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samedi 13 novembre 2010

Robert porte les mêmes vêtements que la veille

C'était un signe clair que quelque chose ne tournait pas rond. Robert, ce jour-là, portait les mêmes vêtements que la veille. Sans les avoir lavés.

Partout, sur la Terre, on ressentit une vague étrange, qui fit frémir toutes les créatures, des plus grosses jusqu'aux plus petites. Quelque chose s'annonçait. Quelque chose allait se passer. L'apocalypse?

Dans les coins les plus reculés, on se mit à se poser des questions existentielles, à douter du bien-fondé des multiples croyances des différents peuples. En Inde, on se posa la question: «Brûler les morts et les jeter dans le même fleuve où on va se purifier, est-ce bien sage? Et que dire de tous ces excréments?». Dans les grandes citées américaines, on se dit: «Balancer toute notre nourriture dans des bacs de vieille huile bouillante usée pour la faire cuire, est-ce là la solution?». Au Mexique, on constata tout à coup qu'il n'était pas impossible de garder les rues plus propres. Dans plusieurs pays d'Europe, on regarda tant de vieux bâtiments, conservés pour des raisons presque oubliées, et on se questionna: «Ne pourrait-on pas tout raser afin de tout recommencer?». On fit pareil à Montréal, remarquant subitement la laideur générale de l'architecture. Dans certaines régions africaines, on s'arrêta net de manger et on pensa: «Manger des insectes, c'est pas un peu dégoûtant, au fond?». Devant le fouillis visible dans tant de villes d'Amérique du Sud, du Moyen-Orient et d'un peu partout sur le globe, on réfléchit: «Ce désordre, est-ce vraiment une bonne idée? Il ne serait pas temps de mettre un peu d'ordre, dans tous ça?». Partout, on prit conscience de toutes ces choses faites, mais qui pourraient ne pas l'être. L'humanité subit un subit «reality check».

Ce fut brutal. Il fallait tout revoir, tout repenser. Ça ne mentait pas. Robert qui portait les mêmes vêtements que la veille, c'était le début de la fin.

Heureusement, cette fin allait aussi permettre un nouveau début. Le début d'un temps nouveau.

vendredi 12 novembre 2010

Robert et la vengeance du Tupperware

Ce matin-là, Robert n'aurait jamais pu s'imaginer ce qui allait lui arriver. Il se leva, un peu plus tard que d'habitude, un peu enrhumé. Il se prépara à vivre une des journées les plus ordinaires de sa vie. Ce n'était pas ce que le destin avait réservé pour lui.

D'abord, tout fut assez ordinaire: il prit sa douche, but un verre de jus d'orange, regarda son courriel, mangea un peu. Il regarda distraitement la télévision, il fit un peu de lecture, il alla chercher du pain à la boulangerie. Il se prépara un sandwich au thon, il le mangea, il but de l'eau, beaucoup d'eau. Sa journée ordinaire battait son plein. Il ressentait une réelle fierté d'avoir réussi son défi de ne vivre rien de spécial pendant sa journée. Un peu de calme, ça lui ferait du bien. Son corps l'en remercierait en éliminant ce rhume automnal bien ennuyant.

Ça faisait à peine quelques heures qu'il était levé, pas plus de quatre heures, qu'il se dit qu'il méritait bien une petite sieste. Il entra dans la chambre, tira les rideaux, ferma la porte. Il éteignit la sonnerie du téléphone, la lumière de la chambre. Toujours en pyjama, il se coucha, ferma les yeux et s'endormit aussitôt.

Quelques minutes passèrent, puis quelques heures. Il dormait toujours, en rêvant des rêves totalement insignifiants, à l'image de la journée qu'il s'était promis de vivre. La tête bien enfoncée dans son oreiller, il était coupé du reste du monde. Quelle réussite c'était, cette pause sans éclat dans sa vie si occupée! Il se retourna lourdement en gémissant de satisfaction. C'est à ce moment qu'il entendit un bruit.

«Scritch, scritch», que ça faisait. Dans son état semi-éveillé, il ne sut pas interpréter le bruit, qui provenait de sous son lit. «Scritch, scritch». Il n'ouvrit pas les yeux, mais, de plus en plus conscient, il cessait de respirer un instant, question de mieux entendre. Le bruit s'amplifia. Rêvait-il? Il se mordit l'intérieur de la joue, pour voir. Non. Malgré sa confusion, il était maintenant certain de ne plus être endormi. «Scritch, scritch, scritch»: le bruit se fit de plus en plus présent. Il ouvrit les yeux. Rien d'anormal ne venait troubler la paix de la chambre à coucher.

Il s'assit dans son lit. Une présence se faisait sentir, c'était clair. Il frissonna. Tout à coup, la porte de la chambre s'entrouvrit sans grincer. Une ombre se glissa hors de la chambre. Lentement, prudemment, il se leva et cria: «Allô? Allô?!» en s'approchant de la porte.

Dans le couloir, il n'y avait rien d'anormal. Tout était à sa place. Les pattes de la chaise près de la porte d'entrée étaient bien enlignés avec les lattes du parquet, la petite table était bien adossée sur le mur, cachant la prise de courant comme il se devait, le vide-poches était vide, comme il le fallait. La porte d'entrée était bien fermée, verrouillée. Rien ne semblait avoir bougé. Pourtant, ce bruit continuait de se faire entendre, plus loin maintenant. Vers la cuisine.

Robert s'avança silencieusement vers la cuisine. Le bruit petit bruit était maintenant accompagné d'autres bruits: «clonk, fuiiiit, poum, scratch, pop, clac, clish». Soudainement, les bruits cessèrent. Robert profita de ce moment de silence pour s'avancer encore et entrer dans la cuisine. Encore une fois: rien d'anormal. Robert était-il enrhumé au point d'en avoir perdu la tête?

Dans sa cuisine, bien propre et bien rangée, Robert tenta de se calmer. Il n'était pas fou, juste un peu fatigué. Il expira longuement. Il eut un petit rire de soulagement, voyant que toute cette aventure n'en était, au fond, pas une, et qu'il allait atteindre son but de vivre une journée extraordinairement ordinaire, comme il l'avait souhaité. Il pensa: «j'ai soif et un bon verre d'eau me fera du bien.»

Il ouvrit l'armoire pour se prendre un verre. Ils étaient là, pêle-mêle. Il ouvrit les autres portes d'armoires, et les tiroirs. C'était encore pire. Tous les vieux Tupperware dépareillés dont il s'était défait presque un an auparavant étaient empilés dans un désordre incroyable. Ne les avait-il pas donnés à une oeuvre de charité? Ne les avait-ils pas remplacé par un ensemble de marque Rubbermaid tout simple, plus facile à ranger? Ne s'était-il pas promis de ne plus jamais chercher un couvercle manquant de toute sa vie?

Ils étaient revenus. On ne se débarrassait pas aussi facilement de contenants Tupperware dépareillés, accumulé au fil de tant d'année, donné par des vieilles tantes bien intentionnées.

Robert avait perdu la guerre. La «Tupperwar». Il capitula. Son rhume disparut soudainement.

samedi 6 novembre 2010

Robert rencontre Martine

Robert aimait bien les enfants. Ceux des autres. Pas plus de quelques heures d'affilée. Sous surveillance (et quelques sédatifs, au besoin). C'est ce qu'il disait.

Cet après-midi là, il devait passer un peu de temps chez sa vieille tante, car, oui, Robert n'était pas seul au monde. Cela dit, cette vieille tante, il ne la voyait presque jamais. Elle était autonome, après tout. 90 ans et elle préparait elle-même son gruau du matin. C'est qu'elle en avait dedans, la vieille!

Normalement, les visites se déroulaient toujours de la même façon: Robert arrivait, il donnait à sa vieille tante une quelconque plante en pot, ils prenaient place à la table de la cuisine et buvaient du thé au lait avec des petits biscuits secs pendant que la vieille tante racontait tout ce qui s'était passé depuis la dernière visite (c'est à dire: rien) à Robert qui s'efforçait de ne pas voir la décoration trop chargée qui semblait foncer sur lui, comme une bande de loups voraces autour d'un petit poulet. Une fois, un bibelot en fausse porcelaine représentant une fermière entourée de lapereaux recouverts de minuscules cristaux brillants avait lancé un regard menaçant à Robert. Il l'aurait juré.

Ce jour-là, cependant, la routine fut brisée. En effet, La vieille tante avait auprès d'elle une jolie petite fille, la nièce de la fille de la voisine (ou quelque chose du genre). Cette enfant, qui portait une robe rose toute délicate, bien qu'un peu courte et qui laissait voir impudiquement sa petite culotte, s'appelait Martine.

