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dimanche 14 novembre 2010

Robert mange la peau du poulet

Les signes d'un changement radical à l'échelle planétaire ne cessaient de se multiplier.

Manger la peau du poulet, c'était nocif pour la santé. Dans son emballage épidermique, le poulet emmagasinait tous les mauvais gras, lui qui était pourtant réputé pour être constitué de viande maigre. Le poulet savait que sa peau, une fois mangée, augmenterait les risques d'obésité, les taux de cholestérol et le simple sentiment de culpabilité ressenti chez l'humain trop gourmand. Ce savoir, c'était la petite vengeance du poulet. On voulait l'élever dans des conditions horribles, l'abattre avant même qu'il n'ait pu connaître quelques plaisirs de la vie, le rôtir à la chaîne en ajoutant une quantité astronomique de sel, eh bien, il s'assurerait que sa peau soit croustillante et savoureuse, tuant à petit feu cette race qui avait décidé de le tuer, lui.

Robert aussi savait tout ça. Mais, si la chair est faible, la peau (le contenant de la chair), était si appétissante. Ce soir-là, il dévora donc la peau de son demi poulet en cuisses, qu'il avala, lambeau après lambeau. Robert ne se soucia même pas d'utiliser fourchette et couteau. Il mangea avec ses doigts coupables, qu'il lécha, même, tant ceux-ci étaient tachés non pas du sang du crime, mais bien de cette véritable graisse du crime. Robert offrit un spectacle dégoûtant et indigne de lui. Pire: il aima ça.

C'était clair, le désordre mondial était inévitable.

samedi 13 novembre 2010

Robert porte les mêmes vêtements que la veille

C'était un signe clair que quelque chose ne tournait pas rond. Robert, ce jour-là, portait les mêmes vêtements que la veille. Sans les avoir lavés.

Partout, sur la Terre, on ressentit une vague étrange, qui fit frémir toutes les créatures, des plus grosses jusqu'aux plus petites. Quelque chose s'annonçait. Quelque chose allait se passer. L'apocalypse?

Dans les coins les plus reculés, on se mit à se poser des questions existentielles, à douter du bien-fondé des multiples croyances des différents peuples. En Inde, on se posa la question: «Brûler les morts et les jeter dans le même fleuve où on va se purifier, est-ce bien sage? Et que dire de tous ces excréments?». Dans les grandes citées américaines, on se dit: «Balancer toute notre nourriture dans des bacs de vieille huile bouillante usée pour la faire cuire, est-ce là la solution?». Au Mexique, on constata tout à coup qu'il n'était pas impossible de garder les rues plus propres. Dans plusieurs pays d'Europe, on regarda tant de vieux bâtiments, conservés pour des raisons presque oubliées, et on se questionna: «Ne pourrait-on pas tout raser afin de tout recommencer?». On fit pareil à Montréal, remarquant subitement la laideur générale de l'architecture. Dans certaines régions africaines, on s'arrêta net de manger et on pensa: «Manger des insectes, c'est pas un peu dégoûtant, au fond?». Devant le fouillis visible dans tant de villes d'Amérique du Sud, du Moyen-Orient et d'un peu partout sur le globe, on réfléchit: «Ce désordre, est-ce vraiment une bonne idée? Il ne serait pas temps de mettre un peu d'ordre, dans tous ça?». Partout, on prit conscience de toutes ces choses faites, mais qui pourraient ne pas l'être. L'humanité subit un subit «reality check».

Ce fut brutal. Il fallait tout revoir, tout repenser. Ça ne mentait pas. Robert qui portait les mêmes vêtements que la veille, c'était le début de la fin.

Heureusement, cette fin allait aussi permettre un nouveau début. Le début d'un temps nouveau.

mardi 9 novembre 2010

Robert a mal aux pieds

Robert, ce soir-là, avait mal aux pieds. Il souffrait en silence, ne voulant pas importuner les autres avec ses petits malaises. Parler de son mal de pieds, il ne trouvait pas cela intéressant. Il préféra donc garder secrète sa douleur.

