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dimanche 7 novembre 2010

Robert au casino

Robert détestait les casinos. Toutes ces lumières clignotantes, ces machines visuellement et auditivement polluantes, cette décoration ostentatoire à la limite du kitsch, vraiment, Robert avait tout ça en horreur.

Or, pour toutes sortes de raisons, ce soir-là, Robert était allé passer la soirée au casino.

Dès son arrivée, ça le frappa: ici, le bon goût n'avait pas sa place. Et le bon goût, Robert connaissait. Si un jour l'humanité décidait de légiférer sur le bon goût, il serait le candidat idéal pour en déterminer les limites. D'ailleurs, il rêvait souvent à ce jour, en s'imaginant, penché sur des dossiers chauds comme l'interdiction ou non du foulard musulman sur des bases uniquement visuelles. De cet angle, avec son jugement aiguisé, il se sentirait enfin vraiment utile à la société.

Au casino, si on lui avait donné la responsabilité de décider de l'existence de ce qui l'entourait, même avec beaucoup de bonne volonté de sa part, il n'aurait pas resté grand chose. Sous ses pieds, les tapis bariolés se suivaient, mais ne se ressemblaient pas, sinon dans leur désir d'agresser le regard. Au-dessus de sa tête, des faux plafonds aux textures aussi variées que clinquantes, semblaient s'abattre sur les têtes. Devant, que du laid: des machines massives, joufflues, aveuglantes de leurs lumières multicolores et jamais tamisées. Tout autour, rien n'était subtil, doux, apaisant. Tout n'était présent que pour étourdir.

La laideur, devait-il le dire, s'était aussi malheureusement emparée des gens qui fréquentaient l'établissement. Il vit des coiffures ridicules, des robes et même des vêtements masculins envahis de paillettes, des maquillages excessifs sur tant de personnes pathétiquement bien intentionnées. D'autres, eux, avaient opté pour le confort: pantalons sans forme, souliers insignifiants, chandails de coton ouaté décorés de têtes de loups. Chez tout ce monde, des regards hagards, hypnotisés. Heureusement, Robert n'était pas ici pour être baigné de beauté, ni même pour aller à la rencontre de confrères humains, mais pour jouer. C'était l'utilité d'un casino, non?

Il s'approcha de quelques machines. Non seulement le fouillis visuel ne permettait pas ce moment de détente qui lui semblait pourtant propice dans un «lieu de divertissement», mais tout paraissait conçu pour créer la confusion. Même les actions les plus simples se voyaient compliquées. Où fallait-il mettre l'argent? N'était-ce pas là le but premier de ces appareils? Tant de fentes, de trous, d'interstices se côtoyaient. Tant d'instructions écrites en lettres minuscules, sans aucun souci d'équilibre graphique ne faisaient croire qu'à un travail de dernier de classe d'une école de design de bas étage. Tant de boutons s'alignaient, quand, au fond, un seul aurait sans doute suffit.

Tentant de faire fi de ce désastre conceptuel, Robert tenta de jouer. Jouer? À quoi donc jouait-on, ici, au fait? Pour jouer pour vrai, ne fallait-il pas être mis au courant du but du jeu? Certains arrangements plaisaient à l'oeil de Robert, comme cette série «citron - lingot d'or - citron», si douce à l'oeil de par sa monochromie, mais ne valaient pas de récompense. En revanche, les gros lots, souvent, apparaissaient aux moments les plus incompréhensibles, alors que la machine, avec des motifs étoilés démodés ou des images stroboscopiques, redoublait d'ardeur pour déplaire esthétiquement. Ces «jeux» ne faisaient preuve d'aucune logique, vraiment.

Au bout de la soirée, après de multiples tentatives de comprendre cet univers, Robert se retrouva exactement avec le même montant d'argent qu'à son arrivée. Cela lui plut. Il trouva, dans l'absurdité de cet échange entre son argent à lui et l'argent du casino, un équilibre rassurant.

C'était, pensa-t-il, le seul élément équilibré de toute cette aventure.

samedi 6 novembre 2010

Robert rencontre Martine

Robert aimait bien les enfants. Ceux des autres. Pas plus de quelques heures d'affilée. Sous surveillance (et quelques sédatifs, au besoin). C'est ce qu'il disait.

Cet après-midi là, il devait passer un peu de temps chez sa vieille tante, car, oui, Robert n'était pas seul au monde. Cela dit, cette vieille tante, il ne la voyait presque jamais. Elle était autonome, après tout. 90 ans et elle préparait elle-même son gruau du matin. C'est qu'elle en avait dedans, la vieille!

Normalement, les visites se déroulaient toujours de la même façon: Robert arrivait, il donnait à sa vieille tante une quelconque plante en pot, ils prenaient place à la table de la cuisine et buvaient du thé au lait avec des petits biscuits secs pendant que la vieille tante racontait tout ce qui s'était passé depuis la dernière visite (c'est à dire: rien) à Robert qui s'efforçait de ne pas voir la décoration trop chargée qui semblait foncer sur lui, comme une bande de loups voraces autour d'un petit poulet. Une fois, un bibelot en fausse porcelaine représentant une fermière entourée de lapereaux recouverts de minuscules cristaux brillants avait lancé un regard menaçant à Robert. Il l'aurait juré.

Ce jour-là, cependant, la routine fut brisée. En effet, La vieille tante avait auprès d'elle une jolie petite fille, la nièce de la fille de la voisine (ou quelque chose du genre). Cette enfant, qui portait une robe rose toute délicate, bien qu'un peu courte et qui laissait voir impudiquement sa petite culotte, s'appelait Martine.

Dès que Robert entra chez sa vieille tante, Martine se jeta sur lui. Il faillit échapper son dieffenbachia enveloppé dans une pellicule plastique transparente. «Bonjour, toi, comment allez-vous?», dit-il à l'enfant qui le serrait au niveau des genoux. «On va jouer!», répondit la gamine, enthousiasmée. Robert eut à peine le temps de poser la plante sur la table et de saluer sa tante qu'il se retrouva assis par terre devant un arsenal de poupées et de pouliches roses en plastique.

«La celle avec des coeur dessus, c'est ma mienne, ok?», dit Martine. Robert eut envie de rectifier les erreurs de syntaxe de cette fillette, mais l'enthousiasme de cette dernière eut raison de cette réplique. Il répondit donc: «Bon, moi je vais placer les poupées en rang et on va leur faire une course de pouliches, ok?». La vieille tante, qui préparait le thé en regardant vaguement une vidéo de pilates d'une ancienne plongeuse olympique, jeta un coup d'oeil attendri vers Robert.

Quelques minutes plus tard, Fard-à-joues battait Crinière-dorée à plate couture devant une foule en délire. Le thé était prêt. La vieille tante prit place à table, attendant que Robert vienne la retrouver. Celui-ci, cependant, n'était pas prêt à boire le thé. Il avait la tête ailleurs. Il exigea une course de revanche, cette fois-ci avec une pouliche plus robuste. Il n'allait pas se faire humilier devant tant de poupées disparates, ah non. Il sélectionna attentivement la pouliche fuchsia avec des points jaune clair et annonça que Fifi-brindacier allait se mesurer à Fard-à-joues.

La vieille tante buvait son thé, trempant des biscuits secs dedans avec précaution, en prenant soin de ne pas laisser flotter trop de miettes dans le liquide chaud.

Robert et Martine durent bien jouer plusieurs heures ensemble, pas seulement avec les pouliches (Robert délaissa les pouliches dès sa première victoire, celle de Gomme-à-mâcher), mais avec des jeux de toutes sortes. Martine n'était pas arrivée les mains vides. Son sac à dos était rempli de jeux et de jouets, tous plus colorés les uns que les autres. La plupart de ces objets étaient tout sauf monochrome et épuré, mais Robert ne sembla même pas s'en rendre compte.