Dès que Robert entra chez sa vieille tante, Martine se jeta sur lui. Il faillit échapper son dieffenbachia enveloppé dans une pellicule plastique transparente. «Bonjour, toi, comment allez-vous?», dit-il à l'enfant qui le serrait au niveau des genoux. «On va jouer!», répondit la gamine, enthousiasmée. Robert eut à peine le temps de poser la plante sur la table et de saluer sa tante qu'il se retrouva assis par terre devant un arsenal de poupées et de pouliches roses en plastique.

«La celle avec des coeur dessus, c'est ma mienne, ok?», dit Martine. Robert eut envie de rectifier les erreurs de syntaxe de cette fillette, mais l'enthousiasme de cette dernière eut raison de cette réplique. Il répondit donc: «Bon, moi je vais placer les poupées en rang et on va leur faire une course de pouliches, ok?». La vieille tante, qui préparait le thé en regardant vaguement une vidéo de pilates d'une ancienne plongeuse olympique, jeta un coup d'oeil attendri vers Robert.

Quelques minutes plus tard, Fard-à-joues battait Crinière-dorée à plate couture devant une foule en délire. Le thé était prêt. La vieille tante prit place à table, attendant que Robert vienne la retrouver. Celui-ci, cependant, n'était pas prêt à boire le thé. Il avait la tête ailleurs. Il exigea une course de revanche, cette fois-ci avec une pouliche plus robuste. Il n'allait pas se faire humilier devant tant de poupées disparates, ah non. Il sélectionna attentivement la pouliche fuchsia avec des points jaune clair et annonça que Fifi-brindacier allait se mesurer à Fard-à-joues.

La vieille tante buvait son thé, trempant des biscuits secs dedans avec précaution, en prenant soin de ne pas laisser flotter trop de miettes dans le liquide chaud.

Robert et Martine durent bien jouer plusieurs heures ensemble, pas seulement avec les pouliches (Robert délaissa les pouliches dès sa première victoire, celle de Gomme-à-mâcher), mais avec des jeux de toutes sortes. Martine n'était pas arrivée les mains vides. Son sac à dos était rempli de jeux et de jouets, tous plus colorés les uns que les autres. La plupart de ces objets étaient tout sauf monochrome et épuré, mais Robert ne sembla même pas s'en rendre compte.

Quelques heures plus tard, la maman de Martine, une pimbêche peroxydée, arriva pour venir chercher sa fille. Elle regarda Robert, couché par terre, recouvert de fleurs fabriquées en cure-pipes aux tons pastel. Martine conduisait une petite voiture de Barbie sur le ventre de Robert, tentant de ne pas écraser les fleurs. Il y eut un petit moment de malaise, puis Martine et sa vilaine maman quittèrent en remerciant la vieille tante de son hospitalité. Robert quitta à son tour, voyant que la vieille tante s'apprêtait à regarder à la télévision un film d'action américain, mettant en vedette Steven Seagal, traduit en français. Il embrassa sa vieille tante qui lui sourit, d'un air complice qu'il n'arriva pas à décoder, puis sortit.

Le thé refroidi de Robert resta sur la table jusqu'à la première pause publicitaire, puis la vieille tante le vida dans l'évier de la cuisine, lava la tasse et la replaça dans l'armoire, anse du bon côté, auprès des autres.

vendredi 5 novembre 2010

Robert renverse une sopa de lima

Robert n'aimait pas gaffer. Ce soir-là, il voulut simplement sortir un sac de pain du réfrigérateur et entraîna un contenant Tupperware de marque Rubbermaid droit vers le plancher de la cuisine.

Il n'y eut pas de ces moments de ralentis que disent souvent avoir vécu les gens qui font des gaffes. Non. La soupe, en une période de temps qui parut même encore plus courte que la seconde nécessaire à la chute réelle, se répandit partout. Elle éclaboussa dans tous les sens, se propulsant hors du contenant, qui perdit son minable couvercle.

La sopa de lima était une soupe que Robert affectionnait particulièrement. Faite avec amour, cette soupe avait été préparée avec un bouillon de poulet biologique maison. Certains des ingrédients avaient été achetés dans une petite boutique de produits alimentaires mexicains, ravissant le vendeur (un Mexicain) qui s'exclama: «Ah, une sopa de lima! Merveilleux!» en dénichant un de ses meilleurs petits pots de salsa habanera pour le vendre à Robert.

Robert n'arriva pas à trouver l'incident amusant. Il nettoya le plancher sans le moindre sourire.

mercredi 3 novembre 2010

Robert dans la toundra

Robert se sentait bien, tellement bien. C'était comme s'il s'était défait d'un poids énorme, comme un ciel dégagé après une averse. Les tensions s'étaient accumulées, petit à petit, mais maintenant, il se trouvait libre.

«Jamais je n'aurais cru possible de laisser s'encombrer ainsi un congélateur», se dit-il, en regardant fièrement l'intérieur du congélateur de son réfrigérateur maintenant nettoyé et bien rangé.

En effet, depuis quelques mois, il s'était laissé aller. Il n'avait pas été vigilant et avait ignoré certains signes: des bleuets qui roulent par terre, des aliments similaires placés dans deux sections différentes, des restes dignes d'une excursion archéologique dans une toundra glacée. Il y avait pire: ces cubes de glace, partout, partout.

Parfois, il regrettait son choix d'électroménager. Son réfrigérateur, acheté au moins dix ans plus tôt, était magnifique, tout paré d'acier inoxydable et beaucoup plus beau que tous ces récents modèles affublés de vulgaires courbes (qui polluaient carrément les magasins depuis quelques années), mais le congélateur était franchement minuscule. Il avait choisi, à l'époque, un de ces nouveaux modèles munis d'un congélateur non pas situé dans la partie du haut, mais dans la partie du bas. Il avait cru en cette innovation. Il s'était dit que c'était une nette amélioration d'un design classique, pas juste une fonction nouvelle pour pousser les gens à consommer. Il avait été heureux longtemps de cette acquisition. Seulement, depuis quelques temps, il s'était rendu compte que tout changement apporte sa part de bien et de mal.

Le congélateur, dans la partie du bas, était plus petit que celui des modèles précédents. La raison? Comme il fallait se pencher pour atteindre le contenu du congélateur, les concepteurs de cet objet avaient imaginé un système de tiroir à glissière. À première vue, c'était là une alternative sensée. Mais c'était sans compter toute la perte d'espace que ce mécanisme allait faire perdre à l'habitacle glacé. De plus, une fois l'espace utilisé ou encombré, cette glissière se trouvait parfaitement inutilisable. Avec des glaçons dispersés partout, c'était encore pire.

Ah, oui, c'est que Robert s'était aussi procuré l'option «machine à glace». De la belle glace fraîche, sans avoir à remplir de désuets contenants qu'on ne sait jamais où mettre et qui renversent au moindre faux mouvement vers la tablette, n'était-ce pas là une porte ouverte sur un monde d'harmonie et de paix? La réponse comportait sa dose de nuances. Oui, la machine permettait de jouir de glaçons sans effort. Le système fonctionnait très bien. Trop même. En effet, la machine était si zélée que les cubes de glace pouvaient facilement finir par envahir tout l'espace, se faufilant partout, derrière les tablettes, sous le système de tiroir à glissière, parmi les aliments pris prisonniers.

Cette apparence de désordre était un milieu propice au relâchement. Ainsi, Robert, parfois, se laissait aller à une paresse qui ne lui ressemblait pas. Il ne refermait pas les boîtes de raviolis chinois. Il n'emballait qu'approximativement les blocs de parmesan. Il empilait les Tupperware n'importe comment, comme un amateur. Il achetait des produits qu'il possédait déjà, mais qui étaient inatteignables ou tout bonnement invisibles. Même ses boîtes de bicarbonate de soude n'étaient pas changées régulièrement. Il en avait déjà libéré certaines qui devaient bien avoir passé plus de cinq mois à attendre, tentant tant bien que mal de remplir leur rôle désodorisant.

Mais voilà, aujourd'hui, il était passé à l'action. Il avait tout vidé, tout nettoyé. Il avait remplacé la boîte de bicarbonate de soude. Il avait classé les aliments congelés comme il se devait. Il en avait jeté plusieurs. En pas plus d'une quinzaine de minutes, il était arrivé à faire tout ça. Et il se sentait tellement mieux. Il redécouvrait avec joie l'intérieur de son congélateur. Pourquoi s'était-il si longtemps privé de ce plaisir? «Plus jamais», se promit-il.

Il resta assis longuement sur les tuiles du plancher de la cuisine, devant cette porte ouverte, regardant l'intérieur de son congélateur. Ça lui fit tout chaud en dedans.

mardi 2 novembre 2010

Robert et les robots

Robert, ce jour-là, avait beaucoup à faire.