Il se sentit fort de ne pas même s'échapper auprès de ses proches. Il se dit: «C'est une vraie preuve d'héroïsme, cette absence de plainte» en se gonflant le torse de fierté. Il garda le sourire, même en marchant. Quand il marchait, chacun de ses pas était comme une petite torture, mais il n'allait pas craquer. Il désirait se contenir, faire le brave. Debout, immobile, c'était pire. En dedans, son corps envoyait des signaux de détresse bien qu'à l'extérieur, tout n'exprimait que calme et confort. Il écoutait comme d'habitude. Il discutait comme d'habitude. Il riait, même. C'était comme s'il jouait un rôle à merveille: l'illusion était parfaite. Même lui, par moments, y croyait. Les secousses douloureuses sous la plante de ses pieds le ramenaient bien, momentanément, à la réalité, mais il ne laissait rien paraître. Pourquoi importuner les autres avec quelque chose d'aussi banal qu'un mal de pieds?

Les gens, il le savait, avaient tant d'autres préoccupations: des enfants qui ne performent pas bien dans leurs cours de violon, des listes d'épicerie à écrire, du souci à propos de la couche d'ozone, de la peine de n'avoir pas bien conclu une conversation avec un parent, des miettes à ramasser dans le fond de leur tiroir à ustensiles, la peine de mort toujours en vigueur dans tant de pays, des crèmes de champignons renversées, des boîtes de mouchoirs de papier presque vides (parfois ne contenant que le dernier, qui pendouillait pathétiquement), des doutes à propos de la sincérité des sentiments de l'être aimé, des troubles de vision nocturne, des remords à propos d'événements historiques passés mais qui hantent toujours, des couvercles de pots à épices mal fermés qui tombent dans une paella entraînant dans leurs chutes un excédent d'épice, la faim dans le monde, la guerre, la mort, la calvitie... Tant de sujets, tous importants, par moment.

De plus, il savait qu'il n'avait pas de cor. Pas de callosité. Pas d'infirmité particulière. Ses pieds étaient normaux. Simplement fatigués. Ça ne méritait pas qu'on en parle. Il n'y avait rien de nouveau à dire à ce sujet. Ses pieds lui faisaient mal, et après tout? On n'allait tout de même pas lui organiser un téléthon! D'autres souffrances humaines passaient bien avant son petit trouble même pas digne d'un podiatre. Aucun article de journal n'allait être écrit à ce sujet. Aucun roman. Aucun film hollywoodien.

Ça ne valait même pas quelques minables paragraphes.

lundi 8 novembre 2010

Robert ne sait pas quoi faire pour souper

Robert aimait bien manger. On pouvait dire de lui qu'il appréciait faire bonne chère, même s'il n'était pas fou de cette expression et de son orthographe illogique. Il réglerait bien cette nocive fantaisie de la langue française un jour, si on finissait par lui donner enfin les rênes décisionnelles qu'il se disait mériter. Il aurait tant aimé avoir un peu (ou beaucoup) de pouvoir sur le monde qui l'entourait, lui qui savait toujours quoi penser, et comment.

Par contre, ce soir-là, Robert faisait face à quelque chose d'inhabituel: l'indécision. En effet, il ne savait pas quoi faire pour le souper. Manger, manger, il voulait bien, mais il vint à trouver que les choix s'offrant à lui étaient somme toute limités. Oui, il y avait bien des ingrédients disponibles, bien des façons d'apprêter ces ingrédients, en s'inspirant de tant de cultures culinaires, mais, au bout du compte, tous ces choix ne finissaient-ils pas par revenir au même?

Ce soir-là, Robert se dit qu'il avait fait le tour des options comestibles et ne voulut pas se résigner à répéter cet incessant cycle. Il se mit à réfléchir aux ingrédients de base. Des fruits de mer? Il en avait mangé avant-hier. Du boeuf? Ce choix ne revenait-il pas sans cesse? Du poulet? Vous voulez rire?! Cette bestiole devait bien bondir dans tous les plats qu'elle voyait! Du riz, des pâtes, des tortillas, du pain baguette, de la pâte à tarte, du couscous, du pain nan, du pain de seigle, des crêpes, des galettes... Tout ça, ce n'était que des variations sur un même thème, pensait-il. Les légumes, bien que nombreux, ne finissaient-ils pas eux aussi par perdre leur lustre de nouveauté après tant d'années de cuissons, même variées? Que restait-il? Les fruits? Pour souper? Ces derniers n'avaient jamais prouvé beaucoup d'autonomie pour satisfaire l'appétit. On pouvait bien les mélanger, mais à quoi? Les produits laitiers, il ne voulait même pas en entendre parler, tant il semblait les connaître comme de vieux amis qui radotent sans cesse les mêmes histoires. Les oeufs, c'était bon, simple, oui, mais ne venait-il pas d'en ingérer pas plus tard que quelques heures auparavant? Les épices, c'était bien beau, il y en avait des centaines, des milliers! Mais pour épicer quoi? Toutes ces choses comestibles, il y pensait ce soir-là et en baillait d'ennui.