Quelques heures plus tard, la maman de Martine, une pimbêche peroxydée, arriva pour venir chercher sa fille. Elle regarda Robert, couché par terre, recouvert de fleurs fabriquées en cure-pipes aux tons pastel. Martine conduisait une petite voiture de Barbie sur le ventre de Robert, tentant de ne pas écraser les fleurs. Il y eut un petit moment de malaise, puis Martine et sa vilaine maman quittèrent en remerciant la vieille tante de son hospitalité. Robert quitta à son tour, voyant que la vieille tante s'apprêtait à regarder à la télévision un film d'action américain, mettant en vedette Steven Seagal, traduit en français. Il embrassa sa vieille tante qui lui sourit, d'un air complice qu'il n'arriva pas à décoder, puis sortit.

Le thé refroidi de Robert resta sur la table jusqu'à la première pause publicitaire, puis la vieille tante le vida dans l'évier de la cuisine, lava la tasse et la replaça dans l'armoire, anse du bon côté, auprès des autres.

jeudi 4 novembre 2010

Robert prend des shooters

Oui, ça lui arrivait, Robert faisait parfois preuve d'excès. Ce soir-là, il rencontra un certain Jack Daniel.

Ce genre de rencontre excessive lui permettait d'être encore plus mesuré le lendemain.

C'était un phénomène qu'il ne comprennait pas, mais qu'il avait fini par accepter comme quelque chose d'inévitable.

Heureusement (?)...

lundi 1 novembre 2010

Robert au pays de l'infiniment petit

Robert, ou plutôt ce qu'il en restait, se trouvait un peu sonné, mais n'allait pas laisser tout tomber, comme ça, simplement pour avoir été dévoré par des morts vivants. Non, non. Robert, c'était un combattant. Il regroupa donc le plus grand nombre de lambeaux microscopiques de son corps et les façonna de manière à former une petite boule: une boulette de Robert, miniature, composée de quelques atomes tout au plus.

La boulette, à son avis, c'était une idée formidable. «Une sphère, ça roule», s'était-il dit. Il se mit donc sur le chemin du retour vers sa maison, afin de terminer cette omelette, avec ou sans lait. Il pourrait peut-être simplement n'y ajouter qu'un peu d'eau?

Comme il était rendu infiniment petit, par contre, le trajet n'allait pas être de tout repos. Heureusement, avec sa taille réduite, il passerait inaperçu devant d'éventuels morts vivants, zombies ou autres monstres terrifiants et affamés.

Ça devait bien faire une demi-heure qu'il roulait et il se rendit compte qu'il avait à peine avancé d'un millimètre. Peu enclin à se décourager rapidement, il poursuivit son odyssée. Sa nouvelle forme et son échelle réduite, au fond, ne l'avaient pas changé, du moins, pas essentiellement. Il restait le même Robert, mais moins en volume, c'était tout. Ce qui avait changé, c'était sa perception du monde qui l'entourait.

En effet, il se mit à remarquer une foule de choses qu'il n'avait jamais vraiment perçues auparavant. La saleté du sol, qui normalement l'aurait dégoûté, paraissait plus organisée d'un point de vue infiniment petit. Chaque atome de saleté se tenait bien à «un bras» de distance de son voisin, dans un système étonnamment complexe mais rigoureux. Les taches cristallisées, surtout, formaient des compositions dont il pouvait maintenant apprécier toute la subtile géométrie. Les tuiles collantes du plancher paraissaient être de plaisantes collines, vue leur porosité. Même la lumière était différente. Cet espace lugubre, agrandi plusieurs fois, s'était transformé en un arrangement ajouré, comme une fine dentelle mathématiquement brodée, où il était possible de voir au travers des objets.

Dans cet univers, qu'il découvrait avec bonheur au fil de son périple, tout lui semblait beau. L'extrême organisation de ce qui l'entourait lui fit presque regretter de ne pas avoir atteint cette taille plus tôt. Il se rendit compte avec joie qu'un atome, bien qu'il fût celui d'une quelconque saleté, ne pouvait pas être sale, lui. Il se sentit en paix. Il se sentit invincible.

D'ailleurs, au-dessus de lui, il avait remarqué des pas. Mais même ces pas n'arrivaient pas à l'écraser. Il resterait toujours une distance minime entre lui et son environnement, entre la boulette qu'il était devenu et les atomes d'une éventuelle semelle de soulier. Ce soulagement lui fit se poser une question: «Moi-même, ne suis-je pas composé d'atomes qui ne se touchent pas vraiment?», puis il s'observa.

C'était vrai. Chaque petite particule du Robert qu'il était maintenant n'était pas attachée à l'autre. Entre chacune, un espace, un vide. Un petit creux.

C'est vrai qu'il n'avait encore rien mangé de toute la matinée.

dimanche 31 octobre 2010

Robert et les morts vivants

Il faisait froid, ce matin-là. Robert, à son réveil, dut augmenter la température du plancher chauffant de la salle de bain. Au bout de quelques minutes, sous ses pieds, les tuiles de céramique noires dégageaient déjà une bienfaisante chaleur. Robert put donc faire sa toilette du matin bien réconforté par son plancher, qu'il aimait tant. Il ne trouva pas sa brosse à dents, mais se dit qu'il méritait bien d'en déballer une nouvelle. Il en retira une du tiroir où il gardait ses brosses de rechange, bien rangées côte à côte comme dans un magasin.

Puis il s'habilla chaudement, et commença à préparer son petit déjeuner. Il voulut faire une omelette, mais au moment où il voulut verser un nuage de lait dans sa préparation afin de la rendre plus duveteuse, il se rendit compte que le contenant de lait avait été rangé vide au réfrigérateur. «Étrange», se dit-il. En effet, ce genre de distraction, ce n'était pas son genre.

Il décida donc d'aller au petit marché du coin afin d'acheter du lait. Il ouvrit la porte du placard d'entrée, pour y chercher son manteau noir Jack & Jones, celui qui était trop chaud pour une journée normale d'automne, mais pas assez pour une journée d'hiver. Il serait juste parfait pour cette calme journée d'automne, fraîche et grise. Ce manteau noir était facile à repérer. Il plaçait toujours les manteaux en camaïeu décroissant, du noir au blanc. Si plusieurs manteaux étaient de la même couleur, c'était le degré d'épaisseur qui dictait l'ordre. Bref, à gauche, vers le milieu de la section des manteaux noirs, se trouverait ce manteau idéal, qu'il ne pouvait pas porter bien plus souvent qu'une dizaine de jours par année. Cependant, lorsqu'il tendit la main vers l'endroit approprié, il ne trouva pas le manteau. Il dut parcourir toute la gamme de coloris pour enfin trouver son manteau camouflé entre un parka vert armée et un coupe-vent vert bouteille. «Très étrange», pensa-t-il. Pourquoi ce manteau s'était-il retrouvé là?

Il descendit dans la rue. Dehors, le matin brumeux ne laissait voir aucune âme qui vive. Les trottoirs étaient déserts, les rues comme arrêtées dans le temps. Arrivé devant le marché du coin, il observa une petite pancarte écrite à la main: «De retour dans 5 minute». Sans «s». Comme il n'avait vraiment pas envie d'attendre le retour de ce dernier de classe, il entreprit d'aller au marché qui se trouvait un peu plus loin, de l'autre côté du pont.

En marchant, seul le bruit de ses pas brisait le silence qui régnait sur son quartier. Il passa sous le pont, où aucune voiture ne roulait. Il entra enfin dans ce petit marché qu'il ne fréquentait normalement jamais. Il le trouvait sombre, sale, lugubre. Il parcourut l'allée centrale, afin d'atteindre le comptoir réfrigéré, tout au fond, qu'il détecta au vrombissement de son moteur de système de réfrigération.

