre. Peu enclin à se décourager rapidement, il poursuivit son odyssée. Sa nouvelle forme et son échelle réduite, au fond, ne l'avaient pas changé, du moins, pas essentiellement. Il restait le même Robert, mais moins en volume, c'était tout. Ce qui avait changé, c'était sa perception du monde qui l'entourait.

En effet, il se mit à remarquer une foule de choses qu'il n'avait jamais vraiment perçues auparavant. La saleté du sol, qui normalement l'aurait dégoûté, paraissait plus organisée d'un point de vue infiniment petit. Chaque atome de saleté se tenait bien à «un bras» de distance de son voisin, dans un système étonnamment complexe mais rigoureux. Les taches cristallisées, surtout, formaient des compositions dont il pouvait maintenant apprécier toute la subtile géométrie. Les tuiles collantes du plancher paraissaient être de plaisantes collines, vue leur porosité. Même la lumière était différente. Cet espace lugubre, agrandi plusieurs fois, s'était transformé en un arrangement ajouré, comme une fine dentelle mathématiquement brodée, où il était possible de voir au travers des objets.

Dans cet univers, qu'il découvrait avec bonheur au fil de son périple, tout lui semblait beau. L'extrême organisation de ce qui l'entourait lui fit presque regretter de ne pas avoir atteint cette taille plus tôt. Il se rendit compte avec joie qu'un atome, bien qu'il fût celui d'une quelconque saleté, ne pouvait pas être sale, lui. Il se sentit en paix. Il se sentit invincible.

D'ailleurs, au-dessus de lui, il avait remarqué des pas. Mais même ces pas n'arrivaient pas à l'écraser. Il resterait toujours une distance minime entre lui et son environnement, entre la boulette qu'il était devenu et les atomes d'une éventuelle semelle de soulier. Ce soulagement lui fit se poser une question: «Moi-même, ne suis-je pas composé d'atomes qui ne se touchent pas vraiment?», puis il s'observa.

C'était vrai. Chaque petite particule du Robert qu'il était maintenant n'était pas attachée à l'autre. Entre chacune, un espace, un vide. Un petit creux.

C'est vrai qu'il n'avait encore rien mangé de toute la matinée.

dimanche 31 octobre 2010

Robert et les morts vivants

Il faisait froid, ce matin-là. Robert, à son réveil, dut augmenter la température du plancher chauffant de la salle de bain. Au bout de quelques minutes, sous ses pieds, les tuiles de céramique noires dégageaient déjà une bienfaisante chaleur. Robert put donc faire sa toilette du matin bien réconforté par son plancher, qu'il aimait tant. Il ne trouva pas sa brosse à dents, mais se dit qu'il méritait bien d'en déballer une nouvelle. Il en retira une du tiroir où il gardait ses brosses de rechange, bien rangées côte à côte comme dans un magasin.

Puis il s'habilla chaudement, et commença à préparer son petit déjeuner. Il voulut faire une omelette, mais au moment où il voulut verser un nuage de lait dans sa préparation afin de la rendre plus duveteuse, il se rendit compte que le contenant de lait avait été rangé vide au réfrigérateur. «Étrange», se dit-il. En effet, ce genre de distraction, ce n'était pas son genre.

Il décida donc d'aller au petit marché du coin afin d'acheter du lait. Il ouvrit la porte du placard d'entrée, pour y chercher son manteau noir Jack & Jones, celui qui était trop chaud pour une journée normale d'automne, mais pas assez pour une journée d'hiver. Il serait juste parfait pour cette calme journée d'automne, fraîche et grise. Ce manteau noir était facile à repérer. Il plaçait toujours les manteaux en camaïeu décroissant, du noir au blanc. Si plusieurs manteaux étaient de la même couleur, c'était le degré d'épaisseur qui dictait l'ordre. Bref, à gauche, vers le milieu de la section des manteaux noirs, se trouverait ce manteau idéal, qu'il ne pouvait pas porter bien plus souvent qu'une dizaine de jours par année. Cependant, lorsqu'il tendit la main vers l'endroit approprié, il ne trouva pas le manteau. Il dut parcourir toute la gamme de coloris pour enfin trouver son manteau camouflé entre un parka vert armée et un coupe-vent vert bouteille. «Très étrange», pensa-t-il. Pourquoi ce manteau s'était-il retrouvé là?

Il descendit dans la rue. Dehors, le matin brumeux ne laissait voir aucune âme qui vive. Les trottoirs étaient déserts, les rues comme arrêtées dans le temps. Arrivé devant le marché du coin, il observa une petite pancarte écrite à la main: «De retour dans 5 minute». Sans «s». Comme il n'avait vraiment pas envie d'attendre le retour de ce dernier de classe, il entreprit d'aller au marché qui se trouvait un peu plus loin, de l'autre côté du pont.