Il fallait passer l'aspirateur. Le four devait être récuré. Le disque dur de son ordinateur devait être nettoyé (tant d'autres opérations devaient être exécutées pour permettre le bon fonctionnement de son ordinateur). Au congélateur, il ne restait plus de glaçons. Il devait laver les serviettes blanches. Sécher les linges à vaisselle. Il y avait beaucoup de vaisselle sale, aussi. La douche, elle, demandait un entretien constant. De plus, il ne voulait pas manquer sa série télévisée préférée, même si on disait de cette émission qu'elle était destinée à un public de préadolescentes impopulaires.

Son réveille-matin préprogrammé le réveilla de très bonne heure. Il prit sa douche (à température constante programmée) puis vaporisa les tuiles d'un produit fantastique dont «les particules s'activent d'elles-mêmes pendant toute la journée», selon la publicité. Il entendit un bruit: c'était la chute des glaçons de la machine à glace intégrée à son congélateur. Il mit les serviettes blanches dans la laveuse et appuya sur le bouton. Il mit les linges à vaisselle dans la sécheuse et appuya sur le bouton. Il appuya sur le bouton de mise en marche de son four autonettoyant. Il ferma la porte du lave-vaisselle, qui partit tout seul puisque c'était un Bosch. Pendant ce temps, les tâches préprogrammées sur son ordinateur s'abattaient, une à une. Il appuya sur le bouton de son aspirateur robot et quitta la maison en armant sur le système d'alarme, d'un doigt enfoncé sur une touche.

Il ne revint que plusieurs heures plus tard, quelques heures après la diffusion de son émission préférée, qui avait été enregistrée automatiquement grâce au système de programmation. Il regarda son émission.

Exténué, il alla se coucher. Il ferma les yeux et se trouva bien seul à devoir contrôler toutes ses pensées, jusqu'à ce qu'il tombe enfin dans un sommeil profond.

Toute la nuit, il rêva. Des rêves qu'il n'eut pas l'impression d'avoir à inventer lui-même.

dimanche 31 octobre 2010

Robert et les morts vivants

Il faisait froid, ce matin-là. Robert, à son réveil, dut augmenter la température du plancher chauffant de la salle de bain. Au bout de quelques minutes, sous ses pieds, les tuiles de céramique noires dégageaient déjà une bienfaisante chaleur. Robert put donc faire sa toilette du matin bien réconforté par son plancher, qu'il aimait tant. Il ne trouva pas sa brosse à dents, mais se dit qu'il méritait bien d'en déballer une nouvelle. Il en retira une du tiroir où il gardait ses brosses de rechange, bien rangées côte à côte comme dans un magasin.

Puis il s'habilla chaudement, et commença à préparer son petit déjeuner. Il voulut faire une omelette, mais au moment où il voulut verser un nuage de lait dans sa préparation afin de la rendre plus duveteuse, il se rendit compte que le contenant de lait avait été rangé vide au réfrigérateur. «Étrange», se dit-il. En effet, ce genre de distraction, ce n'était pas son genre.

Il décida donc d'aller au petit marché du coin afin d'acheter du lait. Il ouvrit la porte du placard d'entrée, pour y chercher son manteau noir Jack & Jones, celui qui était trop chaud pour une journée normale d'automne, mais pas assez pour une journée d'hiver. Il serait juste parfait pour cette calme journée d'automne, fraîche et grise. Ce manteau noir était facile à repérer. Il plaçait toujours les manteaux en camaïeu décroissant, du noir au blanc. Si plusieurs manteaux étaient de la même couleur, c'était le degré d'épaisseur qui dictait l'ordre. Bref, à gauche, vers le milieu de la section des manteaux noirs, se trouverait ce manteau idéal, qu'il ne pouvait pas porter bien plus souvent qu'une dizaine de jours par année. Cependant, lorsqu'il tendit la main vers l'endroit approprié, il ne trouva pas le manteau. Il dut parcourir toute la gamme de coloris pour enfin trouver son manteau camouflé entre un parka vert armée et un coupe-vent vert bouteille. «Très étrange», pensa-t-il. Pourquoi ce manteau s'était-il retrouvé là?

Il descendit dans la rue. Dehors, le matin brumeux ne laissait voir aucune âme qui vive. Les trottoirs étaient déserts, les rues comme arrêtées dans le temps. Arrivé devant le marché du coin, il observa une petite pancarte écrite à la main: «De retour dans 5 minute». Sans «s». Comme il n'avait vraiment pas envie d'attendre le retour de ce dernier de classe, il entreprit d'aller au marché qui se trouvait un peu plus loin, de l'autre côté du pont.

En marchant, seul le bruit de ses pas brisait le silence qui régnait sur son quartier. Il passa sous le pont, où aucune voiture ne roulait. Il entra enfin dans ce petit marché qu'il ne fréquentait normalement jamais. Il le trouvait sombre, sale, lugubre. Il parcourut l'allée centrale, afin d'atteindre le comptoir réfrigéré, tout au fond, qu'il détecta au vrombissement de son moteur de système de réfrigération.

Devant les portes vitrées, s'étalaient devant lui contenants divers, poussiéreux et au design graphique qui semblait avoir été créé des décennies plus tôt. Il repéra la section des produits laitiers. Les contenants de lait ne se trouvaient pas à la hauteur des yeux, comme il se devait, mais plutôt sur la tablette du bas, près du plancher de tuiles collantes et affichant une mine négligée. Il se pencha, ouvrit la porte. «10 - 31 - 78», que c'était écrit sous l'inscription «meilleur avant» du litre de lait qu'il choisit. 78? Ce chiffre ne pouvait être le jour, encore moins le mois. Il conclut donc qu'il s'agissait de l'année. 78. Comme dans 1978? Il brassa le contenant. À l'intérieur, de probables grumeaux faisaient un bruit sourd de vagues gluantes. Sans hésiter, il reposa le contenant sur la tablette, referma la porte vitrée et se retourna pour quitter ce commerce indigne.

«On peut vous aider?», dit alors une voix rauque. Il leva les yeux. Une femme en décomposition le regardait, du seul oeil qui lui restait. Robert figea, glacé d'effroi. «Il n'est pas assez bon pour vous, mon lait?», ajouta la femme, d'un ton hautain qui contrastait avec son look franchement négligé. «Non, non... Il est parfait, votre lait. C'est juste que...», répondit Robert en bégayant. Alors, il poussa tout le contenu d'une tablette remplie de nourriture pour chiens sur la femme, la jetant au sol, et prit la fuite.

On lui bloqua aussitôt le passage. Il fit face à une bande de créatures vaguement humaines, qui le dévisageaient en bavant. Prenant son courage à deux mains, il lança: «Mais, qui êtes-vous?». Le plus décomposé, un homme d'âge mûr qui ne savait définitivement pas comment agencer ses vêtements, lui répondit: «Nous vivons partout autour de toi. Nous sommes les morts vivants. Nous nous cachons partout. Nous voulons te manger.»

Tous se jetèrent sur Robert. Ce dernier tenta de se réveiller, croyant à un cauchemar. Mais non. Ce n'était pas un rêve.

Des lambeaux et des miettes de Robert traînèrent sur le sol froid du petit commerce. Le sang cailla rapidement.

Chez Robert, sur le comptoir, des oeufs battus attendirent un nuage de lait en desséchant lentement, lentement.

lundi 25 octobre 2010

Le désordre des transitions

Mon tiroir à épices souffre. L'ordre alphabétique s'est détérioré. Le cumin a perdu son voisin curcuma, rendu je ne sais où. Et je ne m'en plains pas.

C'est fou, hein, mais sans une pratique constante, on n'arrive plus à se plaindre de tiroirs mal classés ou des forêts remplies d'arbres pas foutus d'être tous de la même hauteur. On perd la main. Depuis quelques temps, je m'inquiète. Ça m'inquiète de moins en moins quand mes t-shirts ne forment pas une pile régulière dans un camaïeu décroissant. Dans mon portefeuille, je pense que j'ai un 20$ pas du bon bord. Il y a plein de fils de branchement entremêlés sur ma table de travail en ce moment et, pourtant, j'arrive à écrire. Scary.

Tous ces jours passés à raconter la vie des autres, de tous ces personnages imaginaires, est-ce que ça m'aurait éloigné de mes grandes préoccupations? Oui, il m'était déjà arrivé de passer du côté sombre, sciemment, et d'expérimenter avec des assiettes dépareillées, juste pour voir. Mais là, on dirait que j'ai carrément perdu le contrôle. Et perdre le contrôle, ça, c'est vraiment épeurant.