Devant les portes vitrées, s'étalaient devant lui contenants divers, poussiéreux et au design graphique qui semblait avoir été créé des décennies plus tôt. Il repéra la section des produits laitiers. Les contenants de lait ne se trouvaient pas à la hauteur des yeux, comme il se devait, mais plutôt sur la tablette du bas, près du plancher de tuiles collantes et affichant une mine négligée. Il se pencha, ouvrit la porte. «10 - 31 - 78», que c'était écrit sous l'inscription «meilleur avant» du litre de lait qu'il choisit. 78? Ce chiffre ne pouvait être le jour, encore moins le mois. Il conclut donc qu'il s'agissait de l'année. 78. Comme dans 1978? Il brassa le contenant. À l'intérieur, de probables grumeaux faisaient un bruit sourd de vagues gluantes. Sans hésiter, il reposa le contenant sur la tablette, referma la porte vitrée et se retourna pour quitter ce commerce indigne.

«On peut vous aider?», dit alors une voix rauque. Il leva les yeux. Une femme en décomposition le regardait, du seul oeil qui lui restait. Robert figea, glacé d'effroi. «Il n'est pas assez bon pour vous, mon lait?», ajouta la femme, d'un ton hautain qui contrastait avec son look franchement négligé. «Non, non... Il est parfait, votre lait. C'est juste que...», répondit Robert en bégayant. Alors, il poussa tout le contenu d'une tablette remplie de nourriture pour chiens sur la femme, la jetant au sol, et prit la fuite.

On lui bloqua aussitôt le passage. Il fit face à une bande de créatures vaguement humaines, qui le dévisageaient en bavant. Prenant son courage à deux mains, il lança: «Mais, qui êtes-vous?». Le plus décomposé, un homme d'âge mûr qui ne savait définitivement pas comment agencer ses vêtements, lui répondit: «Nous vivons partout autour de toi. Nous sommes les morts vivants. Nous nous cachons partout. Nous voulons te manger.»

Tous se jetèrent sur Robert. Ce dernier tenta de se réveiller, croyant à un cauchemar. Mais non. Ce n'était pas un rêve.

Des lambeaux et des miettes de Robert traînèrent sur le sol froid du petit commerce. Le sang cailla rapidement.

Chez Robert, sur le comptoir, des oeufs battus attendirent un nuage de lait en desséchant lentement, lentement.

mercredi 27 octobre 2010

Robert à l'aéroport

Robert adorait voyager, mais trouvait, vraiment, que l'étape la plus pénible était celle se déroulant à l'aéroport.

Le pire, à l'aéroport, pour Robert, ce n'était pas l'attente. Non. Il aimait bien, même, être forcé à rester assis sans activité. Il trouvait que c'était une excellente façon de commencer un voyage, en fait. C'était un luxe qu'il n'osait jamais s'offrir à moins d'y être obligé. Ce n'était pas non plus le rituel répétitif lié aux fouilles, aux questions, aux douanes, aux secondes fouilles, aux souliers enlevés (ce moment était en fait un de ses favoris - quel joie d'être en chaussettes dans un endroit public!), aux files d'attentes, aux vérifications de bagages, aux troisièmes fouilles... Ce rituel, en fait, il s'en accommodait très bien. S'il avait été responsable d'un aéroport, il aurait sans doute imposé lui aussi un rituel, avec des files, des lignes jaunes et des agents en uniformes. Enfin, un endroit faisait preuve d'un peu d'organisation!

Non. Ce qu'il n'aimait vraiment pas de l'aéroport, c'était la piètre qualité du design.

Les fauteuils à motifs (afin de camoufler les éventuelles fuites urinaires ou autres accidents salissants), les tapis horribles, les plafonds mal recouverts de matériaux de bas étages, l'éclairage impardonnable, les boutiques clinquantes, les fenêtres immenses donnant presque exclusivement sur des vues insignifiantes, les machines distributrices désuètes, les panneaux d'affichage sans originalité: il ne pouvait en supporter la vue. «Pourquoi un lieu relié à une activité si excitante nous baigne-t-il dans cette atmosphère si morne?», se disait-il. En effet, pourquoi tant de violence visuelle?

Mais il y avait pire. Lorsqu'un supposé designer avait créé une quelconque oeuvre ou quelque accessoire stylé, à chaque fois, c'était un échec. C'était kitsch. C'était démodé. Ça avait été pensé pour plaire à un maximum de gens. Bref, c'était raté. «Il n'y a rien de pire que la laideur d'une chose qui a été conçue pour être belle, mais qui n'arrive qu'à faire grimacer», pensait-il.

Pourtant, quelques fois par année, Robert voyageait. Il subissait ces lieux, faisant preuve de degrés variés d'horreur (selon les pays) et attendait.

Il lui restait toujours l'option de se fermer les yeux.

dimanche 24 octobre 2010

État second

Des fois, je me dis que je devrais prendre de la drogue. Je regardais, hier, le film The Wall (un film d'Alan Parker inspiré de l'univers de de Pink Floyd) et j'ai été vraiment impressionné par la créativité contenue dans ce film. Je me suis demandé si c'était possible de créer des oeuvres aussi déjantées sans être sous l'effet d'une substance quelconque. Surtout, je me suis trouvé, mais alors, d'un convenu!!!

Convenu et contenu, ça va peut-être ensemble?

Attention: je ne pense pas que la drogue soit nécessaire à la création, mais disons qu'on dirait que ça aide à faire tomber certains murs. The Wall fait tomber des murs (contrairement à cette phrase qui est d'une plate évidence). Ce film splashe partout. Ça dégringole! Ça flye! Ça se fout complètement de ressembler à un petit objet bien propre qu'on peut mettre dans une belle petite boîte. Et c'est bon parce que ça va dans tous les sens.

Moi, que voulez-vous, j'aime plutôt ça, les murs. Ça donne un peu d'intimité, un mur. On peut peindre ça, un mur. On peut mettre de la tuile dessus. Une belle tuile noire, par exemple. Ça donne beaucoup de cachet à une pièce, ça, un mur de tuiles noires. Oui, oui. Avec un mobilier aux lignes épurées, c'est du plus bel effet. Tout est une question d'éclairage. Vous vous demanderez: «Oui, Robert, mais dois-je opter pour l'halogène ou l'incandescent?» et je vous répondrai que tout est une question d'ambiance. Rappelons-nous tout de même qu'avec certains choix, on ne se trompe pas. Jamais, je le répète: jamais, je ne regretterai ma literie blanche. C'est universel, une literie blanche. Comme des électroménagers en inox.

Mais moi, je n'arrive pas à aller dans tous les sens.

Je me suis demandé si ça pouvait se faker, ça, cette euphorie psychédélique propre aux drogués de ce monde. Ensuite, je me suis demandé si les créateurs de cette oeuvre avaient réellement tous été sous l'influence de je ne sais même pas quoi, ou si ça ne prenait des petits moments de lucidité pour arriver à concocter un travail artistique. Oui, il y a bien eu une personne qui a dit: «Et là, les marteaux vont se mettre à marcher comme des militaires pendant que la fleur se transforme en vagin jusqu'à ce que les enfants masqués tombent dans le moulin à viande géant pour ressortir en steak haché...», mais il y a aussi eu des dessinateurs qui devaient être en mesure de tracer des lignes droites, des cameramen capables de tenir une caméra sans trembler et des techniciens de son qui branchent les fils aux bons endroits sur la console et non dans le derrière des lapins roses qu'ils sont en train d'halluciner.

Où je veux en venir avec tout ça? Tiens, et si pour une fois, je n'allais nulle part? Si je me laissais flyer bien comme il faut? Wou-ou-ou!!!...

Bon. Ça suffit. Je suis peut-être convenu, je me sens mieux au moins un peu contenu.

jeudi 21 octobre 2010

Weiwei (rôles secondaires)

Weiwei? Mais qui était Weiwei?

Weiwei, c'était Weiwei Zhang, un ouvrier chinois. Ce fut le premier à avoir donné un coup de pelle mécanique sur la maison de Pan Yu, cette femme morte sous les décombres de son Hutong en plein coeur de Shanghai, soeur de Jie (qui signifie «propreté») qui se fit appeler Jina (qui signifie «victoire») après avoir émigré vers les États-Unis, à New York et dont l'arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière petit fils était Akio, un homme vivant au 24e siècle sur une station spatiale en orbite autour d'une planète Terre ne comportant plus aucun habitant permanent, du moins officiellement.