Le temps passait, passait, et Robert n'avançait pas dans sa réflexion. Ses attentes élevées pour la nouveauté l'empêchaient carrément d'arrêter son choix sur un repas. Il ne lui restait que deux solutions: jeûner ou baisser ses attentes.

Il tenta le jeûne, jusqu'à ce qu'il ressente un petit creux. Après ce qui parut être la plus longue demi-heure de sa vie, il revit ses attentes à la baisse. Il se précipita au petit marché du coin et il fit une chose terrible: il improvisa. Il se laissa emporter par le flot de la vie, par le fruit du hasard.

Un peu plus tard que d'habitude, trente minutes pour être exact, il mangea.

Étrangement, il arriva même à trouver ça bon.

dimanche 7 novembre 2010

Robert au casino

Robert détestait les casinos. Toutes ces lumières clignotantes, ces machines visuellement et auditivement polluantes, cette décoration ostentatoire à la limite du kitsch, vraiment, Robert avait tout ça en horreur.

Or, pour toutes sortes de raisons, ce soir-là, Robert était allé passer la soirée au casino.

Dès son arrivée, ça le frappa: ici, le bon goût n'avait pas sa place. Et le bon goût, Robert connaissait. Si un jour l'humanité décidait de légiférer sur le bon goût, il serait le candidat idéal pour en déterminer les limites. D'ailleurs, il rêvait souvent à ce jour, en s'imaginant, penché sur des dossiers chauds comme l'interdiction ou non du foulard musulman sur des bases uniquement visuelles. De cet angle, avec son jugement aiguisé, il se sentirait enfin vraiment utile à la société.

Au casino, si on lui avait donné la responsabilité de décider de l'existence de ce qui l'entourait, même avec beaucoup de bonne volonté de sa part, il n'aurait pas resté grand chose. Sous ses pieds, les tapis bariolés se suivaient, mais ne se ressemblaient pas, sinon dans leur désir d'agresser le regard. Au-dessus de sa tête, des faux plafonds aux textures aussi variées que clinquantes, semblaient s'abattre sur les têtes. Devant, que du laid: des machines massives, joufflues, aveuglantes de leurs lumières multicolores et jamais tamisées. Tout autour, rien n'était subtil, doux, apaisant. Tout n'était présent que pour étourdir.

La laideur, devait-il le dire, s'était aussi malheureusement emparée des gens qui fréquentaient l'établissement. Il vit des coiffures ridicules, des robes et même des vêtements masculins envahis de paillettes, des maquillages excessifs sur tant de personnes pathétiquement bien intentionnées. D'autres, eux, avaient opté pour le confort: pantalons sans forme, souliers insignifiants, chandails de coton ouaté décorés de têtes de loups. Chez tout ce monde, des regards hagards, hypnotisés. Heureusement, Robert n'était pas ici pour être baigné de beauté, ni même pour aller à la rencontre de confrères humains, mais pour jouer. C'était l'utilité d'un casino, non?

Il s'approcha de quelques machines. Non seulement le fouillis visuel ne permettait pas ce moment de détente qui lui semblait pourtant propice dans un «lieu de divertissement», mais tout paraissait conçu pour créer la confusion. Même les actions les plus simples se voyaient compliquées. Où fallait-il mettre l'argent? N'était-ce pas là le but premier de ces appareils? Tant de fentes, de trous, d'interstices se côtoyaient. Tant d'instructions écrites en lettres minuscules, sans aucun souci d'équilibre graphique ne faisaient croire qu'à un travail de dernier de classe d'une école de design de bas étage. Tant de boutons s'alignaient, quand, au fond, un seul aurait sans doute suffit.

Tentant de faire fi de ce désastre conceptuel, Robert tenta de jouer. Jouer? À quoi donc jouait-on, ici, au fait? Pour jouer pour vrai, ne fallait-il pas être mis au courant du but du jeu? Certains arrangements plaisaient à l'oeil de Robert, comme cette série «citron - lingot d'or - citron», si douce à l'oeil de par sa monochromie, mais ne valaient pas de récompense. En revanche, les gros lots, souvent, apparaissaient aux moments les plus incompréhensibles, alors que la machine, avec des motifs étoilés démodés ou des images stroboscopiques, redoublait d'ardeur pour déplaire esthétiquement. Ces «jeux» ne faisaient preuve d'aucune logique, vraiment.