Je me dis: «Du calme, Robert, c'est l'automne. La saison où tout se détériore. Tu es normal.» Mais je ne suis rassuré qu'à moitié. L'automne, c'est aussi la saison où tous ces verts criards disparaissent, afin de peindre un paysage plus monochrome, juste pour nous. Oui, il y a cette période de transition, où jaunes, rouges et orangés nous aveuglent, mais on sait que c'est pour notre bien et que tout deviendra gris. Nos yeux pourront se reposer, quelle chance.

Est-ce à dire que je suis moi-même dans une période de transition? Tupperwareblog est né un soir de novembre, après tout. Je devrais donc retrouver mes sens et recommencer à être irrité par les anses de tasses ne pointant pas toutes dans la même direction ou les objets disposés en diagonale sans raison. Bientôt, peut-être? Je l'espère.

C'est à suivre.

dimanche 24 octobre 2010

État second

Des fois, je me dis que je devrais prendre de la drogue. Je regardais, hier, le film The Wall (un film d'Alan Parker inspiré de l'univers de de Pink Floyd) et j'ai été vraiment impressionné par la créativité contenue dans ce film. Je me suis demandé si c'était possible de créer des oeuvres aussi déjantées sans être sous l'effet d'une substance quelconque. Surtout, je me suis trouvé, mais alors, d'un convenu!!!

Convenu et contenu, ça va peut-être ensemble?

Attention: je ne pense pas que la drogue soit nécessaire à la création, mais disons qu'on dirait que ça aide à faire tomber certains murs. The Wall fait tomber des murs (contrairement à cette phrase qui est d'une plate évidence). Ce film splashe partout. Ça dégringole! Ça flye! Ça se fout complètement de ressembler à un petit objet bien propre qu'on peut mettre dans une belle petite boîte. Et c'est bon parce que ça va dans tous les sens.

Moi, que voulez-vous, j'aime plutôt ça, les murs. Ça donne un peu d'intimité, un mur. On peut peindre ça, un mur. On peut mettre de la tuile dessus. Une belle tuile noire, par exemple. Ça donne beaucoup de cachet à une pièce, ça, un mur de tuiles noires. Oui, oui. Avec un mobilier aux lignes épurées, c'est du plus bel effet. Tout est une question d'éclairage. Vous vous demanderez: «Oui, Robert, mais dois-je opter pour l'halogène ou l'incandescent?» et je vous répondrai que tout est une question d'ambiance. Rappelons-nous tout de même qu'avec certains choix, on ne se trompe pas. Jamais, je le répète: jamais, je ne regretterai ma literie blanche. C'est universel, une literie blanche. Comme des électroménagers en inox.

Mais moi, je n'arrive pas à aller dans tous les sens.

Je me suis demandé si ça pouvait se faker, ça, cette euphorie psychédélique propre aux drogués de ce monde. Ensuite, je me suis demandé si les créateurs de cette oeuvre avaient réellement tous été sous l'influence de je ne sais même pas quoi, ou si ça ne prenait des petits moments de lucidité pour arriver à concocter un travail artistique. Oui, il y a bien eu une personne qui a dit: «Et là, les marteaux vont se mettre à marcher comme des militaires pendant que la fleur se transforme en vagin jusqu'à ce que les enfants masqués tombent dans le moulin à viande géant pour ressortir en steak haché...», mais il y a aussi eu des dessinateurs qui devaient être en mesure de tracer des lignes droites, des cameramen capables de tenir une caméra sans trembler et des techniciens de son qui branchent les fils aux bons endroits sur la console et non dans le derrière des lapins roses qu'ils sont en train d'halluciner.

Où je veux en venir avec tout ça? Tiens, et si pour une fois, je n'allais nulle part? Si je me laissais flyer bien comme il faut? Wou-ou-ou!!!...

Bon. Ça suffit. Je suis peut-être convenu, je me sens mieux au moins un peu contenu.

samedi 23 octobre 2010

Alors...

Alors, j'ai fait le lit. J'ai replacé la couette bien au fond de sa housse. J'ai plié les serviettes blanches, les linges à vaisselle. J'ai vidé le lave-vaisselle, en replaçant toute la vaisselle comme il faut. J'ai rempli le lave-vaisselle à nouveau, des morceaux qui patientaient dans l'évier. J'ai vidé la poubelle de la cuisine dans la poubelle extérieure. J'ai remplacé le sac. J'ai replacé un verre à vin avec les autres, en réaménageant tous les verres afin que ce soit pratique, afin que ce soit beau. Il y avait sur la tablette des verres une petite bouteille de tequila. Je l'ai déposée par terre. J'ai regardé la tablette du bas, où se trouvaient toutes les autres bouteilles d'alcool. J'ai tenté d'insérer la bouteille de tequila sur cette tablette. Trop de bouteilles. Pas de place. J'ai pensé que si je sortais toutes les bouteilles et que je recommençais, j'y arriverais, peut-être. J'ai créé des sections. Les bouteilles de rhum ensemble. Celles de Whisky ensemble. Les vodkas. Les liqueurs. Les inclassables, bien classées, ensemble. J'ai essayé de placer la bouteille de tequila, mais elle était trop coincée. La porte ne fermait plus. J'ai recommencé. Plusieurs fois. Peu importe comment je divisais les sections, il n'y avait jamais de place pour la bouteille de tequila. J'ai alors enfreint ma règle des sections, pour voir. La vodka russe s'est retrouvée à l'opposé de la vodka polonaise. Je n'ai pas aimé ça. Mais il fallait que cette bouteille de tequila trouve sa place. Ça n'a rien donné. Pas plus de place. Trop de bouteilles aux formes trop variées. J'ai séparé les bouteilles en les classant par forme. J'ai replacé les bouteilles de la plus grosse à la plus petite, en calculant combien les bouteilles carrées pouvaient se disposer dans un quadrillé imaginaire et combien les rondes pouvaient former un différent type de quadrillé, en quinconce. Je me suis surpris à aimer les bouteilles ovales, super obéissantes, faciles à glisser dans les endroits libres. Mais toujours pas de place pour la bouteille de tequila. Satanée tequila. Une bouteille presque vide. Alors, j'ai ouvert la bouteille et j'ai bu la tequila, d'un trait. Dehors, la lune était belle. Pleine ou presque. Autour, un halo blanc, parfaitement rond.

vendredi 22 octobre 2010

Moi (qui?)

Je vous ai manqué? C'est moi, Robert. Celui qui écrit le blogue. Celui qui chiale tout le temps à cause d'un napperon mal enligné. Vous vous souvenez?

Je m'étais donné un défi: explorer, pendant quatre semaines, des personnages. Maintenant, prenons une petite pause de ces fictions et attardons-nous à nos préoccupations habituelles. En fait, je crois qu'il est temps de revenir aux sources et faire un peu de classement. Ça commençait à faire désordre, tout ce monde mélangé dans Tupperwareblog.

Nous pourrions classer tous ces personnages! Par sexe, d'abord? Ce serait une façon de s'y prendre. Bien sûr, ce classement serait inutile, simpliste et un brin sexiste.

Voyons voir... On pourrait classer tous ces personnages par âge, du plus jeune au plus vieux. Mais pourquoi, au fond? Que ferait-on des personnages dont l'âge n'est pas déterminé? Qu'adviendrait-il des personnages vivant à une autre époque? Des chiens? Du chat?

Il serait plus pertinent de faire un tableau qui catégoriserait les personnages selon leur degré d'importance. Mais comment juger de l'importance de tout ce beau monde? Un personnage peut avoir paru important pour une personne et moins pour une autre. Un personnage secondaire peut avoir volé la vedette à un principal. Un simple figurant, même, compte peut-être bien plus que tous les autres; on ne peut pas savoir, on n'a pas eu l'occasion de le connaître.

Compartimentons donc par ville d'origine. C'est sensé, non? Il y eut Montréal, Québec, Mont-Laurier, Shanghai... Mais aussi «la Suède», «l'Argentine» et tant d'autres lieux qui ne sont pas des villes. Que dire de la station spatiale?

Soyons plus créatifs. Catégorisons binairement en «loosers» et en «winners». À bien y penser, beaucoup pourraient appartenir aux deux clans. Ça risquerait de faire beaucoup de «loosers», aussi. Allons-y donc par couleur de cheveux. Mais combien de données nous sont inconnues pour arriver à des catégories claires (et où placer les éventuels chauves ou ceux avec des mèches ou même un subtil balayage)? Et si on divisait en trois, ce chiffre magique: les beaux, les laids, les ordinaires? Non, non. C'est trop subjectif.

Alors...