En marchant, seul le bruit de ses pas brisait le silence qui régnait sur son quartier. Il passa sous le pont, où aucune voiture ne roulait. Il entra enfin dans ce petit marché qu'il ne fréquentait normalement jamais. Il le trouvait sombre, sale, lugubre. Il parcourut l'allée centrale, afin d'atteindre le comptoir réfrigéré, tout au fond, qu'il détecta au vrombissement de son moteur de système de réfrigération.

Devant les portes vitrées, s'étalaient devant lui contenants divers, poussiéreux et au design graphique qui semblait avoir été créé des décennies plus tôt. Il repéra la section des produits laitiers. Les contenants de lait ne se trouvaient pas à la hauteur des yeux, comme il se devait, mais plutôt sur la tablette du bas, près du plancher de tuiles collantes et affichant une mine négligée. Il se pencha, ouvrit la porte. «10 - 31 - 78», que c'était écrit sous l'inscription «meilleur avant» du litre de lait qu'il choisit. 78? Ce chiffre ne pouvait être le jour, encore moins le mois. Il conclut donc qu'il s'agissait de l'année. 78. Comme dans 1978? Il brassa le contenant. À l'intérieur, de probables grumeaux faisaient un bruit sourd de vagues gluantes. Sans hésiter, il reposa le contenant sur la tablette, referma la porte vitrée et se retourna pour quitter ce commerce indigne.

«On peut vous aider?», dit alors une voix rauque. Il leva les yeux. Une femme en décomposition le regardait, du seul oeil qui lui restait. Robert figea, glacé d'effroi. «Il n'est pas assez bon pour vous, mon lait?», ajouta la femme, d'un ton hautain qui contrastait avec son look franchement négligé. «Non, non... Il est parfait, votre lait. C'est juste que...», répondit Robert en bégayant. Alors, il poussa tout le contenu d'une tablette remplie de nourriture pour chiens sur la femme, la jetant au sol, et prit la fuite.

On lui bloqua aussitôt le passage. Il fit face à une bande de créatures vaguement humaines, qui le dévisageaient en bavant. Prenant son courage à deux mains, il lança: «Mais, qui êtes-vous?». Le plus décomposé, un homme d'âge mûr qui ne savait définitivement pas comment agencer ses vêtements, lui répondit: «Nous vivons partout autour de toi. Nous sommes les morts vivants. Nous nous cachons partout. Nous voulons te manger.»

Tous se jetèrent sur Robert. Ce dernier tenta de se réveiller, croyant à un cauchemar. Mais non. Ce n'était pas un rêve.

Des lambeaux et des miettes de Robert traînèrent sur le sol froid du petit commerce. Le sang cailla rapidement.

Chez Robert, sur le comptoir, des oeufs battus attendirent un nuage de lait en desséchant lentement, lentement.

samedi 30 octobre 2010

Robert à la page

Robert avait une relation particulière avec la mode. Il aurait aimé ne pas aimer, mais, au fond, il aimait. Cela l'entraînait à suivre les modes, mais d'une manière décalée. Il aurait aimé être en constante avance sur son temps et s'en vantait dès qu'il en avait l'occasion, mais il lui arrivait aussi de rester accroché à certaines vagues, ce qui ne faisait pas particulièrement de lui un exemple d'air du temps. Il fallait voir sa garde-robe pour bien comprendre.

Par exemple, il s'était procuré une chemise western bien avant la sortie du film Brokeback Mountain, il y a de ça quelques années. Il s'était senti à cette époque en avance sur son temps. Il s'enorgueillissait alors d'avoir été un genre de précurseur, de visionnaire. La mode? Il la pressentait tant il avait de goût! Ce n'était, la plupart du temps, bien sûr, qu'un heureux hasard. Plusieurs années après la sortie de ce film marquant pour lui vestimentairement parlant, il portait toujours régulièrement ce genre de chemise et en achetait dès qu'il en trouvait, bien que cette mode soit maintenant vue comme dépassée. Alors, il se disait fier de ne pas se soucier des modes, qu'il était un être unique, libre penseur. Étrangement, c'est plutôt pendant cette courte période où les chemises western étaient effectivement en vogue qu'il n'osait pas porter les siennes. Suivre les modes, lui? Jamais.

Robert était donc à la fois victime de la mode sans ne jamais être complètement dans le coup.

Avec sa décoration intérieure, c'était pareil. Un des premiers à avoir osé le gris, il s'empressa de tout repeindre en rouge dès que cette couleur s'était retrouvée sur toutes les pages des magazines de décoration qu'il aimait tant (un amour teinté de dédain, bien entendu). Il y reviendrait, un jour, alors que cette couleur serait vue comme démodée. Bien sûr, il savait bien que le gris reviendrait bien un jour, plus tard. Il se verrait donc non pas comme un nostalgique, mais bien comme un être définitivement en avance sur son temps.