Au bout de la soirée, après de multiples tentatives de comprendre cet univers, Robert se retrouva exactement avec le même montant d'argent qu'à son arrivée. Cela lui plut. Il trouva, dans l'absurdité de cet échange entre son argent à lui et l'argent du casino, un équilibre rassurant.

C'était, pensa-t-il, le seul élément équilibré de toute cette aventure.

vendredi 5 novembre 2010

Robert renverse une sopa de lima

Robert n'aimait pas gaffer. Ce soir-là, il voulut simplement sortir un sac de pain du réfrigérateur et entraîna un contenant Tupperware de marque Rubbermaid droit vers le plancher de la cuisine.

Il n'y eut pas de ces moments de ralentis que disent souvent avoir vécu les gens qui font des gaffes. Non. La soupe, en une période de temps qui parut même encore plus courte que la seconde nécessaire à la chute réelle, se répandit partout. Elle éclaboussa dans tous les sens, se propulsant hors du contenant, qui perdit son minable couvercle.

La sopa de lima était une soupe que Robert affectionnait particulièrement. Faite avec amour, cette soupe avait été préparée avec un bouillon de poulet biologique maison. Certains des ingrédients avaient été achetés dans une petite boutique de produits alimentaires mexicains, ravissant le vendeur (un Mexicain) qui s'exclama: «Ah, une sopa de lima! Merveilleux!» en dénichant un de ses meilleurs petits pots de salsa habanera pour le vendre à Robert.

Robert n'arriva pas à trouver l'incident amusant. Il nettoya le plancher sans le moindre sourire.

mercredi 3 novembre 2010

Robert dans la toundra

Robert se sentait bien, tellement bien. C'était comme s'il s'était défait d'un poids énorme, comme un ciel dégagé après une averse. Les tensions s'étaient accumulées, petit à petit, mais maintenant, il se trouvait libre.

«Jamais je n'aurais cru possible de laisser s'encombrer ainsi un congélateur», se dit-il, en regardant fièrement l'intérieur du congélateur de son réfrigérateur maintenant nettoyé et bien rangé.

En effet, depuis quelques mois, il s'était laissé aller. Il n'avait pas été vigilant et avait ignoré certains signes: des bleuets qui roulent par terre, des aliments similaires placés dans deux sections différentes, des restes dignes d'une excursion archéologique dans une toundra glacée. Il y avait pire: ces cubes de glace, partout, partout.

Parfois, il regrettait son choix d'électroménager. Son réfrigérateur, acheté au moins dix ans plus tôt, était magnifique, tout paré d'acier inoxydable et beaucoup plus beau que tous ces récents modèles affublés de vulgaires courbes (qui polluaient carrément les magasins depuis quelques années), mais le congélateur était franchement minuscule. Il avait choisi, à l'époque, un de ces nouveaux modèles munis d'un congélateur non pas situé dans la partie du haut, mais dans la partie du bas. Il avait cru en cette innovation. Il s'était dit que c'était une nette amélioration d'un design classique, pas juste une fonction nouvelle pour pousser les gens à consommer. Il avait été heureux longtemps de cette acquisition. Seulement, depuis quelques temps, il s'était rendu compte que tout changement apporte sa part de bien et de mal.

Le congélateur, dans la partie du bas, était plus petit que celui des modèles précédents. La raison? Comme il fallait se pencher pour atteindre le contenu du congélateur, les concepteurs de cet objet avaient imaginé un système de tiroir à glissière. À première vue, c'était là une alternative sensée. Mais c'était sans compter toute la perte d'espace que ce mécanisme allait faire perdre à l'habitacle glacé. De plus, une fois l'espace utilisé ou encombré, cette glissière se trouvait parfaitement inutilisable. Avec des glaçons dispersés partout, c'était encore pire.

Ah, oui, c'est que Robert s'était aussi procuré l'option «machine à glace». De la belle glace fraîche, sans avoir à remplir de désuets contenants qu'on ne sait jamais où mettre et qui renversent au moindre faux mouvement vers la tablette, n'était-ce pas là une porte ouverte sur un monde d'harmonie et de paix? La réponse comportait sa dose de nuances. Oui, la machine permettait de jouir de glaçons sans effort. Le système fonctionnait très bien. Trop même. En effet, la machine était si zélée que les cubes de glace pouvaient facilement finir par envahir tout l'espace, se faufilant partout, derrière les tablettes, sous le système de tiroir à glissière, parmi les aliments pris prisonniers.