Par degré de niveau de langue? Par orientation sexuelle? Par coût total des vêtements? Par nombre de liens entre les autres personnages? Par pointure de souliers? Par nombre de lettres dans leurs noms? Par poids de leurs valises pour un voyage d'une semaine dans un tout-inclus à Punta Cana? Par niveaux de désir de réussir une crêpe parfaitement ronde? Par qualité des chansons hypothétiques composées en transposant en notes de musique toutes les lettres ayant servies à les décrire? Par capacité à raconter l'intrigue du téléroman Virginie, à l'envers, sans avoir vu plus d'un épisode par semaine pendant une année? Par possibilité qu'un jour, ils deviennent accrocs à la relecture des aventures de Harry Potter une fois que ces livres seront tombés dans l'oubli? Par mérite général en tenant compte d'une série de facteurs trouvés au hasard en découpant un million de petites annonces dans la section «Rencontres» des dix journaux les plus mal écrits selon un comité formé d'un nombre équivalent aux chances de voir une aurore boréale au Manitoba en novembre de personnes ayant tenté d'arrêter de manger des mauvais gras en excluant toutes fringales spontanées entre 1h00 et 3h30 du matin dans le fuseau horaire incluant toute la Chine et dans tous les autres fuseaux dont le UTC+X fait correspondre X à une quantité plausible de planètes semblables à la Terre mais introuvables dans toutes les galaxies connues par l'être humain moderne?

Alors, je vous ai manqué?

vendredi 15 octobre 2010

Thérèse (rôles secondaires)

Thérèse? Mais qui était Thérèse?

Thérèse, c'était la voisine de Diane-Isabelle. Vous savez, Diane-Isabelle, la mère du petit Félix, qui fait du karaté et de Luc, l'adolescent souffrant d'un handicap intellectuel? Rappelez-vous: il jouait dans la cuisine, il vidait tiroirs et armoires, il y avait un couteau, puis quelques jeux dangereux... Thérèse, c'était celle qui n'avait pas répondu à la porte quand Diane-Isabelle avait cogné afin de lui demander de garder un oeil sur Luc pendant une petite heure, le temps d'un cours de karaté donné par Gaétane, la collègue de Jean, le célibataire et veuf de son copain Thomas, celui qui aimait les chats et qui avait fait acheter Chopin juste avant de mourir. C'est plus clair, maintenant?

Eh bien, Thérèse, elle, aimait la clarté. Un peu de désordre dans la maison, elle pouvait vivre avec. Mais du désordre dans les idées, elle avait une sainte horreur de ça.

D'ailleurs, quand Diane-Isabelle était venue, ce soir-là, cogner à sa porte, Thérèse y était. Mais elle ne répondit pas. Non. Elle en avait assez de cette voisine, qui faisait pourtant pitié, mais qui n'osait jamais mettre les choses au clair. Thérèse aurait aimé entendre, une bonne fois, quelque chose de précis. Mais non! C'était toujours des «je ne voudrais pas vous déranger, mais...», des «je ne sais pas quand je vais rentrer, mais...» ou des «j'aurai aimé vous avertir d'avance, mais...»: toujours des «mais».

C'était vrai, elle était vieille, seule, retraitée. Mais était-ce une raison pour qu'on présume que sa vie n'avait pas besoin d'être bien planifiée? Était-ce une raison pour ne pas dire clairement: «J'ai besoin de vous»?

Ce qui était triste, c'était qu'elle aimait s'occuper de Luc, au fond. Vraiment, cet enfant, malgré son handicap, était une soie. Il ne bougeait presque pas, ne parlait presque pas. Pas en sa présence, en tous cas. Elle devait avoir des capacités particulières avec les enfants handicapés. Son calme devait être rassurant. Elle ne pouvait pas en dire autant de Diane-Isabelle. Cette dernière, pensait Thérèse, manquait vraiment de concentration. Elle n'avait pas d'objectifs clairs. Elle courait dans tous les sens sans ne jamais savoir où elle allait. Ça faisait peine à voir, vraiment.

Thérèse avait été une bien meilleure mère. Ses enfants, maintenant plus vieux, n'avaient pas tous bien réussi leurs vies, mais chose certaine: elle n'était pas à blâmer pour tous ces échecs. Non, non. Que Lucien, son premier, soit devenu un alcoolique violent, ce n'était certainement pas sa faute à elle, elle qui n'avait jamais bu de sa vie. Sa fille Françoise ne réussissait pas si mal dans sa carrière, malgré ses enfants qui étaient de vrais monstres, mais Thérèse avait pourtant été une mère exceptionnelle. Jean-Marc, son petit dernier, n'avait jamais réussi à trouver sa voie et passait d'un emploi instable à un autre. Thérèse, elle, avait pourtant eu une carrière en secrétariat étonnante pour une femme de sa génération. Elle avait été un modèle parfait pour ses enfants et pour tout son entourage.

Maintenant, dans sa solitude, elle pouvait toujours se conforter en se rappelant à quel point elle était, au fond, une personne extraordinaire.

Vraiment, elle méritait mieux qu'un rôle secondaire.

jeudi 14 octobre 2010

Akio et Pan Yu (rencontres fictives)

Akio consultait, par bio-intégration, les données relatives à la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de sa grand-mère. Il lui découvrit une soeur, qui vivait à Shanghai. Cette femme, Pan Yu, était morte engloutie sous des tonnes de béton.

Akio fut touché par l'histoire de cette personne, qu'il considérait comme un membre de sa famille. Il fut touché, mais ne pleura pas. En effet, il y avait des années que les humains ne pleuraient plus, les glandes lacrymogènes s'étant atrophiées peu à peu. L'air contrôlé de la station spatiale comportait en effet une quantité suffisante d'humidité constante pour que les yeux des êtres humains ne soient jamais ni trop humides, ni trop secs. Les larmes ne servaient plus à rien, au fond, c'étaient dit les généticiens. Trois générations plus tard et plus personne ne pouvait physiquement verser de larmes. Tant de choses avaient été rendues inutiles au cours du dernier siècle. Les relations sexuelles ne se pratiquaient plus. Même la nourriture et les fonctions digestives avaient été modifiées afin de rendre le tout plus simple, plus économique, plus propre.

C'est donc les yeux ni trop secs, mais surtout ni trop humides, qu'Akio pensa à cette arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-tante, cette pauvre Pan Yu. Qu'allait-il découvrir encore sur le passé de son espèce, sur son propre passé? Tant de misère!

Akio songea alors à son présent, exempt de toute forme de réelle infortune. Il savait que cela était physiquement impossible, mais il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

mercredi 13 octobre 2010

Ludovic et Anneke (rencontres fictives)

Ludovic avait cessé d'être à l'emploi de Vin depuis déjà six mois, mais il ne s'était pas encore décidé à mettre la main à la pâte de sa propre production artistique. Toutes ses journées étaient passées à paresser, à manger n'importe quoi et à regarder la télévision. Quand ses quelques amis lui demandaient ce qui l'occupait, il répondait un vague: «Ah, je fais de la recherche», puis il tentait de changer de sujet en posant des questions. Comme tous ses amis aimaient parler d'eux-mêmes, il n'en fallait que peu pour qu'on le laisse tranquille avec son manque de motivation au travail. Il prenait le contrôle de la conversation tout en ayant plus à parler.

Il avait d'abord imaginé que de ne plus travailler dans l'ombre du photographe vedette qu'était Vin lui apporterai beaucoup de temps pour sa création. Il s'était vu, faire de la photo, peindre, créer des installations et se faire un nom dans le monde de l'art contemporain. Son propre nom. Après tant d'années de travail acharné quoique anonyme, il s'était senti prêt.

Bien écrasé dans son fauteuil, mangeant des croustilles à longueur de journée, il ne semblait pourtant pas prêt à devenir le grand artiste qu'il disait vouloir être. Même son appartement de Palermo Hollywood, normalement si bien rangé, reflétait cette inertie. La poussière s'accumulait. Les vêtements sales s'empilaient. La cuisine s'était transformée en une vraie zone sinistrée.

Parfois, il lui arrivait de penser que d'avoir quitté Vin avait peut-être été une erreur. Auprès de Vin, au moins, il était actif. Séparé de lui, il ne se sentait pas libre comme prévu, mais bien complètement démuni. «L'inspiration, ça ne se commande pas», se disait-il pour se rassurer. Cet auto-mensonge n'avait aucun effet, sinon de nourrir en lui son sentiment de culpabilité. L'inspiration, elle se trouvait partout et ça, il le savait, au fond.

À la télé, il regardait n'importe quoi. Toute la journée, il était hypnotisé devant son écran plat, traitant à peine les images dans son cerveau.

Ce soir-là, cependant, il fut fasciné par une nouvelle émission de télévision, une traduction espagnole de la version européenne de Hoarders, intitulée Amontonadores. Cette émission présentait des gens en détresse qui ne peuvent s'empêcher d'accumuler des masses d'objets et de détritus dans leurs demeures. L'épisode de cette soirée mettait en vedette une certaine Anneke, une vieille Suédoise qui avait transformé sa maison en un dépotoir insalubre.