Robert savait que la mode n'était qu'une invention faite pour pousser l'être humain moderne à consommer. Pour cette raison, il se disait contre. Mais ces paroles ne l'empêchaient jamais d'acheter, d'acheter et d'acheter encore. Il pouvait toujours se convaincre que de consommer avec excès, chose de plus en plus mal vue étant donné la vague environnementaliste qui sévissait dans le monde, n'était pas un signe de passéisme, mais bien d'un futurisme raffiné. Le discours environnemental n'allait tout de même pas rester à la page ad vitam aeternam, se disait-il. Comme toute chose est cyclique, il se confortait en croyant fermement que sa façon effrénée de consommer allait un jour redevenir bien vue. Il pourrait dire alors: «Moi, je consomme comme un déchaîné depuis bien avant que ce soit la chose à faire!», tout fier. Il ralentirait alors probablement son rythme de consommation, parlerait de recyclage, de forêts dévastées, alors que ces sujets ne seraient plus que vestiges d'un temps passé.

Pouvait-on donc dire de Robert qu'il était à la page? Oui, mais à la page précédente et à la page suivante d'un livre dont la fin mène inlassablement au début, encore et encore.

Oui, Robert était «off». Souvent. Mais il savait bien qu'un jour, on dirait que «off is the new on». Du moins, il l'espérait.

jeudi 28 octobre 2010

mercredi 27 octobre 2010

Robert à l'aéroport

Robert adorait voyager, mais trouvait, vraiment, que l'étape la plus pénible était celle se déroulant à l'aéroport.

Le pire, à l'aéroport, pour Robert, ce n'était pas l'attente. Non. Il aimait bien, même, être forcé à rester assis sans activité. Il trouvait que c'était une excellente façon de commencer un voyage, en fait. C'était un luxe qu'il n'osait jamais s'offrir à moins d'y être obligé. Ce n'était pas non plus le rituel répétitif lié aux fouilles, aux questions, aux douanes, aux secondes fouilles, aux souliers enlevés (ce moment était en fait un de ses favoris - quel joie d'être en chaussettes dans un endroit public!), aux files d'attentes, aux vérifications de bagages, aux troisièmes fouilles... Ce rituel, en fait, il s'en accommodait très bien. S'il avait été responsable d'un aéroport, il aurait sans doute imposé lui aussi un rituel, avec des files, des lignes jaunes et des agents en uniformes. Enfin, un endroit faisait preuve d'un peu d'organisation!

Non. Ce qu'il n'aimait vraiment pas de l'aéroport, c'était la piètre qualité du design.

Les fauteuils à motifs (afin de camoufler les éventuelles fuites urinaires ou autres accidents salissants), les tapis horribles, les plafonds mal recouverts de matériaux de bas étages, l'éclairage impardonnable, les boutiques clinquantes, les fenêtres immenses donnant presque exclusivement sur des vues insignifiantes, les machines distributrices désuètes, les panneaux d'affichage sans originalité: il ne pouvait en supporter la vue. «Pourquoi un lieu relié à une activité si excitante nous baigne-t-il dans cette atmosphère si morne?», se disait-il. En effet, pourquoi tant de violence visuelle?

Mais il y avait pire. Lorsqu'un supposé designer avait créé une quelconque oeuvre ou quelque accessoire stylé, à chaque fois, c'était un échec. C'était kitsch. C'était démodé. Ça avait été pensé pour plaire à un maximum de gens. Bref, c'était raté. «Il n'y a rien de pire que la laideur d'une chose qui a été conçue pour être belle, mais qui n'arrive qu'à faire grimacer», pensait-il.

Pourtant, quelques fois par année, Robert voyageait. Il subissait ces lieux, faisant preuve de degrés variés d'horreur (selon les pays) et attendait.

Il lui restait toujours l'option de se fermer les yeux.

mardi 26 octobre 2010

Robert dans la rue

Robert, après avoir mangé un souper un peu trop riche, voulut prendre un peu d'air. Il descendit dans la rue et se mit à marcher. D'abord, il marcha paisiblement, respirant l'air humide de cette soirée d'octobre. Il regardait au loin; nulle part, en fait.

C'est alors que son regard se précisa. Il se mit à regarder la ville autour de lui. Plutôt: il se mit à observer chaque détail, séparément. Tous ces éléments composaient donc cette ville qu'il habitait? Il les encadra mentalement, individuellement, les plaçant hors de leur contexte. Il vit une porte d'entrée à la peinture écaillée, une voiture rouillée, un mur de brique ébréché, des sacs de poubelles éventrés, une paroi couverte de graffitis, une boite électrique trop en évidence sur une façade, des ordures mêlées aux feuilles mortes, un écriteau nous avertissant qu'«ICI, VOUS SEREZ REMORQUEZ DANS 10 MINUTES» de ses belles lettres non pas tracées à la main mais imprimées. Et tant d'autres choses. Il considéra chacun de ces petits tableaux et, franchement, les trouva laids.

«C'est affreux, Montréal, ça n'a pas d'allure!», pensa-t-il.