Cette apparence de désordre était un milieu propice au relâchement. Ainsi, Robert, parfois, se laissait aller à une paresse qui ne lui ressemblait pas. Il ne refermait pas les boîtes de raviolis chinois. Il n'emballait qu'approximativement les blocs de parmesan. Il empilait les Tupperware n'importe comment, comme un amateur. Il achetait des produits qu'il possédait déjà, mais qui étaient inatteignables ou tout bonnement invisibles. Même ses boîtes de bicarbonate de soude n'étaient pas changées régulièrement. Il en avait déjà libéré certaines qui devaient bien avoir passé plus de cinq mois à attendre, tentant tant bien que mal de remplir leur rôle désodorisant.

Mais voilà, aujourd'hui, il était passé à l'action. Il avait tout vidé, tout nettoyé. Il avait remplacé la boîte de bicarbonate de soude. Il avait classé les aliments congelés comme il se devait. Il en avait jeté plusieurs. En pas plus d'une quinzaine de minutes, il était arrivé à faire tout ça. Et il se sentait tellement mieux. Il redécouvrait avec joie l'intérieur de son congélateur. Pourquoi s'était-il si longtemps privé de ce plaisir? «Plus jamais», se promit-il.

Il resta assis longuement sur les tuiles du plancher de la cuisine, devant cette porte ouverte, regardant l'intérieur de son congélateur. Ça lui fit tout chaud en dedans.

mardi 2 novembre 2010

Robert et les robots

Robert, ce jour-là, avait beaucoup à faire.

Il fallait passer l'aspirateur. Le four devait être récuré. Le disque dur de son ordinateur devait être nettoyé (tant d'autres opérations devaient être exécutées pour permettre le bon fonctionnement de son ordinateur). Au congélateur, il ne restait plus de glaçons. Il devait laver les serviettes blanches. Sécher les linges à vaisselle. Il y avait beaucoup de vaisselle sale, aussi. La douche, elle, demandait un entretien constant. De plus, il ne voulait pas manquer sa série télévisée préférée, même si on disait de cette émission qu'elle était destinée à un public de préadolescentes impopulaires.

Son réveille-matin préprogrammé le réveilla de très bonne heure. Il prit sa douche (à température constante programmée) puis vaporisa les tuiles d'un produit fantastique dont «les particules s'activent d'elles-mêmes pendant toute la journée», selon la publicité. Il entendit un bruit: c'était la chute des glaçons de la machine à glace intégrée à son congélateur. Il mit les serviettes blanches dans la laveuse et appuya sur le bouton. Il mit les linges à vaisselle dans la sécheuse et appuya sur le bouton. Il appuya sur le bouton de mise en marche de son four autonettoyant. Il ferma la porte du lave-vaisselle, qui partit tout seul puisque c'était un Bosch. Pendant ce temps, les tâches préprogrammées sur son ordinateur s'abattaient, une à une. Il appuya sur le bouton de son aspirateur robot et quitta la maison en armant sur le système d'alarme, d'un doigt enfoncé sur une touche.

Il ne revint que plusieurs heures plus tard, quelques heures après la diffusion de son émission préférée, qui avait été enregistrée automatiquement grâce au système de programmation. Il regarda son émission.

Exténué, il alla se coucher. Il ferma les yeux et se trouva bien seul à devoir contrôler toutes ses pensées, jusqu'à ce qu'il tombe enfin dans un sommeil profond.

Toute la nuit, il rêva. Des rêves qu'il n'eut pas l'impression d'avoir à inventer lui-même.

lundi 1 novembre 2010

Robert au pays de l'infiniment petit

Robert, ou plutôt ce qu'il en restait, se trouvait un peu sonné, mais n'allait pas laisser tout tomber, comme ça, simplement pour avoir été dévoré par des morts vivants. Non, non. Robert, c'était un combattant. Il regroupa donc le plus grand nombre de lambeaux microscopiques de son corps et les façonna de manière à former une petite boule: une boulette de Robert, miniature, composée de quelques atomes tout au plus.

La boulette, à son avis, c'était une idée formidable. «Une sphère, ça roule», s'était-il dit. Il se mit donc sur le chemin du retour vers sa maison, afin de terminer cette omelette, avec ou sans lait. Il pourrait peut-être simplement n'y ajouter qu'un peu d'eau?

Comme il était rendu infiniment petit, par contre, le trajet n'allait pas être de tout repos. Heureusement, avec sa taille réduite, il passerait inaperçu devant d'éventuels morts vivants, zombies ou autres monstres terrifiants et affamés.