Tout dans cette émission était mis en oeuvre afin que les téléspectateurs soient dégoûtés: des images chocs, des entrevues pathétiques, de la musique dramatique, des textes touchants en surimpression, des gros plans de matières fécales et tant d'autres choses encore. Un long plan séquence nous faisait découvrir cet étrange espace qu'habitait Anneke, une dame âgée vêtue de haillons. Cet environnement, vraiment, c'était à donner des haut-le-coeur. Mais pas pour Ludovic.

Ludovic était fasciné, lui. Il était rivé à son écran de télévision. Il observa comment tous ces objets étaient finement organisés dans cette apparence de désordre. Il remarqua comment ce qui ne paraissait être que des ordures était en fait une accumulation consciente qui respectait plusieurs principes visuels et conceptuels. La palette de couleurs était contrôlée. Les objets étaient arrangés, assemblés. Les tas formaient des formes dynamiques, qui se répondaient, communiquaient. Même la présence de vieux tissus devant les fenêtres, seules sources de lumière, venait achever non pas un désastre insalubre, mais bien une oeuvre. Une grande oeuvre. L'oeuvre d'une vie.

Il admira cette artiste incomprise. Alors que l'animatrice de télé et son équipe s'apprêtait à tout jeter, à tout ranger, à tout détruire, il eut le réflexe d'éteindre la télévision. Il ne voulait pas être témoin de ce massacre, de cet acte de vandalisme horrifiant. Anneke était une artiste, une vraie. Il se compara à elle et vint rapidement à la conclusion que son petit talent artistique à lui n'arriverait jamais à la cheville du talent de cette femme, de ce génie.

Il resta figé dans son fauteuil. Il fixa l'écran noir pendant des heures. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

lundi 11 octobre 2010

Marie et Henri (rencontres fictives)

Ce jour-là, Henri était parti faire du camping sauvage. Léonie, son épouse, l'avait bien averti de lui laisser la maison à elle seule. Ce n'était pas trop en demander, arguait-elle. Après 47 ans de mariage, ce genre de petite demande était normal, après tout. Choupette fut également mise temporairement à la porte par Léonie, qui l'aimait pourtant comme une mère aime son enfant. Une femme retraitée pouvait bien vouloir un brin de solitude de temps à autre? Henri, pas du genre à se plaindre, avait sorti son vieux matériel de camping, qui n'avait pas servi depuis des dizaines d'années, puis roula, en compagnie de Choupette, vers Saint Antoine-Abbé.

Le terrain de camping qu'Henri choisit, bien que peu éloigné de la ville, était parfaitement rustique. Il représentait tout ce qu'Henri avait toujours aimé: la nature, la vie simple, l'obligation de faire preuve de débrouillardise face à des installations plus que rudimentaires. En plus, comme septembre tirait à sa fin, il se voyait jouir d'un espace presque désert et en plus, pas trop cher. Passer un jour et une nuit à vivre comme ses ancêtres hurons (sa grand-mère était huronne), c'était un rêve réalisé.

Avec Léonie, luxe et confort avaient été la règle, pendant ces 47 années. Il n'était pas question de dormir sous une tente, de manger à même une casserole ou d'éviter de se laver pour éviter les piqûres de moustiques. Non, non. Henri, un peu bonasse, avait fini par s'habituer, lui aussi, au confort de ce genre de vie, bien qu'il ne l'eût jamais vraiment choisie. Ce n'était pas l'idée qu'il s'était fait de sa vie, mais, c'était une idée. Et Léonie semblait tellement comblée.

Choupette ne semblait pas se plaindre de son nouvel univers temporaire. Elle gambadait joyeusement à travers les branches mortes, se roulait dans la terre, mordillait des insectes. Son pelage gris perle, bien brossé, ainsi que sa boucle rose prirent rapidement des couleurs plus ternes. Elle jappait gaiement, en tournant autour d'Henri qui finissait de monter sa tente.

Henri se dirigea vers sa voiture, où il avait laissé sa glacière, afin de se déboucher une bière. Il prit aussi une langue de porc dans le vinaigre, aliment que Léonie interdisait de séjour dans leur demeure, qu'il mangea avec plaisir et avec ses doigts. Il jeta un petit morceau à Choupette, qui le renifla. Henri l'aurait juré: la petite chienne regarda autour d'elle afin de voir si Léonie n'était pas dans les parages, puis, lorsqu'elle fut bien assurée que sa maîtresse n'y était pas, elle grugea la chair rose en grognant de bonheur.

Plus tard, autour d'un feu, Henri resta longuement assis, immobile, presque méditatif. Il se sentit calme et heureux. Le silence fut brisé par une sonnerie de téléphone cellulaire. Choupette se réveilla en sursaut d'un sommeil profond. «Maudit! J'ai pas fermé ça, moi?», se dit-il. Il fouilla dans sa poche et répondit.

«Papa? C'est Marie.» C'était sa fille. Pourquoi appelait-elle, si tard, et à son numéro de cellulaire? «Papa, il faut que je te parle.» Lui parler? Pour lui dire quoi? Pourquoi ne pas avoir appelé sa mère, comme d'habitude? Depuis quand avait-on besoin de lui parler, à lui? «Papa, je suis dans la marde. Les photos. Quelqu'un les a volées cet après-midi.» Les photos. Non, ce n'était pas possible. Volées? Mais, par qui? «Tu le sais très bien, qui. Papa, il faut que tu m'aides. Y'a juste toi qui...» Marie pleura. Henri, peu habitué à composer avec les émotions trop exprimées, ne sut quoi répondre, sauf: «Fais-toi z'en pas, ma belle. Je vas tout arranger ça. Mais arrête de pleurer, là. Tout va bien aller, tu vas voir. Tout va bien aller...»

Avoir des enfants, ça non plus, ça n'avait pas été son idée. Il s'y était fait et était même très fier d'eux, surtout de Marie, mais jamais il n'avait réellement désiré être père. C'était une de ces choses qui étaient survenues dans sa vie, comme ça, et dont il s'était accommodé. Jusque-là, son rôle de père n'avait jamais représenté de défi particulier. Il s'était senti à la hauteur. Il n'avait jamais eu à mentir; seulement à se taire, parfois. Sauf en cet instant, juste avant d'éteindre son téléphone. «Tout va bien aller»: rien n'était moins vrai. Il regarda les flammes danser.

Henri ne pleura pas. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

jeudi 7 octobre 2010

Robert (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Robert regardait tout autour de lui avec amusement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il allait enfin pouvoir se débarrasser de tous ces objets encombrants.

Il avait pensé à ce moment-là souvent et ce, depuis fort longtemps. «Un jour, je vais tout jeter. Tout. Toute cette matière autour de moi sera évacuée de mon univers et je pourrai recommencer à zéro.», se disait-il périodiquement. Il est vrai que le rangement, ce n'était pas son truc. Bien sûr, tous ses amis auraient cru le contraire, mais ils se trompaient. Non, Robert n'aimait pas classer ses possessions. Pour lui, c'était un passage obligé, une tâche incontournable afin de connaître un jour son idéal de pureté. Mais ses expériences répétées ne lui avaient que confirmé ce dont il se doutait depuis tant d'années, mais qu'il se refusait à accepter: sa quête était impossible.

Vivre dans son monde de rêve, où rien ne dépasse, rien n'est de trop, rien ne semble pas à sa place, avec tous ces objets accumulés pendant toute sa vie, ça n'avait aucun sens. Il resterait toujours quelque objet souvenir pour défaire le tableau. Par exemple, une collection d'articles de cuisine, au fil des années, subit tant d'embûches: des lignes de produits qui changent de look, des compagnies qui font faillite, des objets qui s'usent inégalement, des choses perdues, ébréchées, oubliées, retrouvées... Il n'y avait qu'une seule façon d'atteindre cette perfection qu'il recherchait tant. Il fallait tout jeter, sans exception, et recommencer.

Quel plaisir avait-il à bourrer des sacs à ordures gigantesques de toutes ses possessions! C'était une vraie fête. Tout y passa. Articles de cuisine, outils de jardinage, photos, livres, serviettes, draps... Tout. Ses meubles furent descendus un à un sur le trottoir, où ils passèrent de courtes minutes avant d'être ramassés par quelque passant. Les électroménagers disparurent encore plus rapidement. Les gros objets, parfois, furent lancés par les fenêtres, directement dans un gros container qu'il avait loué pour cette journée spéciale. Au bout d'une dizaine d'heures, il ne restait presque plus rien. Les sacs furent déposés dans le container et les tout derniers vestiges de sa vie furent mis dans des boîtes qui subirent le même sort. Il ne restait plus rien. Pas même les vêtements qu'il portait, qu'il avait pourtant bien lavés et repassés, la veille, pour cette grande occasion. Rien.