Il baissa son regard, afin d'éviter ces portraits hideux. Mais au sol, c'était pire. «Je ne peux pas croire qu'en 2010, on n'ait pas encore trouvé de matières plus résistantes, plus dignes de nous», se dit-il, presque en colère. En effet, partout, le sol était lézardé, fendillé. L'asphalte des rues, c'était une vraie honte. Les trottoirs n'affichaient pas meilleure mine. Il marcha d'un pas plus prudent, tentant d'éviter de mettre les pieds sur les nombreuses fissures. N'y avait-il pas des solutions à ce grave problème?

Il en trouva. Les rues se devaient-elles réellement d'être pavées d'asphalte et les trottoirs de ce ciment de mauvaise qualité? Tant de matières existaient pourtant et remplaceraient avantageusement ces matériaux fragiles et quasi préhistoriques! Il se mit à imaginer de belles rues neuves et droites, pavées de granit noir, d'aluminium brossé, de plastique. De beaux trottoirs bien lisses en silicone, en acier inoxydable, en Tupperware... Mais il revint vite à la réalité.

«Pourquoi tant d'horreur dans notre monde!?», hurla-t-il.

Une vieille dame se promenant avec son chien (un Jack Russel) le dévisagea. Elle portait un foulard froissé autour de son maigre cou, tout plissé. Son visage ridé était pareil aux rues: une preuve vivante que le corps humain n'était pas fabriqué des matières idéales.

«Pourquoi?», Robert se demanda-t-il.

Pourquoi?

lundi 25 octobre 2010

Le désordre des transitions

Mon tiroir à épices souffre. L'ordre alphabétique s'est détérioré. Le cumin a perdu son voisin curcuma, rendu je ne sais où. Et je ne m'en plains pas.

C'est fou, hein, mais sans une pratique constante, on n'arrive plus à se plaindre de tiroirs mal classés ou des forêts remplies d'arbres pas foutus d'être tous de la même hauteur. On perd la main. Depuis quelques temps, je m'inquiète. Ça m'inquiète de moins en moins quand mes t-shirts ne forment pas une pile régulière dans un camaïeu décroissant. Dans mon portefeuille, je pense que j'ai un 20$ pas du bon bord. Il y a plein de fils de branchement entremêlés sur ma table de travail en ce moment et, pourtant, j'arrive à écrire. Scary.

Tous ces jours passés à raconter la vie des autres, de tous ces personnages imaginaires, est-ce que ça m'aurait éloigné de mes grandes préoccupations? Oui, il m'était déjà arrivé de passer du côté sombre, sciemment, et d'expérimenter avec des assiettes dépareillées, juste pour voir. Mais là, on dirait que j'ai carrément perdu le contrôle. Et perdre le contrôle, ça, c'est vraiment épeurant.

Je me dis: «Du calme, Robert, c'est l'automne. La saison où tout se détériore. Tu es normal.» Mais je ne suis rassuré qu'à moitié. L'automne, c'est aussi la saison où tous ces verts criards disparaissent, afin de peindre un paysage plus monochrome, juste pour nous. Oui, il y a cette période de transition, où jaunes, rouges et orangés nous aveuglent, mais on sait que c'est pour notre bien et que tout deviendra gris. Nos yeux pourront se reposer, quelle chance.

Est-ce à dire que je suis moi-même dans une période de transition? Tupperwareblog est né un soir de novembre, après tout. Je devrais donc retrouver mes sens et recommencer à être irrité par les anses de tasses ne pointant pas toutes dans la même direction ou les objets disposés en diagonale sans raison. Bientôt, peut-être? Je l'espère.

C'est à suivre.

dimanche 24 octobre 2010

État second

Des fois, je me dis que je devrais prendre de la drogue. Je regardais, hier, le film The Wall (un film d'Alan Parker inspiré de l'univers de de Pink Floyd) et j'ai été vraiment impressionné par la créativité contenue dans ce film. Je me suis demandé si c'était possible de créer des oeuvres aussi déjantées sans être sous l'effet d'une substance quelconque. Surtout, je me suis trouvé, mais alors, d'un convenu!!!

Convenu et contenu, ça va peut-être ensemble?

Attention: je ne pense pas que la drogue soit nécessaire à la création, mais disons qu'on dirait que ça aide à faire tomber certains murs. The Wall fait tomber des murs (contrairement à cette phrase qui est d'une plate évidence). Ce film splashe partout. Ça dégringole! Ça flye! Ça se fout complètement de ressembler à un petit objet bien propre qu'on peut mettre dans une belle petite boîte. Et c'est bon parce que ça va dans tous les sens.

Moi, que voulez-vous, j'aime plutôt ça, les murs. Ça donne un peu d'intimité, un mur. On peut peindre ça, un mur. On peut mettre de la tuile dessus. Une belle tuile noire, par exemple. Ça donne beaucoup de cachet à une pièce, ça, un mur de tuiles noires. Oui, oui. Avec un mobilier aux lignes épurées, c'est du plus bel effet. Tout est une question d'éclairage. Vous vous demanderez: «Oui, Robert, mais dois-je opter pour l'halogène ou l'incandescent?» et je vous répondrai que tout est une question d'ambiance. Rappelons-nous tout de même qu'avec certains choix, on ne se trompe pas. Jamais, je le répète: jamais, je ne regretterai ma literie blanche. C'est universel, une literie blanche. Comme des électroménagers en inox.