Ça devait bien faire une demi-heure qu'il roulait et il se rendit compte qu'il avait à peine avancé d'un millimètre. Peu enclin à se décourager rapidement, il poursuivit son odyssée. Sa nouvelle forme et son échelle réduite, au fond, ne l'avaient pas changé, du moins, pas essentiellement. Il restait le même Robert, mais moins en volume, c'était tout. Ce qui avait changé, c'était sa perception du monde qui l'entourait.

En effet, il se mit à remarquer une foule de choses qu'il n'avait jamais vraiment perçues auparavant. La saleté du sol, qui normalement l'aurait dégoûté, paraissait plus organisée d'un point de vue infiniment petit. Chaque atome de saleté se tenait bien à «un bras» de distance de son voisin, dans un système étonnamment complexe mais rigoureux. Les taches cristallisées, surtout, formaient des compositions dont il pouvait maintenant apprécier toute la subtile géométrie. Les tuiles collantes du plancher paraissaient être de plaisantes collines, vue leur porosité. Même la lumière était différente. Cet espace lugubre, agrandi plusieurs fois, s'était transformé en un arrangement ajouré, comme une fine dentelle mathématiquement brodée, où il était possible de voir au travers des objets.

Dans cet univers, qu'il découvrait avec bonheur au fil de son périple, tout lui semblait beau. L'extrême organisation de ce qui l'entourait lui fit presque regretter de ne pas avoir atteint cette taille plus tôt. Il se rendit compte avec joie qu'un atome, bien qu'il fût celui d'une quelconque saleté, ne pouvait pas être sale, lui. Il se sentit en paix. Il se sentit invincible.

D'ailleurs, au-dessus de lui, il avait remarqué des pas. Mais même ces pas n'arrivaient pas à l'écraser. Il resterait toujours une distance minime entre lui et son environnement, entre la boulette qu'il était devenu et les atomes d'une éventuelle semelle de soulier. Ce soulagement lui fit se poser une question: «Moi-même, ne suis-je pas composé d'atomes qui ne se touchent pas vraiment?», puis il s'observa.

C'était vrai. Chaque petite particule du Robert qu'il était maintenant n'était pas attachée à l'autre. Entre chacune, un espace, un vide. Un petit creux.

C'est vrai qu'il n'avait encore rien mangé de toute la matinée.

samedi 30 octobre 2010

Robert à la page

Robert avait une relation particulière avec la mode. Il aurait aimé ne pas aimer, mais, au fond, il aimait. Cela l'entraînait à suivre les modes, mais d'une manière décalée. Il aurait aimé être en constante avance sur son temps et s'en vantait dès qu'il en avait l'occasion, mais il lui arrivait aussi de rester accroché à certaines vagues, ce qui ne faisait pas particulièrement de lui un exemple d'air du temps. Il fallait voir sa garde-robe pour bien comprendre.

Par exemple, il s'était procuré une chemise western bien avant la sortie du film Brokeback Mountain, il y a de ça quelques années. Il s'était senti à cette époque en avance sur son temps. Il s'enorgueillissait alors d'avoir été un genre de précurseur, de visionnaire. La mode? Il la pressentait tant il avait de goût! Ce n'était, la plupart du temps, bien sûr, qu'un heureux hasard. Plusieurs années après la sortie de ce film marquant pour lui vestimentairement parlant, il portait toujours régulièrement ce genre de chemise et en achetait dès qu'il en trouvait, bien que cette mode soit maintenant vue comme dépassée. Alors, il se disait fier de ne pas se soucier des modes, qu'il était un être unique, libre penseur. Étrangement, c'est plutôt pendant cette courte période où les chemises western étaient effectivement en vogue qu'il n'osait pas porter les siennes. Suivre les modes, lui? Jamais.

Robert était donc à la fois victime de la mode sans ne jamais être complètement dans le coup.

Avec sa décoration intérieure, c'était pareil. Un des premiers à avoir osé le gris, il s'empressa de tout repeindre en rouge dès que cette couleur s'était retrouvée sur toutes les pages des magazines de décoration qu'il aimait tant (un amour teinté de dédain, bien entendu). Il y reviendrait, un jour, alors que cette couleur serait vue comme démodée. Bien sûr, il savait bien que le gris reviendrait bien un jour, plus tard. Il se verrait donc non pas comme un nostalgique, mais bien comme un être définitivement en avance sur son temps.