Weiwei (qui signifie «puissance») aurait rêvé d'une vie meilleure en Amérique, lui aussi. Malheureusement, ce n'est pas ce qui lui arriva. Il faut dire que, pour un Chinois ordinaire et sans argent, quitter la Chine n'était pas une option facile. Weiwei était réaliste. Trop, peut-être. Ses rêves, il les tuait dans l'oeuf en se disant des choses comme «ce sera trop difficile», «je n'y arriverai jamais» ou «à quoi bon?»...

Peut-être était-il trop habitué à détruire et pas assez à construire? Avec sa pelle mécanique, il n'était jamais appelé à bâtir quoi que ce soit, mais plutôt à tout réduire en poussière. Le rêve, ce n'était pas la réalité. Sa grand-mère, une vieille dame originaire de Xian qui l'avait élevé suite au suicide des deux parents de Weiwei (qui se nommait à cette époque Gen, qui signifie «racines») lui avait souvent répété qu'il n'était pas bon de vivre dans un monde de rêve. Il fallait travailler, accepter son destin.

Weiwei ne voulut pas croire sa vieille grand-mère. Il partit pour Shanghai, changea de nom et tenta d'apprendre l'anglais. Mais Shanghai ne s'avéra pas le paradis où il s'était imaginé faire fortune. De plus, comme il était maigre et frêle, son nouveau nom fut la source de beaucoup de moqueries. Pire: il n'arriva jamais à prononcer bien plus que «Hello, how are you? My name is Weiwei.» En moins de trois mois après sa tentative de changer de vie, il devint un simple travailleur chinois, pauvre et désillusionné.

Peut-être par esprit de vengeance, à chaque coup de pelle mécanique, il prenait un certain plaisir à démolir ce qui se trouvait devant lui. Parfois, assis aux commandes de son camion, il fermait les yeux et se laissait aller à un rire démoniaque. Pendant un instant, il se sentait puissant. Il se sentait «Weiwei». À la fin de ses journées, il regardait le fruit de son travail: un vide, une désolation. Il savait que le lendemain, une nouvelle équipe arriverait, afin de créer quelque chose de neuf. Il savait surtout que là n'était pas son rôle et que ça ne le serait jamais.

Quand il tentait de ressentir un peu de fierté face à son rôle secondaire, jamais, jamais, il n'y arrivait.

mardi 12 octobre 2010

Julie et Matthew (rencontres fictives)

Dans son petit bureau, au centre communautaire de son quartier, Julie terminait de remplir un rapport sur Wendy, une jeune fille de Vancouver qui se prostituait dans les rues de Montréal depuis qu'elle avait 15 ans. Problèmes de drogues, abus sexuels, parents divorcés, père violent, maladie mentale: c'était la routine, quoi. Julie cochait les cases appropriées, en tentant de ne pas dépasser les petits carrés. Une mer de «X» sur plusieurs pages de formulaire, c'était déjà bien assez sans créer des débordements superflus.

Julie arrivait à passer ses journées entières entourée de toute cette misère. Souvent, elle sentait son esprit se séparer en deux. Une partie d'elle était la travailleuse sociale, l'autre, la mère de Jérémie, un jeune bambin mignon comme tout et l'épouse de Jacques, un ingénieur brillant qui s'était juré de devenir millionnaire avant l'âge de 40 ans. Elle pouvait donc composer avec la misère humaine avec beaucoup d'empathie, tout en rêvassant au verger où elle irait passer son samedi après-midi avec sa petite famille. C'était ça, l'équilibre, non?

Elle devait rencontrer Matthew, ce matin-là. Comme d'habitude, il était en retard. Ce n'était pas surprenant. Un jeune homme amoché comme lui avait perdu tout contact avec des concepts comme la ponctualité, le travail ou le respect. Malgré tout, c'était un garçon touchant qui cachait sous sa carapace de roc une étonnante sensibilité. «Lui aussi», aurait-elle ajouté, puisque c'était le cas de tant d'êtres humains, au fond, non?

L'histoire de Matthew, un peu à l'image de tout cet univers que Julie côtoyait, n'était elle aussi qu'une série de clichés. La détresse n'était pas reconnue pour son originalité. Julie savait très bien, avant même de rencontrer tous ces jeunes, quelles cases seraient marquées d'un «X». Bien sûr, chaque cas était unique, et elle le traitait avec minutie, mais au bout du compte, tout ça revenait toujours au même.

Matthew entra. Ses yeux d'un bleu clair contrastaient avec son allure sombre. Ces yeux, Julie les évita. Elle ne pouvait pas les regarder. Ils étaient trop semblables à ceux de Jacques. Trop pareils aux yeux de son petit Jérémie.

Ils discutèrent pendant une trentaine de minutes. Cette semaine, Matthew avait passé trois jours sans manger. Il avait dû voler des bicyclettes. Il avait rencontré un homme plus vieux qui lui avait offert de l'argent. Il avait vu un de ses amis faire une surdose. Il avait fait du crack. «X», «X», «X», «X», «X».

Il ferma les yeux. Il se mit à décrire ses rencontres sexuelles, sa consommation d'hallucinogènes achetés d'une vieille dame chinoise dans une biscuiterie. Il raconta sa nuit, passée dehors, en plein coeur du parc du Mont-Royal. Il décrit le ciel étoilé, la lueur de la lune, ses visions étranges engendrées par la drogue, le renard qu'il crut apercevoir, le regard lumineux de l'animal, son pelage roux et lisse... C'était beau de l'entendre, vraiment.

Il paraissait si libre.

Pour la première fois, Julie n'écouta plus avec empathie, mais avec un sentiment très particulier, qui ressemblait à de l'envie. Matthew quitta. Julie compléta les documents, comme toujours. Elle fit des «X» bien droits, bien centrés. Elle prit sa pause midi et mangea des sushis fabriqués par une chaîne populaire, à même une petite boîte de plastique. C'était jeudi. Elle discuta de la cueillette de pommes qu'elle avait planifiée, avec ses collègues. Elle prit note d'un verger vraiment sympathique, où on pouvait aussi cueillir des poires. Elle se dirigea vers la fenêtre de son petit bureau, qu'elle ouvrit. Elle inspira longuement.

Julie se mit à rire. Elle se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

jeudi 7 octobre 2010

Robert (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Robert regardait tout autour de lui avec amusement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il allait enfin pouvoir se débarrasser de tous ces objets encombrants.

Il avait pensé à ce moment-là souvent et ce, depuis fort longtemps. «Un jour, je vais tout jeter. Tout. Toute cette matière autour de moi sera évacuée de mon univers et je pourrai recommencer à zéro.», se disait-il périodiquement. Il est vrai que le rangement, ce n'était pas son truc. Bien sûr, tous ses amis auraient cru le contraire, mais ils se trompaient. Non, Robert n'aimait pas classer ses possessions. Pour lui, c'était un passage obligé, une tâche incontournable afin de connaître un jour son idéal de pureté. Mais ses expériences répétées ne lui avaient que confirmé ce dont il se doutait depuis tant d'années, mais qu'il se refusait à accepter: sa quête était impossible.

Vivre dans son monde de rêve, où rien ne dépasse, rien n'est de trop, rien ne semble pas à sa place, avec tous ces objets accumulés pendant toute sa vie, ça n'avait aucun sens. Il resterait toujours quelque objet souvenir pour défaire le tableau. Par exemple, une collection d'articles de cuisine, au fil des années, subit tant d'embûches: des lignes de produits qui changent de look, des compagnies qui font faillite, des objets qui s'usent inégalement, des choses perdues, ébréchées, oubliées, retrouvées... Il n'y avait qu'une seule façon d'atteindre cette perfection qu'il recherchait tant. Il fallait tout jeter, sans exception, et recommencer.