Mais moi, je n'arrive pas à aller dans tous les sens.

Je me suis demandé si ça pouvait se faker, ça, cette euphorie psychédélique propre aux drogués de ce monde. Ensuite, je me suis demandé si les créateurs de cette oeuvre avaient réellement tous été sous l'influence de je ne sais même pas quoi, ou si ça ne prenait des petits moments de lucidité pour arriver à concocter un travail artistique. Oui, il y a bien eu une personne qui a dit: «Et là, les marteaux vont se mettre à marcher comme des militaires pendant que la fleur se transforme en vagin jusqu'à ce que les enfants masqués tombent dans le moulin à viande géant pour ressortir en steak haché...», mais il y a aussi eu des dessinateurs qui devaient être en mesure de tracer des lignes droites, des cameramen capables de tenir une caméra sans trembler et des techniciens de son qui branchent les fils aux bons endroits sur la console et non dans le derrière des lapins roses qu'ils sont en train d'halluciner.

Où je veux en venir avec tout ça? Tiens, et si pour une fois, je n'allais nulle part? Si je me laissais flyer bien comme il faut? Wou-ou-ou!!!...

Bon. Ça suffit. Je suis peut-être convenu, je me sens mieux au moins un peu contenu.

vendredi 22 octobre 2010

Moi (qui?)

Je vous ai manqué? C'est moi, Robert. Celui qui écrit le blogue. Celui qui chiale tout le temps à cause d'un napperon mal enligné. Vous vous souvenez?

Je m'étais donné un défi: explorer, pendant quatre semaines, des personnages. Maintenant, prenons une petite pause de ces fictions et attardons-nous à nos préoccupations habituelles. En fait, je crois qu'il est temps de revenir aux sources et faire un peu de classement. Ça commençait à faire désordre, tout ce monde mélangé dans Tupperwareblog.

Nous pourrions classer tous ces personnages! Par sexe, d'abord? Ce serait une façon de s'y prendre. Bien sûr, ce classement serait inutile, simpliste et un brin sexiste.

Voyons voir... On pourrait classer tous ces personnages par âge, du plus jeune au plus vieux. Mais pourquoi, au fond? Que ferait-on des personnages dont l'âge n'est pas déterminé? Qu'adviendrait-il des personnages vivant à une autre époque? Des chiens? Du chat?

Il serait plus pertinent de faire un tableau qui catégoriserait les personnages selon leur degré d'importance. Mais comment juger de l'importance de tout ce beau monde? Un personnage peut avoir paru important pour une personne et moins pour une autre. Un personnage secondaire peut avoir volé la vedette à un principal. Un simple figurant, même, compte peut-être bien plus que tous les autres; on ne peut pas savoir, on n'a pas eu l'occasion de le connaître.

Compartimentons donc par ville d'origine. C'est sensé, non? Il y eut Montréal, Québec, Mont-Laurier, Shanghai... Mais aussi «la Suède», «l'Argentine» et tant d'autres lieux qui ne sont pas des villes. Que dire de la station spatiale?

Soyons plus créatifs. Catégorisons binairement en «loosers» et en «winners». À bien y penser, beaucoup pourraient appartenir aux deux clans. Ça risquerait de faire beaucoup de «loosers», aussi. Allons-y donc par couleur de cheveux. Mais combien de données nous sont inconnues pour arriver à des catégories claires (et où placer les éventuels chauves ou ceux avec des mèches ou même un subtil balayage)? Et si on divisait en trois, ce chiffre magique: les beaux, les laids, les ordinaires? Non, non. C'est trop subjectif.

Alors...

Par degré de niveau de langue? Par orientation sexuelle? Par coût total des vêtements? Par nombre de liens entre les autres personnages? Par pointure de souliers? Par nombre de lettres dans leurs noms? Par poids de leurs valises pour un voyage d'une semaine dans un tout-inclus à Punta Cana? Par niveaux de désir de réussir une crêpe parfaitement ronde? Par qualité des chansons hypothétiques composées en transposant en notes de musique toutes les lettres ayant servies à les décrire? Par capacité à raconter l'intrigue du téléroman Virginie, à l'envers, sans avoir vu plus d'un épisode par semaine pendant une année? Par possibilité qu'un jour, ils deviennent accrocs à la relecture des aventures de Harry Potter une fois que ces livres seront tombés dans l'oubli? Par mérite général en tenant compte d'une série de facteurs trouvés au hasard en découpant un million de petites annonces dans la section «Rencontres» des dix journaux les plus mal écrits selon un comité formé d'un nombre équivalent aux chances de voir une aurore boréale au Manitoba en novembre de personnes ayant tenté d'arrêter de manger des mauvais gras en excluant toutes fringales spontanées entre 1h00 et 3h30 du matin dans le fuseau horaire incluant toute la Chine et dans tous les autres fuseaux dont le UTC+X fait correspondre X à une quantité plausible de planètes semblables à la Terre mais introuvables dans toutes les galaxies connues par l'être humain moderne?