Robert regarda autour de lui en poussant un soupir de satisfaction. Il regarda la grosse horloge Molson qu'il voyait de sa fenêtre. Il était minuit. Minuit juste. Ce détail lui fit plaisir. Il s'endormit en boule, comme un petit chat, sans aucune arrière-pensée. À vrai dire, sans aucune pensée du tout.

Le lendemain, il était prêt à recommencer, à tout racheter, mais tout en même temps cette fois-ci, d'un seul coup, sans faire d'erreur, sans fautes de goût, sans excès, sans embûches. Son bonheur était immense, pur. C'est alors que l'eau, brune et glaciale, monta, monta, monta...

Vue de l'espace, la Terre avait perdu ses couleurs de terre, son bleu, ses variations géologiques. Tout était lisse, comme une bille. Une petite bille brune qui tournait, tournait, autour du soleil, comme si de rien n'était.

lundi 4 octobre 2010

Jean (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Jean regardait tout autour de lui avec impatience. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Mais où se trouvait donc ce plat à fondue au chocolat? Ça devait bien faire trois heures qu'il le cherchait.

Jean vivait seul dans un petit appartement design, à Lévis. De sa cuisine design, il voyait sa salle à manger design, son grand salon vitré design, le fleuve design et même un bout du Château Frontenac, presque design lorsque couvert de neige. C'est d'ailleurs en observant cette neige tomber qu'il eut l'idée de se faire une belle fondue au chocolat. La petite flamme, le chocolat visqueux et fumant, son chat Chopin bien blotti contre lui et quelques épisodes de Grey's Anatomy: tout cela allait le tenir bien au chaud. La soirée s'annonçait parfaite. Jusqu'à ce qu'il se mette à chercher son plat à fondue.

Il n'y avait pas beaucoup d'espace de rangement chez lui: à peine quelques armoires dans la cuisine et un seul grand placard pour tout le reste. Il était clair que son plat à fondue se retrouverait dans un de ces endroits.

Dans la cuisine, où il avait débuté ses recherches, il avait d'abord fouillé tranquillement. Son plat, il l'avait placé derrière son four à raclette. Il l'aurait juré. C'était logique: les articles de cuisine chauffants devaient tous se retrouver ensemble. Son système avait été prévu pour éviter d'avoir à égarer des objets. Mais lorsqu'il vit que son plat à fondue ne se trouvait pas dans le secteur approprié, il eut un moment de doute. Peut-être avait-il décidé qu'un plat à fondue ne méritait pas un espace dans la cuisine? Après tout, il ne s'en servait pour ainsi dire jamais.

Ça lui revint, d'un coup: il l'avait emballé dans du papier à bulles, puis rangé avec ses chandeliers de Noël, dans un bac de plastique sur la tablette du haut de son grand placard. La lueur des chandelles rouges et or, celle du petit brûleur du plat à fondue: il y avait là un thème qui ne trompait pas.

Dans le grand placard, il passa deux heures à tout vider, frénétiquement. Sa chambre avait l'air d'avoir été cambriolée. Mais nulle trace de son plat à fondue. Il hurla très fort: «Câlisse!», ce qui fit sursauter Chopin, puis retourna vers la cuisine.

«Il faut toujours retourner au premier endroit où l'on a cherché», se rappela-t-il, en respirant profondément pour se calmer. Il vida la tablette des articles chauffants. Pas de plat. Il pensa: «Suis-je bête, j'ai dû placer ce plat à fondue avec les coupes à dessert. C'est logique.», mais près des coupes à dessert, il n'y avait que des bols à mélanger, un ensemble de tasses à mesurer, une cloche à gâteaux et des plats Tupperware. Soudain, il fut pris d'un nouvel élan de rage. En quelques minutes à peine, tout le contenu de sa cuisine se retrouva par terre. Il allait trouver ce plat à fondue, coûte que coûte, comme si sa vie en dépendait.

C'était pourtant évident: ce plat n'était pas dans la cuisine, aussi étrange que cela puisse paraître. La logique ne fonctionnait plus, alors il allait changer de tactique. Il se mit à chercher partout dans l'appartement, dans les endroits les plus bizarres. Il retourna tous les coussins du canapé, il fouilla sous tous les meubles (même ceux qui n'avaient pas assez d'espace dessous pour ranger quoi que ce soit et encore moins un plat à fondue), défit ses draps, vérifia derrière la porte de la douche, dans la laveuse, dans la sécheuse, dans la pharmacie, dans l'urne funéraire de Thomas, dans les poches de tous ses vêtements, derrière les portes, sous les tapis. Son appartement, c'était devenu sa zone de guerre. Un vrai désastre. Il courait dans tous les sens, rouge de colère, en criant de plus en plus fort.

Un cri encore plus puissant le fit s'arrêter net. Il regarda sous son pied. Chopin. Écrasé entre la semelle de son soulier et un support design pour magazines design, renversé.

Toute la nuit, il pleura, de larmes chaudes qui coulaient sur le ventre refroidi de Chopin. «Pas logique. Pas logique. Pas logique...», qu'il se répétait sans cesse, pour éloigner de son esprit ce doute qui le hantait: peut-être n'en avait-il jamais eu, de plat à fondue?

dimanche 3 octobre 2010

Jérémie (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Jérémie regardait tout autour de lui avec innocence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. «Julie! Viens voir, viens voir! Y'est trop cute!», cria le père de Jérémie. Julie, la mère, arriva aussitôt, une pile de vêtements bien pliés dans les bras, qu'elle déposa sur le comptoir. «Non, mais y'est-tu pas assez coquinet, celui-là!», répondit-elle, en souriant de fierté. «Coquin de coquinot de coquinet!», lança-t-elle en riant vers son petit trésor, un bambin d'à peine vingt mois.

«Va chercher la caméra, Jacques. Y faut mettre ça sur Youtube. C'est trop cute!», dit-elle à son mari qui fila vers le gros meuble de rangement dans l'entrée. Lorsqu'il revint, Jérémie s'en donnait à coeur joie dans ce fatras domestique. Ça ne lui avait pas suffit d'avoir sorti une grande partie du contenu des armoires de cuisine et d'avoir tout répandu par terre, il voulait maintenant jouer avec tous ces trésors fraîchement découverts. Il se coiffa d'une passoire Tupperware vert pomme en ricanant. Papa et maman observaient cette mascarade, attendris et excités.

Jacques se mit à genoux et commença à filmer son fils. Julie tentait de stimuler son petit à faire des risettes et des singeries, tout en évitant d'apparaître dans l'image filmée. «C'est à qui, ces beaux jouets-là, hein, c'est à qui?», demanda-t-elle à Jérémie d'une voix de marionnette. L'enfant semblait l'ignorer, ce qui ne l'empêchait pas de faire le fanfaron. Ses deux pieds se trouvaient dans des casseroles et glissaient sur les tuiles du plancher, comme des patins bruyants. Julie lança l'éponge de cuisine vers son fils, afin qu'il l'attrape comme un ballon. «Attention, on voit tes bras, on voit tes bras!», chuchota Jacques, professionnel.

Jérémie s'amusait ferme. Soudain, il eut une idée rigolote: il baissa son pantalon pour montrer ses fesses à la caméra. «Non, Jérémie, non! C'est pas beau, ça.», fut la réaction de Julie, entre l'amusement et la panique. «C'est pas grave, Julie, voyons!», ajouta le cinéaste en herbe. Encouragé, Jérémie fit face à la caméra. Son pantalon était maintenant descendu au niveau de ses chevilles. Il se munit d'un verre en plastique rose et se mit faire des mouvements de va-et-vient avec autour de sa bouche. Il faisait des «ah» en riant à cause de l'écho créé par le vide du contenant. Jacques souriait toujours, un peu figé. Julie observait tantôt la scène, tantôt son mari, n'osant pas intervenir. Jérémie se mit à rugir et, continuant le mouvement de va-et-vient, déplaça le verre autour de son sexe.

«Ça suffit, là! Ça suffit!», intervint vivement Julie. Elle donna un coup sur la caméra qui se fracassa au sol. Elle se jeta sur son fils pour remonter son pantalon. Jacques ne bougeait plus, troublé. «On fait pas ça, Jérémie, c'est pas beau!», cria-t-elle d'une voix ferme mais tremblotante. Elle ajouta: «Jacques, reste pas là à rien faire! Aide-moi un peu, maudit niaiseux!», d'un ton autoritaire. Jacques ramassa la caméra, appuya sur le bouton «STOP», puis se mit à ramasser tous ces articles de cuisine. Julie, tenant Jérémie d'une main, rangeait rageusement le tout, sans faire attention à l'ordre. Elle versait de grosses larmes. Jacques était muet comme une carpe. Jérémie, en colère, pleurait, hurlait à pleins poumons.