Quel plaisir avait-il à bourrer des sacs à ordures gigantesques de toutes ses possessions! C'était une vraie fête. Tout y passa. Articles de cuisine, outils de jardinage, photos, livres, serviettes, draps... Tout. Ses meubles furent descendus un à un sur le trottoir, où ils passèrent de courtes minutes avant d'être ramassés par quelque passant. Les électroménagers disparurent encore plus rapidement. Les gros objets, parfois, furent lancés par les fenêtres, directement dans un gros container qu'il avait loué pour cette journée spéciale. Au bout d'une dizaine d'heures, il ne restait presque plus rien. Les sacs furent déposés dans le container et les tout derniers vestiges de sa vie furent mis dans des boîtes qui subirent le même sort. Il ne restait plus rien. Pas même les vêtements qu'il portait, qu'il avait pourtant bien lavés et repassés, la veille, pour cette grande occasion. Rien.

Robert regarda autour de lui en poussant un soupir de satisfaction. Il regarda la grosse horloge Molson qu'il voyait de sa fenêtre. Il était minuit. Minuit juste. Ce détail lui fit plaisir. Il s'endormit en boule, comme un petit chat, sans aucune arrière-pensée. À vrai dire, sans aucune pensée du tout.

Le lendemain, il était prêt à recommencer, à tout racheter, mais tout en même temps cette fois-ci, d'un seul coup, sans faire d'erreur, sans fautes de goût, sans excès, sans embûches. Son bonheur était immense, pur. C'est alors que l'eau, brune et glaciale, monta, monta, monta...

Vue de l'espace, la Terre avait perdu ses couleurs de terre, son bleu, ses variations géologiques. Tout était lisse, comme une bille. Une petite bille brune qui tournait, tournait, autour du soleil, comme si de rien n'était.

mercredi 6 octobre 2010

Anneke (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Anneke regardait tout autour d'elle avec indifférence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Sa maison, c'était un désastre constant. Il ne restait plus un seul centimètre carré d'espace pour déposer quoi que ce soit, et ce, depuis des années. Pour cette raison, elle ne faisait que tout jeter par terre, transformant sa petite maison, dans une campagne reculée de la Suède, en véritable dépotoir.

Au village, où elle n'allait que rarement pour s'approvisionner en nourriture, mais surtout en alcool, personne ne lui parlait. Même sa fille, qui travaillait à la pharmacie, n'osait plus lui adresser la parole, ni même la regarder. Devant ces regards fuyants, elle s'était réfugiée en elle-même, comme une âme contenue, seule citoyenne de son monde intérieur.

Cette journée-là, elle avait fait comme d'habitude et s'était réveillée de très bonne heure. Son lit, recouvert sous des tonnes de boîtes, de vêtements sales, d'objets de toutes sortes, paraissait être un nid pour un animal sauvage étrange. Elle s'en sortit comme une morte qui quitte sa sépulture. Elle urina dans un coin de la chambre, sur un amoncellement de vieux journaux. D'un pas lent et lourd, elle se dirigea vers la cuisine.

Dans cette cuisine, il n'était plus question de préparer de la nourriture. C'était plutôt un travail de recherche, de fouille archéologique, qui lui permettait de mettre la main sur un sac de plastique contenant de vieilles tranches de pain moisi ou sur un Tupperware où desséchait un morceau de fromage. Elle but une gorgée d'un liquide rougeâtre, qui nappait le fond d'un verre déniché sur le comptoir. Puis elle trouva un coeur de pomme qu'elle grignota tranquillement, accroupie près du réfrigérateur.

Sa routine fut alors interrompue par un bruit. Toc-toc-toc. On frappait à la porte. Elle resta en boule, les yeux exorbités de frayeur, telle une proie qu'on traque. Toc-toc-toc. À quatre pattes, elle s'avança au travers des décombres, se frottant les genoux sur le parquet délabré et noirci. Devant la porte, elle s'arrêta et attendit. Elle écoutait chaque petit bruit afin de tenter de comprendre ce qui pouvait bien se passer de l'autre côté de sa porte. Elle se leva enfin puis regarda à travers la minuscule vitre de la porte. Elle resta figée.

De l'autre côté, se trouvaient sa fille, accompagnée d'une dame en complet et de trois hommes dans la vingtaine, dont deux portaient à l'épaule des caméras de télévision. Toc-toc-toc. Elle se jeta sur le sol et se camoufla sous un vieux rouleau de moquette. Toc-toc-toc. Elle tentait de ne plus faire de bruit, de contrôler sa respiration. La porte s'ouvrit, difficilement, emportant dans son mouvement souliers, pots à fleurs, bouteilles vides et sacs de plastiques remplis de matière molle.

Dans son esprit, elle vit son univers se détruire. Elle vit de la lumière entrer. Trop de lumière. Elle vit des murs tomber, des hordes de personnes envahir son espace. Elle se vit, elle, perdre tout le contrôle sur un monde dont elle avait été reine depuis si longtemps. Puis elle ne vit plus rien. Rien que du vide.

Dans la chambre où Anneke dort depuis ce jour, tout est blanc. Tout est propre. Mais Anneke ne voit rien de cette blancheur. Partout où elle pose les yeux, il n'y a que du noir.

Et elle ne s'est jamais sentie aussi sale de toute sa vie.

vendredi 1 octobre 2010

Pan Yu (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Pan Yu regardait tout autour d'elle avec résignation. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Sa maison, qu'elle habitait depuis maintenant tant d'années, était en train d'être démolie.

En plein coeur de Shanghai, le Hutong où se trouvait ce petit appartement, il est vrai, ne semblait plus du tout à sa place. Ces labyrinthes de ruelles où tant de familles logeaient, dans des espaces minuscules et sombres, se faisaient de plus en plus rares et ce, dans la plupart des grandes villes de Chine. C'est qu'il y avait tant à construire: des tours à bureaux, des centres commerciaux clinquants, de luxueuses installations urbaines de métal et de verre, montrant à la face du monde que la Chine avait enfin mis les pieds dans l'ère moderne.

Les quelques Hutongs conservés avaient vite été transformés en galeries d'art contemporain, en micro quartiers de bars branchés et en espaces réservés pour les touristes, qui pourraient s'y procurer des objets souvenirs plus chers que partout ailleurs et croire ainsi avoir déniché la perle rare. Bien sûr, ces mêmes objets coûteux se retrouvaient aussi dans des marchés miteux, pour une fraction du prix, mais, pour certaines personnes, mettre le gros prix procure un plaisir irremplaçable.

Pan Yu, la veille, avait passé une journée tout à fait ordinaire. Elle avait lavé ses vêtements dans l'évier qu'elle partageait avec plusieurs voisins, dans la ruelle. Elle avait préparé ses repas, sur un petit réchaud au gaz. Elle avait discuté avec la voisine de tout et de rien, ne mentionnant même pas les changements radicaux qu'on avait prévu pour elle et toute cette frange urbaine. Chez ceux qui restaient, car plusieurs étaient partis dès qu'on leur avait annoncé leur éviction, on pouvait sentir un sens du devoir incroyable. Ils se devaient de demeurer fiers, jusqu'au dernier moment.

Ce matin, lorsque les multiples camions arrivèrent, tous les derniers occupants quittèrent leurs modestes demeures, emportant avec eux seulement quelques valises, parfois empilées sur des charrettes. Mais Pan Yu, elle, ne quitta pas. À quoi bon s'en aller? Pourquoi se refaire une vie à son âge? Avait-elle vraiment envie de se retrouver dans une tour d'habitation impersonnelle, quelque part en périphérie de la ville qui l'avait vu grandir? Non. Ça n'avait aucun sens.