Robert savait que la mode n'était qu'une invention faite pour pousser l'être humain moderne à consommer. Pour cette raison, il se disait contre. Mais ces paroles ne l'empêchaient jamais d'acheter, d'acheter et d'acheter encore. Il pouvait toujours se convaincre que de consommer avec excès, chose de plus en plus mal vue étant donné la vague environnementaliste qui sévissait dans le monde, n'était pas un signe de passéisme, mais bien d'un futurisme raffiné. Le discours environnemental n'allait tout de même pas rester à la page ad vitam aeternam, se disait-il. Comme toute chose est cyclique, il se confortait en croyant fermement que sa façon effrénée de consommer allait un jour redevenir bien vue. Il pourrait dire alors: «Moi, je consomme comme un déchaîné depuis bien avant que ce soit la chose à faire!», tout fier. Il ralentirait alors probablement son rythme de consommation, parlerait de recyclage, de forêts dévastées, alors que ces sujets ne seraient plus que vestiges d'un temps passé.

Pouvait-on donc dire de Robert qu'il était à la page? Oui, mais à la page précédente et à la page suivante d'un livre dont la fin mène inlassablement au début, encore et encore.

Oui, Robert était «off». Souvent. Mais il savait bien qu'un jour, on dirait que «off is the new on». Du moins, il l'espérait.

vendredi 29 octobre 2010

Robert dans le jardin

Robert aimait beaucoup le gazon, mais les cailloux, plus encore.

Robert était un grand amoureux de la nature.

Ah, oui: Robert aimait aussi énormément un jardin éclairé de lumières encastrées dans le sol et bordé de bornes de béton.

Robert, en fait, aimait la nature, mais vraiment bien contenue.

mercredi 27 octobre 2010

Robert à l'aéroport

Robert adorait voyager, mais trouvait, vraiment, que l'étape la plus pénible était celle se déroulant à l'aéroport.

Le pire, à l'aéroport, pour Robert, ce n'était pas l'attente. Non. Il aimait bien, même, être forcé à rester assis sans activité. Il trouvait que c'était une excellente façon de commencer un voyage, en fait. C'était un luxe qu'il n'osait jamais s'offrir à moins d'y être obligé. Ce n'était pas non plus le rituel répétitif lié aux fouilles, aux questions, aux douanes, aux secondes fouilles, aux souliers enlevés (ce moment était en fait un de ses favoris - quel joie d'être en chaussettes dans un endroit public!), aux files d'attentes, aux vérifications de bagages, aux troisièmes fouilles... Ce rituel, en fait, il s'en accommodait très bien. S'il avait été responsable d'un aéroport, il aurait sans doute imposé lui aussi un rituel, avec des files, des lignes jaunes et des agents en uniformes. Enfin, un endroit faisait preuve d'un peu d'organisation!

Non. Ce qu'il n'aimait vraiment pas de l'aéroport, c'était la piètre qualité du design.

Les fauteuils à motifs (afin de camoufler les éventuelles fuites urinaires ou autres accidents salissants), les tapis horribles, les plafonds mal recouverts de matériaux de bas étages, l'éclairage impardonnable, les boutiques clinquantes, les fenêtres immenses donnant presque exclusivement sur des vues insignifiantes, les machines distributrices désuètes, les panneaux d'affichage sans originalité: il ne pouvait en supporter la vue. «Pourquoi un lieu relié à une activité si excitante nous baigne-t-il dans cette atmosphère si morne?», se disait-il. En effet, pourquoi tant de violence visuelle?

Mais il y avait pire. Lorsqu'un supposé designer avait créé une quelconque oeuvre ou quelque accessoire stylé, à chaque fois, c'était un échec. C'était kitsch. C'était démodé. Ça avait été pensé pour plaire à un maximum de gens. Bref, c'était raté. «Il n'y a rien de pire que la laideur d'une chose qui a été conçue pour être belle, mais qui n'arrive qu'à faire grimacer», pensait-il.

Pourtant, quelques fois par année, Robert voyageait. Il subissait ces lieux, faisant preuve de degrés variés d'horreur (selon les pays) et attendait.

Il lui restait toujours l'option de se fermer les yeux.

mardi 26 octobre 2010

Robert dans la rue

Robert, après avoir mangé un souper un peu trop riche, voulut prendre un peu d'air. Il descendit dans la rue et se mit à marcher. D'abord, il marcha paisiblement, respirant l'air humide de cette soirée d'octobre. Il regardait au loin; nulle part, en fait.