Alors, je vous ai manqué?

mercredi 13 octobre 2010

Ludovic et Anneke (rencontres fictives)

Ludovic avait cessé d'être à l'emploi de Vin depuis déjà six mois, mais il ne s'était pas encore décidé à mettre la main à la pâte de sa propre production artistique. Toutes ses journées étaient passées à paresser, à manger n'importe quoi et à regarder la télévision. Quand ses quelques amis lui demandaient ce qui l'occupait, il répondait un vague: «Ah, je fais de la recherche», puis il tentait de changer de sujet en posant des questions. Comme tous ses amis aimaient parler d'eux-mêmes, il n'en fallait que peu pour qu'on le laisse tranquille avec son manque de motivation au travail. Il prenait le contrôle de la conversation tout en ayant plus à parler.

Il avait d'abord imaginé que de ne plus travailler dans l'ombre du photographe vedette qu'était Vin lui apporterai beaucoup de temps pour sa création. Il s'était vu, faire de la photo, peindre, créer des installations et se faire un nom dans le monde de l'art contemporain. Son propre nom. Après tant d'années de travail acharné quoique anonyme, il s'était senti prêt.

Bien écrasé dans son fauteuil, mangeant des croustilles à longueur de journée, il ne semblait pourtant pas prêt à devenir le grand artiste qu'il disait vouloir être. Même son appartement de Palermo Hollywood, normalement si bien rangé, reflétait cette inertie. La poussière s'accumulait. Les vêtements sales s'empilaient. La cuisine s'était transformée en une vraie zone sinistrée.

Parfois, il lui arrivait de penser que d'avoir quitté Vin avait peut-être été une erreur. Auprès de Vin, au moins, il était actif. Séparé de lui, il ne se sentait pas libre comme prévu, mais bien complètement démuni. «L'inspiration, ça ne se commande pas», se disait-il pour se rassurer. Cet auto-mensonge n'avait aucun effet, sinon de nourrir en lui son sentiment de culpabilité. L'inspiration, elle se trouvait partout et ça, il le savait, au fond.

À la télé, il regardait n'importe quoi. Toute la journée, il était hypnotisé devant son écran plat, traitant à peine les images dans son cerveau.

Ce soir-là, cependant, il fut fasciné par une nouvelle émission de télévision, une traduction espagnole de la version européenne de Hoarders, intitulée Amontonadores. Cette émission présentait des gens en détresse qui ne peuvent s'empêcher d'accumuler des masses d'objets et de détritus dans leurs demeures. L'épisode de cette soirée mettait en vedette une certaine Anneke, une vieille Suédoise qui avait transformé sa maison en un dépotoir insalubre.

Tout dans cette émission était mis en oeuvre afin que les téléspectateurs soient dégoûtés: des images chocs, des entrevues pathétiques, de la musique dramatique, des textes touchants en surimpression, des gros plans de matières fécales et tant d'autres choses encore. Un long plan séquence nous faisait découvrir cet étrange espace qu'habitait Anneke, une dame âgée vêtue de haillons. Cet environnement, vraiment, c'était à donner des haut-le-coeur. Mais pas pour Ludovic.

Ludovic était fasciné, lui. Il était rivé à son écran de télévision. Il observa comment tous ces objets étaient finement organisés dans cette apparence de désordre. Il remarqua comment ce qui ne paraissait être que des ordures était en fait une accumulation consciente qui respectait plusieurs principes visuels et conceptuels. La palette de couleurs était contrôlée. Les objets étaient arrangés, assemblés. Les tas formaient des formes dynamiques, qui se répondaient, communiquaient. Même la présence de vieux tissus devant les fenêtres, seules sources de lumière, venait achever non pas un désastre insalubre, mais bien une oeuvre. Une grande oeuvre. L'oeuvre d'une vie.

Il admira cette artiste incomprise. Alors que l'animatrice de télé et son équipe s'apprêtait à tout jeter, à tout ranger, à tout détruire, il eut le réflexe d'éteindre la télévision. Il ne voulait pas être témoin de ce massacre, de cet acte de vandalisme horrifiant. Anneke était une artiste, une vraie. Il se compara à elle et vint rapidement à la conclusion que son petit talent artistique à lui n'arriverait jamais à la cheville du talent de cette femme, de ce génie.

Il resta figé dans son fauteuil. Il fixa l'écran noir pendant des heures. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

jeudi 7 octobre 2010

Robert (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Robert regardait tout autour de lui avec amusement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il allait enfin pouvoir se débarrasser de tous ces objets encombrants.