Les premières secousses firent trembler les murs. Au bout de seulement quelques minutes, il y avait de la poussière partout, des fragments détachés, des murs disparus, des toits retirés comme de simples couvercles de Tupperware par des grues énormes. Les ouvriers ne la remarquèrent même pas. Ils devaient faire vite. Ils ne devaient pas laisser trop de temps de réflexion aux spectateurs de cet événement. Leurs patrons les avaient bien convaincus qu'il n'y avait qu'une seule conclusion possible, de toutes façons: bon débarras.

Personne ne découvrit jamais les restes de Pan Yu. Ils furent oubliés dans un dépotoir géant, ou peut-être même simplement engloutis sous des tonnes et des tonnes de béton.

Heureusement, le nouveau centre commercial construit là où Pan Yu perdit la vie, lui, est l'un des plus achalandés de tout Shanghai.

En mandarin, on le dit «xîng wáng»: «plein de vie».

mercredi 29 septembre 2010

Akio (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Akio regardait tout autour de lui avec curiosité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il y avait si longtemps qu'il avait voulu voir cette cuisine. On lui avait déjà raconté tant d'histoires qui s'y seraient déroulées, trois cents ans plus tôt.

Cette époque, il la connaissait comme s'il y avait vécu. Il avait absorbé tant d'informations sur ce début de millénaire et en avait perçu tant d'images grâce à la bio-intégration de données. Il pensait, en fait, tout connaître sur la vie des humains à cette époque, mais pour la première fois de sa vie, il se retrouvait dans un vestige de ce temps, dans un lieu qui semblait presque ne pas avoir évolué. Il mettait enfin les pieds dans la maison de ses ancêtres, dans ce qui restait de cette ville mythique qu'avait été New York.

Il regarda de près les objets sur le sol. C'était incroyable de voir à quel point aucun ne s'était complètement décomposé. Les liens bio-intégrés se faisaient à mesure qu'il se concentrait sur chacune de ces choses. Ceci était une casserole en acier inoxydable, alliage de fer et de carbone additionné de 12% de chrome en solution dans la matrice, matériau courant au 20e et 21e siècle jusqu'à la découverte de l'oxygène électropositif solide. Ceci était une tasse à mesurer, qui servait à la préparation des aliments. Ceci était une passoire en polyéthylène, commercialisé sous le nom de Tupperware vers la deuxième moitié du 20e siècle, qu'Akio connaissait déjà sous le nom de Twá. C'était incroyable. Tous ça avait déjà appartenu à la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de sa grand-mère.

Alors que ses contemporains ne pensaient que rarement au passé, Akio, pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, y songeait constamment. Ça le fascinait, toutes ces coutumes, l'extrême complexité de toutes ces choses qui maintenant n'existaient plus ou ne demandaient aucun effort. Alors qu'aujourd'hui, il n'avait souvent plus qu'à user de sa pensée pour que se matérialisent tant d'éléments essentiels à sa survie, il se disait que cette obligation du travail devait bien être très agréable.

Il songea à cette femme, décédée près de trois cents ans plus tôt, avec qui il partageait une histoire génétique, et tenta de se mettre à sa place. Il possédait toutes les informations afin de recréer mentalement son quotidien, jusque dans les moindres détails, s'il le désirait, mais il n'arriva pas à s'imaginer, lui, vivre cette vie. Malgré tous ses efforts, tous ses désirs et ce voyage physique dans l'endroit même où cette personne avait vécu, il ne resterait que spectateur.

Il envia cette femme, avec toutes ses limites et toutes ses contraintes. Il eut un dernier contact tactile avec cet univers, puis quitta ce secteur oublié.

De retour chez lui, il regarda la Terre et la trouva belle, sans humains. Mais avec, combien devait-elle l'avoir été encore plus?

dimanche 26 septembre 2010

Claude (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Claude regardait tout autour d'elle avec découragement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Un troisième tremblement de terre en moins de deux ans, c'en était trop.

Au début, Claude avait mis beaucoup d'espoir en ce déménagement de Mont-Laurier au Québec vers Rockport en Californie. La Californie, se disait-elle, c'était l'endroit idéal. Là, elle pourrait vivre à son rythme, près de la mer, en n'ayant plus à cacher sa vraie nature. En plus, elle n'aurait jamais plus à pelleter la neige dans son entrée afin de sortir son camion sur des routes glacées, à -20 degrés Celsius. Son premier choix avait été San Francisco, mais un court séjour dans cette ville la ramena rapidement à la réalité. Jamais elle n'aurait eu les moyens d'y vivre, elle qui n'avait aucune formation et qui n'avait jusque-là survécu que grâce à des emplois précaires de tous genres.

Son père, un Américain qui avait laissé femme et enfants quand Claude était encore petite, était loin d'être la personne toute désignée pour lui venir en aide. Comme elle, il n'avait jamais connu d'emploi stable. Tout ce qu'il savait faire, c'était conduire son camion et transporter des marchandises diverses, dans des conditions parfois suspectes.

Claude aussi avait un camion. C'est grâce à celui-ci qu'elle quitta un jour son village natal, emportant avec elle toutes ses possessions, rangées dans de vieilles boîtes de carton. Elle ne possédait pas grand chose, du moins rien de grande valeur, mais ce qu'elle avait, elle le gardait comme un réel trésor. Ce matin-là, elle ne laissa rien derrière.

Debout, devant toutes ces choses éparpillées, elle eut envie de pleurer. Elle aurait aimé appeler quelqu'un pour l'aider, mais qui? Ici, il n'avait pas été aussi facile qu'elle l'avait cru de se faire des amis. Il y avait bien Stacy, qui travaillait avec elle au restaurant, mais cette dernière était toujours tellement occupée avec ses trois enfants, son mari aussi alcoolique qu'un mauvais cliché et sa mère à moitié lucide. Elle prit son courage à deux mains et alla chercher sa pelle dans le garage. Comme elle l'avait fait avec tant de neige par le passé, elle se mit à ramasser ce qui traînait au sol.

Rien ne lui semblait récupérable. La vaisselle était en morceaux, tout était sali, mélangé, déprimant. Dans une grande poubelle de métal, elle jeta, pelletée par pelletée, tout ce qu'elle avait auparavant tant chéri. Tout, même sa collection de Tupperware.

Bien sûr, aucun morceau de cette collection n'était brisé, mais, à mesure qu'elle regardait chacune des piles ramassées, elle ne faisait que remarquer qu'elle n'avait que faire de tous ces services à café, ces boîtes à gâteaux, ces moules à Jell-o, ces ensembles pour servir la salade, les tartes, la crème glacée. «Pourquoi je garde tout ça, au fond? Y'a jamais personne qui vient ici. Je reçois jamais. Je connais personne. Je mange tout le temps dans la même assiette, celle du dessus de la pile, que je lave à chaque jour.», pensa-t-elle.

Une fois la cuisine vidée, elle fit le tour de sa petite maison. Le salon, minuscule, semblait avoir été épargné par les secousses. Malgré tout, elle fut prise d'un élan incontrôlable et poussa dans la poubelle, avec la pelle, tous les objets qui s'y trouvaient. Le cactus en pot? C'était une plante pathétique, après tout. Le bol qui servait de centre de table? Avait-elle réellement besoin d'un bol, alors qu'elle mangeait quotidiennement chips et bretzels à même les sacs? Le petit cadre avec la photo de ses soeurs, au mariage de la plus jeune? Avait-elle vraiment envie qu'on lui rappelle qu'elle, elle n'avait pas encore trouvé quelqu'un avec qui partager sa vie, à l'aube de ses 50 ans? Les poupées mexicaines, seuls souvenirs de son père? Il y avait longtemps qu'elle aurait dû les balancer aux ordures et elle ne savait pas ce qui l'avait retenu jusque là.

Toute la maison y passa. Tous ces objets, parfois tombés par terre, parfois cassés, mais aussi parfois intacts, elle les haïssait tout à coup. Elle se munit de toutes ses vielles boîtes, empilées dans le fond du garage et fit le plus grand ménage de sa vie. Pourquoi avait-elle même apporté toutes ces choses avec elle?, pensait-elle. Était-ce vraiment comme ça qu'on se refaisait une vie?