La caméra fut jetée aux ordures et la carte mémoire fut écrasée à l'aide d'un attendrisseur à viande. Les jeux innocents de Jérémie ne parurent jamais sur Youtube.

lundi 27 septembre 2010

Léonie (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Léonie regardait tout autour d'elle avec délice. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Ça faisait déjà deux mois qu'elle ne pensait qu'à ce jour, qui était enfin arrivé. Elle allait faire son lavage de tablettes de cuisine annuel.

Bien sûr, il lui arrivait de vider une tablette pour passer un coup de chiffon de temps en temps, mais aujourd'hui, c'était l'occasion de revoir tout le contenu de sa cuisine au grand complet, de faire le point. Elle trouvait un plaisir incroyable à passer chaque pièce en revue, une à la fois, de la regarder, comme d'autres regardent leurs vieilles photos de famille. Elle en profitait pour tout nettoyer soigneusement, caressant chaque courbe de couvercle, savourant les douces textures de l'acier inoxydable, de la porcelaine ou du Tupperware.

Cette journée, c'était sa préférée. Son petit Noël juste à elle. Pour bien apprécier chaque instant, elle prenait soin de mettre à la porte son mari, qui en profitait pour faire du camping sauvage, ainsi que Choupette, sa petite chienne qu'elle aimait énormément, mais qui allait suivre Henri dans son périple en forêt, qu'elle le veuille ou non. Léonie ne négligeait aucun détail: l'éclairage à son maximum (pour ne rien laisser passer), le plancher lavé à fond (la brosse à dent était son alliée pour les espaces entre les tuiles), du parfum d'intérieur cher (et non ceux disponibles en pharmacie, qui ne servaient que les autres 364 jours de l'année) et CHIC, la radio 100% classique, que son mari ne supportait pas.

Elle frotta une première fois toutes les tablettes avec une eau savonneuse, ne négligeant pas non plus les fonds de tiroirs, puis rinça avec de l'eau tiède. C'était la première étape. Ensuite, elle passa en revue les zones problématiques et les identifia avec des petites feuilles autocollantes colorées (cette année, c'était rose), tirées du bloc-notes qui ne servait normalement qu'à retranscrire les numéros de téléphone. Ensuite, elle attaqua ces zones avec une solution bien à elle, meilleure que tout ce qui était disponible dans le commerce, qui contenait, entre autres: eau de Javel, bicarbonate de soude et une goutte d'eau de rose. Après, elle rinça à nouveau, avec une éponge neuve qu'elle jeta aussitôt terminée cette étape. Le dernier passage, c'était son petit cadeau. Elle prit un linge blanc, qui ne mentirait pas sur la possible saleté oubliée et nettoya voluptueusement toutes les surfaces une dernière fois. À chaque coup avec le linge, elle observait le coton blanc immaculé avec fierté, mais aussi en ressentant à chaque fois comme un petit deuil. Elle ne revivrait plus ce moment avant l'année prochaine.

Le lave-vaisselle, pendant tout ce temps, fonctionnait à pleine capacité, en produisant son vrombissement rassurant. Elle dut bien le remplir et le vider huit fois, cette journée-là. Les pièces plus encombrantes ou plus fragiles, elle les lavait à la main, une fois les tablettes bien propres. Sa lessive, la veille, avait été prévue en fonction de cette journée spéciale: tous les linges à vaisselles étaient nets et repassés. Ce jour-là, elle en passa une bonne douzaine, voulant éviter les traces souvent laissées par les linges trop humides. Elle souriait devant chaque morceau replacé, se remémorant du coup les plus beaux moments de sa vie: son mariage, son voyage de noces, la naissance de ses quatre enfants, l'arrivée dans sa vie de Choupette.

Elle se souvenait de la provenance de chacune des pièces: le bol à salade en verre taillé offert par Noelline, sa grande amie; les verres à jus, humblement accumulés dans une station-service entre 1973 et 1976; l'essoreuse à salade, tout dernier article jamais acheté au Simpsons de son quartier avant sa fermeture. Sa cuisine, c'était comme le récit de sa vie, comme une biographie détaillée qu'elle aimait relire. Tout y restait gravé, peu importe combien elle aurait pu frotter.

Debout, au milieu de sa cuisine, Léonie regarda autour d'elle avec satisfaction. Tout était impeccable, bien rangé.

C'était clair: elle avait vraiment réussi sa vie.

samedi 25 septembre 2010

Luc (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Luc regardait tout autour de lui avec détachement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il traversa la pièce en se traînant les pieds, faisant du coup bondir les objets sur son passage dans un vacarme qu'il ne semblait même pas entendre.

Pour un adolescent de son âge, ce genre de jeu n'était pas habituel, mais, pour Luc, qui souffrait d'une déficience intellectuelle, c'était un rituel récurrent. Sa mère avait beau lui répéter que chaque chose a sa place et chaque place, sa chose, mais il semblait totalement insensible à ces mots maternels. À force de passer le plus clair de son temps à la maison, il s'était imaginé que tout le territoire du modeste domicile faisait un excellent terrain de jeux. On n'avait pas voulu qu'il continue de fréquenter cette école, pourtant charmante, alors, il n'allait pas se gêner. Tout ce qui l'entourait allait devenir sa propriété et il allait en faire ce qui lui plaisait, qu'on le veuille ou non.

Plus jeune, on ne l'aurait jamais laissé seul à la maison, pas même pour quelques courtes minutes, mais maintenant, il lui arrivait de se retrouver sans surveillance, parfois même pendant près d'une heure. C'est qu'il y avait tant d'autres choses à faire dans cette famille: maman devait faire les courses, aller reconduire le petit Félix à ses cours de karaté, aller au bureau de poste, se rendre chez son psychologue et tant d'autres choses encore. Heureusement, avec son travail de rédactrice pour le magazine Intérieur jour, elle pouvait assurer une présence quasi constante auprès de Luc. Assise devant son ordinateur, elle avait développé cette seconde nature qui lui donnait une vue périphérique et une ouïe aussi aiguisée que celle d'un animal sauvage.

Ce jour-là, cependant, on l'avait convaincue de l'importance d'assister au combat de karaté de son petit dernier. La voisine, souvent prête à venir jeter un petit coup d'oeil de temps à autre, n'avait pas répondu aux multiples appels téléphoniques, ni même à la porte. Luc allait avoir à rester seul. Ce n'était que pour une toute petite heure, après tout.

Luc n'allait pas s'en plaindre. Enfin, allait-il pouvoir jouir de tous ses jouets à sa guise? «Tu vas rester sage?», lui avait-on demandé. D'un hochement de tête mécanique, assis tranquillement devant la télévision, il avait paru rassurant. Mais aussitôt qu'il entendit le claquement de la portière de la voiture, il se leva et commença à explorer.

Autour de lui, toutes ces choses normalement interdites semblaient resplendir, briller. D'abord, il ne fit que les observer de près. Les coussins du sofa, les cadres sur les murs, les poignées des portes, les tablettes remplies de bibelots: tout ça prenait vie. Mais c'est dans la cuisine que la vraie faune se cachait et ça, Luc le savait.

Il ouvrit d'abord un tiroir, juste un peu, juste pour voir. Les ustensiles reluisaient. Au fond, se terrait quelque chose d'intrigant qui scintillait plus encore. Il tira, tira, mais, ne connaissant pas sa force, il tira tant que le tiroir sortit complètement de son rail, tomba par terre, se vidant de son contenu. Sur les tuiles du plancher, ça faisait comme une étoile qui explose. Il ne ria pas, puisqu'il ne riait pour ainsi dire jamais, mais trouva ça vraiment drôle, au fond. «Pourquoi bouder mon plaisir?», dut-il penser. Tous les tiroirs y passèrent, produisant à chaque fois un bruit puissant. Puis ce fut au tour des armoires: celle des casseroles, celles qui contenaient de la nourriture, celle où se trouvait la poubelle, celle des Tupperware et toutes les autres aussi. Chacune fut ouverte, explorée, vidée de gestes lents et impassibles, mais d'une remarquable efficacité.

Au sol, se trouvait, enfin, un désordre apaisant. Luc traversait ce fouillis en marchant, d'abord comme un somnambule, puis comme un conquérant. Il s'y vautrait, en se roulant comme un déchaîné. Il en avait jusque par dessus la tête. Il roulait, roulait. Il y eut un grand éclat de rire, puis... plus rien.

«Maman! Viens voir, vite!»: c'était le petit Félix, dans son kimono blanc. Sa mère arriva en courant, paniquée.

Un long couteau brillait, d'argent et de rouge, parmi cet amas immense, d'où perçait presque imperceptiblement le visage de Luc. Un visage figé, mais souriant.