Il avait pensé à ce moment-là souvent et ce, depuis fort longtemps. «Un jour, je vais tout jeter. Tout. Toute cette matière autour de moi sera évacuée de mon univers et je pourrai recommencer à zéro.», se disait-il périodiquement. Il est vrai que le rangement, ce n'était pas son truc. Bien sûr, tous ses amis auraient cru le contraire, mais ils se trompaient. Non, Robert n'aimait pas classer ses possessions. Pour lui, c'était un passage obligé, une tâche incontournable afin de connaître un jour son idéal de pureté. Mais ses expériences répétées ne lui avaient que confirmé ce dont il se doutait depuis tant d'années, mais qu'il se refusait à accepter: sa quête était impossible.

Vivre dans son monde de rêve, où rien ne dépasse, rien n'est de trop, rien ne semble pas à sa place, avec tous ces objets accumulés pendant toute sa vie, ça n'avait aucun sens. Il resterait toujours quelque objet souvenir pour défaire le tableau. Par exemple, une collection d'articles de cuisine, au fil des années, subit tant d'embûches: des lignes de produits qui changent de look, des compagnies qui font faillite, des objets qui s'usent inégalement, des choses perdues, ébréchées, oubliées, retrouvées... Il n'y avait qu'une seule façon d'atteindre cette perfection qu'il recherchait tant. Il fallait tout jeter, sans exception, et recommencer.

Quel plaisir avait-il à bourrer des sacs à ordures gigantesques de toutes ses possessions! C'était une vraie fête. Tout y passa. Articles de cuisine, outils de jardinage, photos, livres, serviettes, draps... Tout. Ses meubles furent descendus un à un sur le trottoir, où ils passèrent de courtes minutes avant d'être ramassés par quelque passant. Les électroménagers disparurent encore plus rapidement. Les gros objets, parfois, furent lancés par les fenêtres, directement dans un gros container qu'il avait loué pour cette journée spéciale. Au bout d'une dizaine d'heures, il ne restait presque plus rien. Les sacs furent déposés dans le container et les tout derniers vestiges de sa vie furent mis dans des boîtes qui subirent le même sort. Il ne restait plus rien. Pas même les vêtements qu'il portait, qu'il avait pourtant bien lavés et repassés, la veille, pour cette grande occasion. Rien.

Robert regarda autour de lui en poussant un soupir de satisfaction. Il regarda la grosse horloge Molson qu'il voyait de sa fenêtre. Il était minuit. Minuit juste. Ce détail lui fit plaisir. Il s'endormit en boule, comme un petit chat, sans aucune arrière-pensée. À vrai dire, sans aucune pensée du tout.

Le lendemain, il était prêt à recommencer, à tout racheter, mais tout en même temps cette fois-ci, d'un seul coup, sans faire d'erreur, sans fautes de goût, sans excès, sans embûches. Son bonheur était immense, pur. C'est alors que l'eau, brune et glaciale, monta, monta, monta...

Vue de l'espace, la Terre avait perdu ses couleurs de terre, son bleu, ses variations géologiques. Tout était lisse, comme une bille. Une petite bille brune qui tournait, tournait, autour du soleil, comme si de rien n'était.

mercredi 6 octobre 2010

Anneke (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Anneke regardait tout autour d'elle avec indifférence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Sa maison, c'était un désastre constant. Il ne restait plus un seul centimètre carré d'espace pour déposer quoi que ce soit, et ce, depuis des années. Pour cette raison, elle ne faisait que tout jeter par terre, transformant sa petite maison, dans une campagne reculée de la Suède, en véritable dépotoir.

Au village, où elle n'allait que rarement pour s'approvisionner en nourriture, mais surtout en alcool, personne ne lui parlait. Même sa fille, qui travaillait à la pharmacie, n'osait plus lui adresser la parole, ni même la regarder. Devant ces regards fuyants, elle s'était réfugiée en elle-même, comme une âme contenue, seule citoyenne de son monde intérieur.

Cette journée-là, elle avait fait comme d'habitude et s'était réveillée de très bonne heure. Son lit, recouvert sous des tonnes de boîtes, de vêtements sales, d'objets de toutes sortes, paraissait être un nid pour un animal sauvage étrange. Elle s'en sortit comme une morte qui quitte sa sépulture. Elle urina dans un coin de la chambre, sur un amoncellement de vieux journaux. D'un pas lent et lourd, elle se dirigea vers la cuisine.

Dans cette cuisine, il n'était plus question de préparer de la nourriture. C'était plutôt un travail de recherche, de fouille archéologique, qui lui permettait de mettre la main sur un sac de plastique contenant de vieilles tranches de pain moisi ou sur un Tupperware où desséchait un morceau de fromage. Elle but une gorgée d'un liquide rougeâtre, qui nappait le fond d'un verre déniché sur le comptoir. Puis elle trouva un coeur de pomme qu'elle grignota tranquillement, accroupie près du réfrigérateur.