Une fois toutes les boîtes mises au chemin, elle retourna dans sa maison. Assise sur la seule chaise de cuisine qu'elle avait décidé de garder, elle prit le téléphone accroché au mur.

«Stacy? Are you O.K.? That was some earthquake, uh?», dit-elle d'une voix tremblante. «Are you alone?», continua-t-elle en ajoutant: «Yes, of course. They are all right?» Elle eut un soupir saccadé. «Stacy, I miss you so much. I really need you right now.» Elle ferma les yeux. «Yes, Stacy, of course, I understand. No, no, really. I understand. It's just that... Yes. Yes... I love you too, baby. I love you too.»

vendredi 27 août 2010

Pot d'échappement

Êtes-vous prisonnier de votre image? Moi aussi.

Ça ferait du bien, des fois, échapper à l'image qu'on se fait de nous. Ça ferait sortir la vapeur et baisser la pression, il me semble. Mais non. Quoi qu'on fasse, notre image nous colle à la peau.

J'ai tout essayé. J'ai tenté de modifier mon style vestimentaire. C'est facile à expérimenter, ça. On porte du plus sportif. Du plus conservateur. Du plus flyé. Il y a bien quelques inconnus qui vont être bernés, mais la grande majorité des gens, elle, ne sera pas influencée par cet écran de fumée. Sérieusement, imaginez Denise Bombardier en tenue sexy de latex noir et vous ne continuerez qu'à voir une femme intellectuelle. Et un peu sèche. On a tous un cousin qui n'a pas tellement de classe, et même quand on le voit en tuxedo lors d'un mariage, on voit à travers sa chemise à col cassé et on retrouve une vieille tache de moutarde sur sa camisole. En quelque sorte, on n'y croit pas. C'est comme ça. Les vêtements créent notre image, oui, mais une fois cette impression enregistrée, on peut se mettre un costume de mascotte de Bugs Bunny et tout le monde nous reconnaît quand même.

J'ai essayé une méthode plus subtile. Un changement de coupe de cheveux, par exemple. Le résultat est le même que pour les vêtements. La plupart du temps, on revient à notre bonne vieille coupe avant longtemps, de toutes façons. On cède. Il y a aussi ces fameuses moustaches rasées que personne ne remarque. C'est un classique, ça, la moustache disparue qu'on continue de voir. Un roman a même été écrit à ce sujet. Nos cheveux et nos poils font partie de notre corps, mais on a beau les modifier comme on veut, le regard des autres ne se modifie pas.

Pour changer d'image, on peut aussi transformer sa personnalité. J'ai essayé ça, moi. J'ai fait semblant. Semblant de tripper sur le football. Semblant d'être un dernier de classe. Semblant de ne pas être dérangé par une télécommande placée en angle sur une table à café (j'y ai même reposé les pieds!). Mais, pour les autres autour qui observaient, leur idée était déjà faite. Je demeurais le Robert qu'ils avaient bien voulu imaginer, un jour. Au début. On reste prisonnier. Un souper de famille peut même nous faire retourner dans le passé. Tout à coup, on a huit ans. On redevient le petit Robert. Quand je vais la voir, ma mère, j'en suis sûr, a même le réflexe de me verser du lait dans un verre en Tupperware, de peur qu'il ne casse si je l'échappe sur le coin de la table.

Des fois, je me dis que ça doit être vraiment enivrant de se retrouver dans une nouvelle vie. Dans un pays éloigné, au milieu d'inconnus. Tout recommencer. Tester une nouvelle image. Se réinventer. Mais «chassez le naturel et il revient au galop», dit-on. C'est une expérience ratée d'avance. Il y aura toujours quelqu'un qui nous reconnaîtra, qui nous démasquera.

Vous voyez, ici, j'aurais aimé terminer avec une métaphore de moteur de voiture, mais, franchement, y auriez-vous cru?

jeudi 19 août 2010

Pot de vin

Ouf.

Disons qu'aujourd'hui, je ne me suis pas contenu. Ah, pas longtemps, le temps d'engueuler une préposée au guichet dans le métro, de la traiter d'imbécile et de lui lancer mon argent en pleine face (mais il y avait une vitre). Étrangement, je n'ai pas vraiment envie de raconter les détails, qui impliquent des faits complètement banals (dont une préposée au guichet du métro qui n'a aucun sens de la courtoisie), mais je tiens à spécifier à tous que je suis normalement une personne de commerce agréable. Je dis «Je vous remercie», «Vous êtes bien aimable», je souris, je laisse des pourboires décents.

Sauf que des fois, je me dis que d'être «Mister Nice Guy», au bout de la ligne, ça ne paie pas. Un simple sourire ou 15% de pourboire sur le montant incluant les taxes, de nos jours, ça ne suffit plus. Non. Il ne faut pas être gentil, ponctuel, honnête. D'ailleurs, si vous revenez d'un rendez-vous galant avec quelqu'un que vous décrivez avec ces qualités, on comprendra tout de suite que vous avez passé une soirée plate à chier à terre avec un ou une «loser» pathétique. Ce qu'il faut, c'est être calculateur, rusé, sournois et carrément malhonnête.

C'est un triste constat, je sais, mais non seulement me permet-il de vous passer en douceur mon thème du jour (pour ne pas dire de manière calculatrice, rusée, sournoise et carrément malhonnête), mais c'est la triste vérité. Combien de politiciens verreux obtiennent tout ce qu'ils désirent en graissant la bonne patte, à coup de pots de vin malicieux? Les plus grands financiers, les «world's finest», tous ceux qui réussissent ne possèdent-ils pas cette caractéristique de n'avoir pas froid aux yeux, quitte à passer pour des pas fins?

Moi, j'aime ça, être fin. La gentillesse, j'aime croire que ça mène loin. Je me trompe.

Bon. Je suis tellement gentil que je vais vous la raconter, l'anecdote du métro.

Voilà: je voulais acheter des passages de métro sur ma carte à puce (ma carte Opus - attention: jeux de mots méchant) grâce au guichet automatisé. Après deux tentatives qui avaient semblé débiter de l'argent de mon compte bancaire, mais sans toutefois ajouter les passages sur ma carte de métro, je vais gentiment voir la dame dans son aquarium, qui a l'air de ne penser qu'aux 7200 secondes qu'il lui reste à passer assise là et je lui explique calmement la situation. Je suis naïf. Je donne tous les détails, d'une voix douce et contenue. En fait, je laisse déjà la place à une réplique sèche tant j'ai l'air du pauvre bon gars qui ne veut pas créer de scandale.

J'ai par contre une attente bien enfouie: que cette dame soit courtoise. Qu'elle me dise: «Mais passez, passez, mon bon Monsieur!» ou qu'elle s'excuse du mauvais fonctionnement de leur système en remplaçant aussitôt ma carte par une carte neuve ou une carte de courtoisie. Ce n'est pas ça qui se passe. Elle reste de glace. Je devrai payer le plein prix du passage à la pièce et m'arranger avec mes troubles et ma carte que j'ai selon elle sûrement oublié dans une brassée de lavage et mon compte bancaire probablement vide. À ce moment, j'aurais pu éclater. Mais non. Je la joue «less is more». Je la remercie et je vais voir son collègue, à quelques pas plus loin, qui s'affaire à faire passer un groupe d'enfants aux tourniquets. Je me dis que lui, il comprendra. Dès que j'ouvre la bouche pour lui parler, ma carpe d'aquarium sors de son poste de travail et hurle: «Hey, le grand! Si j'ai dit que tu pouvais pas passer, va pas le demander à quelqu'un d'autre!».

Le grand?