Sa routine fut alors interrompue par un bruit. Toc-toc-toc. On frappait à la porte. Elle resta en boule, les yeux exorbités de frayeur, telle une proie qu'on traque. Toc-toc-toc. À quatre pattes, elle s'avança au travers des décombres, se frottant les genoux sur le parquet délabré et noirci. Devant la porte, elle s'arrêta et attendit. Elle écoutait chaque petit bruit afin de tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer de l'autre côté de sa porte. Elle se leva enfin puis regarda à travers la minuscule vitre de la porte. Elle resta figée.

De l'autre côté, se trouvaient sa fille, accompagnée d'une dame en complet et de trois hommes dans la vingtaine, dont deux portaient à l'épaule des caméras de télévision. Toc-toc-toc. Elle se jeta sur le sol et se camoufla sous un vieux rouleau de moquette. Toc-toc-toc. Elle tentait de ne plus faire de bruit, de contrôler sa respiration. La porte s'ouvrit, difficilement, emportant dans son mouvement souliers, pots à fleurs, bouteilles vides et sacs de plastiques remplis de matière molle.

Dans son esprit, elle vit son univers se détruire. Elle vit de la lumière entrer. Trop de lumière. Elle vit des murs tomber, des hordes de personnes envahir son espace. Elle se vit, elle, perdre tout le contrôle sur un monde dont elle avait été reine depuis si longtemps. Puis elle ne vit plus rien. Rien que du vide.

Dans la chambre où Anneke dort depuis ce jour, tout est blanc. Tout est propre. Mais Anneke ne voit rien de cette blancheur. Partout où elle pose les yeux, il n'y a que du noir.

Et elle ne s'est jamais sentie aussi sale de toute sa vie.

mardi 5 octobre 2010

Bastien (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Bastien regardait tout autour de lui avec intensité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il s'avança, regardant au loin, l'air grave. Il ouvrit la bouche... Mais la musique s'arrêta. Et Bastien disparut.

À sa place, celui qui jouait son rôle, le baryton Serge Gagnon, retira son énorme chapeau et ses verres fumés. «Non. Ça ne va pas. Où suis-je? Quelle est mon intention? Je ne peux pas chanter ce rôle dans de telles conditions!», dit-il d'une voix aiguë, avec un accent européen plutôt bizarre pour un Gaspésien. «Il y a un problème, monsieur Gagnon?», répondit Hubert Lesage, un homme roux, assis au centre d'une salle de spectacle vide et sombre. C'était le metteur en scène.

«Je ne comprends pas. Pourquoi ce décor? L'argument spécifie que l'action se passe dans une plaine champêtre du 18e siècle et, autour de moi, il n'y a qu'un amas de vaisselle, de contenants et d'ustensiles dans une cuisine résolument moderne. Je n'y arrive pas. Je n'y crois pas.», ajouta le baryton. «C'est une transposition, monsieur Gagnon. Vous vous promenez à travers des Tupperware, mais ça représente votre incapacité à composer avec vos sentiments face à votre environnement. Ben, pas vous, là, mais votre personnage.», répondit le metteur en scène, d'un ton nasillard et désabusé. «Allez, on recommence.»

La musique reprit. Bastien réapparut, profond. Il chanta:

Ich geh jetzt auf die Weide,
Betäubt und ganz gedankenleer.
Ich seh zu meiner Freu...

Bastien/Serge trébucha sur une râpe à fromage. «C'est impossible! Je ne vois même plus mes marques au sol avec tous ces objets. Comment voulez-vous que je me situe bien au centre de mon éclairage?», lança Serge Gagnon, furieux.

Hubert Lesage appela: «Nancy. Nancy! Pourrais-tu faire des plus grosses marques pour monsieur Gagnon?»

Nancy, une jeune femme vêtue d'un vieux jeans noir et d'un t-shirt à l'effigie de Marylin Manson, arriva sur la scène promptement. «Pas de trouble, Hubert!», dit-elle en se penchant devant notre chanteur qui faisait mine d'enlever des poussières sur son costume, un genre de poncho argenté parsemé de cônes de plastique transparents. Elle poussa quelques objets autour d'elle, puis, à l'aide de ruban adhésif orangé, elle fit un gros «X» au sol. «C'est mieux de même, chéri?», chuchota-t-elle au baryton, qui joua l'offusqué comme pour une salle de 3000 spectateurs, puis fila vers la coulisse.

«Non, mais pour qui qui s'prend, le cave? J'vais y en faire une, une transposition, moi, câlisse!», pensa Serge en se débarrassant de son costume. Il enleva tout, tout. Jusqu'à ses sous-vêtements, qui étaient rose gomme. Il se précipita au centre de la scène, mais glissa sur un rouleau à pâte, puis s'étendit de tout son long, emportant dans sa chute Nancy qui venait de se relever.

«C'est bon. On garde ça! Belle proposition.», cria Hubert Lesage du fond de la salle.

Bastien und Roberdt fut un succès. On remarqua l'audace de la mise en scène, mais, surtout, «le talent unique» de Serge Gagnon.