Je tourne les talons et je me dirige furieusement vers la cabine de verre (pare-balles, j'imagine) et hurle à mon tour des mots... Des mots! «Imbécile» fut l'un d'eux. J'ai aussi spécifié que ce n'était pas moi, le concepteur de leur système de merde défectueux et toutes sortes d'autres choses qui sont sorties, vraiment, toutes seules. J'ai culminé en lançant de l'argent à la (pauvre) dame, qui voulait à ce moment m'expliquer son geste, m'indiquer quoi faire pour me faire rembourser, me rassurer, même. Je la coupais, fermé. Elle jouait à la bonne personne, maintenant? «Qu'elle paye», je pensais. C'est pas payant, la bonté.

Le banal, ça tue. Je reparle de cet épisode (somme toute insignifiant) et j'en crispe de frustration.

Je devrais me calmer. Boire un verre de rouge. Tiens: si j'allais prendre un pot?

mercredi 11 août 2010

Histoire de pot

Saviez-vous qu'un hibiscus en pot qui tombe du troisième étage risque de ne jamais s'en remettre? Moi non plus je ne savais pas ça. Maintenant oui.

Les pots, les pots, les pots! C'est compliqué, un pot. Quand on met une plante dedans (un hibiscus, par exemple), il faut que le pot soit muni de trous au dessous («muni de trous», me semble que c'est bizarre comme formulation, comme quelque chose à quoi on ajoute quelque chose que cette chose aura en moins). Par contre, si le pot est troué, lors de l'arrosage, l'eau risque de s'écouler, bien entendu. Dehors, ce phénomène n'engendre pas de problème réel. Mon hibiscus passe l'été dehors. Mais l'hiver à l'intérieur. De l'eau qui s'écoule sur le plancher de bois risque d'endommager les lattes, c'est clair. «Robert, c'est pour ça qu'on met une assiette sous le pot, pour recueillir et contenir l'eau!», direz-vous. Je sais. Je sais tout ça. Mais quand le pot est carré, que faire?

Avez-vous déjà essayé de trouver une assiette carré pour mettre sous une plante qui loge dans un pot carré? Ça relève du miracle de trouver ce qu'il faut. On dirait que, dans le monde horticole, il y a une obsession pour les pots ronds. Trouver du carré, c'est dur. Très dur. Trouver de la bonne couleur et de la bonne dimension, c'est le travail d'une vie.

Bref, mon hibiscus poussait tranquillement, dehors, dans son pot carré sans trous jusqu'au jour où la pluie s'est mise de la partie, noyant littéralement les racines. De la boue. Une odeur nauséabonde. Des racines pourrissantes. Un hibiscus avec une mauvaise mine.

Vider le surplus d'eau, du haut de la terrasse au troisième étage, aurait dû régler le problème. C'était sans penser à cette foutue attraction terrestre. Comme mu par un désir funèbre, mon hibiscus s'est littéralement jeté hors de son pot carré. Un hibiscus trouvé mort. Suicidaire.

Même rempoté, avec de la terre neuve, il n'a jamais repris goût à la vie.

Tout ça à cause d'un pot carré.

vendredi 6 août 2010

Les lits de Robert

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, oui, je crois que ça fait bien neuf. L'année 2010 n'est pas encore terminée que j'ai déjà dormi dans huit lits différents. Attention. Je ne suis pas en train de dire que je suis une «slut». Non, non. J'ai bien dit: «dormi».

Encore une fois, je me demande si je me tiens dans la moyenne, par rapport au reste de la population. Il est clair que certaines personnes, du genre commis-voyageurs, ont probablement un record de matelas inconnus encore plus élevé que le mien, mais il est aussi plausible de penser qu'une grande partie de la population, en 2010, n'a dormi qu'à une seule place: leur propre lit.

Il serait sûrement pertinent de réfléchir à cette situation, d'émettre des hypothèses sur les bienfaits ou les séquelles possibles du dodo ex situ. C'est ce que vous vous attendez de ce paragraphe? C'est mal me connaître.

Je n'ai absolument aucune opinion sur le sujet. Vraiment. Je n'envie ni la danseuse nue qui «fait» une ville par semaine en passant par Val-d'Or et New-Richmond, ni l'Américain obèse morbide qui passe sa vie sans quitter sa paillasse tel que documenté sur la chaîne TLC (non, ce n'est pas moi sur la photo). Pour moi, l'attachement à ce contenant nocturne, c'est du «chacun pour soi».

J'imagine que neuf lits occupés en sept mois, c'est une bonne moyenne, sans plus. «Trop ou trop peu dépasse mesure», comme dirait ma mère qui ne verrait sans doute aucune raison de s'alarmer devant ma fiche de couchettes.

Bref, je suis parfaitement équilibré. C'est ma mère qui le dit.

mercredi 4 août 2010

La pensée négative

Quelques mots aujourd'hui pour dire que, des fois, la pensée positive, ça dérape.

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lundi 28 juin 2010

Toute la vérité (?)

Dernier jour de mon exil forcé, hors contexte, hors de mon contenant, encore une fois. C'est drôle, juste au moment où je commençais à m'habituer... En ce moment, je suis à la campagne. Dans le bois, en fait. C'est paisiiiiible! Mais ça n'empêche pas que la vie continue. Voici donc un blogue complètement hors contexte sur un sujet qui me trotte dans la tête depuis un bon bout de temps.

La vérité.

Toute vérité n'est pas bonne à dire, n'est-ce pas? Il y a des choses qui sont mieux lorsqu'on sait les garder bien cachées, contenues. Ceci dit, il faut choisir son contenant avec soin. Un peu trop grand et la vérité se perd. Un peu trop petit et elle dépasse. Un peu trop opaque et on risque de l'oublier. Un peu trop transparent et aussi bien ne rien cacher du tout. Pour cacher vos vérités pas toutes bonnes à dire, prenez un contenant qui est bien scellé, mais qui s'ouvre facilement, qui ne risque pas de se casser et, si possible, qui est un peu translucide, pour que la vérité ne meure pas à jamais dans l'obscurité. Ça sera plus facile à trier comme ça, aussi. Voyons voir... Quel contenant pourrait bien faire l'affaire? Bien entendu: le Tupperware.

Vous m'aviez venu venir, je gage?

Eh bien, je vais vous faire un aveu. Ce sujet (la vérité) ne me trotte pas dans la tête depuis un bout de temps. Il m'arrive souvent, en fait, de m'asseoir et de commencer à écrire sans n'avoir la moindre idée de ce qui suivra. Je joue au Robert sûr de lui, mais, au fond, j'avance dans le noir comme un enfant dans un sous-sol lugubre dans une maison de campagne: je crains le pire. Je marche à tâtons. Je frôle les murs. Il y a les interrupteurs trop hauts pour allumer la lumière. Les rencontres possibles avec les monstres. Les insectes dégoûtants. Les outils de jardinage qui risquent à tout moment de me tomber dessus avant que je n'atteigne le réfrigérateur pour goûter au délicieux cupcakes faits par ma mère, le but ultime de ce périple obligé.

Vous voyez? Cette métaphore aussi n'était pas prévue. Elle est arrivée, comme ça. Elle dit ce qu'elle dit, mais n'est pas basée sur la vérité. Ce souvenir ne m'appartient pas. Il n'y a jamais eu de sous-sol sombre dans mon enfance. Il y en a un en ce moment, où je suis présentement, mais je n'ai aucune crainte de le fréquenter. L'interrupteur est parfaitement fonctionnel. Les outils bien rangés. Pire, ma mère n'a jamais fait de cupcakes. C'est la photo trouvée sur Google images qui m'a inspirée ce détail, ajouté par la suite. Bref, c'est du mensonge, cette métaphore. Du mensonge qui fait mon affaire, comme tous ces mots dont j'use et qui me donnent l'impression de rester dans mon thème. Contenant. Contenu. Tupperware.

Voilà. J'ai ouvert un couvercle qui méritait d'être ouvert. La semi-transparence du Tupperware qui contient mes mensonges aura permis d'en deviner le contenu. Je devrais me sentir libéré, mais pas vraiment.

La vérité qui libère, voilà le plus gros des mensonges.