C'est alors que son regard se précisa. Il se mit à regarder la ville autour de lui. Plutôt: il se mit à observer chaque détail, séparément. Tous ces éléments composaient donc cette ville qu'il habitait? Il les encadra mentalement, individuellement, les plaçant hors de leur contexte. Il vit une porte d'entrée à la peinture écaillée, une voiture rouillée, un mur de brique ébréché, des sacs de poubelles éventrés, une paroi couverte de graffitis, une boite électrique trop en évidence sur une façade, des ordures mêlées aux feuilles mortes, un écriteau nous avertissant qu'«ICI, VOUS SEREZ REMORQUEZ DANS 10 MINUTES» de ses belles lettres non pas tracées à la main mais imprimées. Et tant d'autres choses. Il considéra chacun de ces petits tableaux et, franchement, les trouva laids.

«C'est affreux, Montréal, ça n'a pas d'allure!», pensa-t-il.

Il baissa son regard, afin d'éviter ces portraits hideux. Mais au sol, c'était pire. «Je ne peux pas croire qu'en 2010, on n'ait pas encore trouvé de matières plus résistantes, plus dignes de nous», se dit-il, presque en colère. En effet, partout, le sol était lézardé, fendillé. L'asphalte des rues, c'était une vraie honte. Les trottoirs n'affichaient pas meilleure mine. Il marcha d'un pas plus prudent, tentant d'éviter de mettre les pieds sur les nombreuses fissures. N'y avait-il pas des solutions à ce grave problème?

Il en trouva. Les rues se devaient-elles réellement d'être pavées d'asphalte et les trottoirs de ce ciment de mauvaise qualité? Tant de matières existaient pourtant et remplaceraient avantageusement ces matériaux fragiles et quasi préhistoriques! Il se mit à imaginer de belles rues neuves et droites, pavées de granit noir, d'aluminium brossé, de plastique. De beaux trottoirs bien lisses en silicone, en acier inoxydable, en Tupperware... Mais il revint vite à la réalité.

«Pourquoi tant d'horreur dans notre monde!?», hurla-t-il.

Une vieille dame se promenant avec son chien (un Jack Russel) le dévisagea. Elle portait un foulard froissé autour de son maigre cou, tout plissé. Son visage ridé était pareil aux rues: une preuve vivante que le corps humain n'était pas fabriqué des matières idéales.

«Pourquoi?», Robert se demanda-t-il.

Pourquoi?

lundi 25 octobre 2010

Le désordre des transitions

Mon tiroir à épices souffre. L'ordre alphabétique s'est détérioré. Le cumin a perdu son voisin curcuma, rendu je ne sais où. Et je ne m'en plains pas.

C'est fou, hein, mais sans une pratique constante, on n'arrive plus à se plaindre de tiroirs mal classés ou des forêts remplies d'arbres pas foutus d'être tous de la même hauteur. On perd la main. Depuis quelques temps, je m'inquiète. Ça m'inquiète de moins en moins quand mes t-shirts ne forment pas une pile régulière dans un camaïeu décroissant. Dans mon portefeuille, je pense que j'ai un 20$ pas du bon bord. Il y a plein de fils de branchement entremêlés sur ma table de travail en ce moment et, pourtant, j'arrive à écrire. Scary.

Tous ces jours passés à raconter la vie des autres, de tous ces personnages imaginaires, est-ce que ça m'aurait éloigné de mes grandes préoccupations? Oui, il m'était déjà arrivé de passer du côté sombre, sciemment, et d'expérimenter avec des assiettes dépareillées, juste pour voir. Mais là, on dirait que j'ai carrément perdu le contrôle. Et perdre le contrôle, ça, c'est vraiment épeurant.

Je me dis: «Du calme, Robert, c'est l'automne. La saison où tout se détériore. Tu es normal.» Mais je ne suis rassuré qu'à moitié. L'automne, c'est aussi la saison où tous ces verts criards disparaissent, afin de peindre un paysage plus monochrome, juste pour nous. Oui, il y a cette période de transition, où jaunes, rouges et orangés nous aveuglent, mais on sait que c'est pour notre bien et que tout deviendra gris. Nos yeux pourront se reposer, quelle chance.

Est-ce à dire que je suis moi-même dans une période de transition? Tupperwareblog est né un soir de novembre, après tout. Je devrais donc retrouver mes sens et recommencer à être irrité par les anses de tasses ne pointant pas toutes dans la même direction ou les objets disposés en diagonale sans raison. Bientôt, peut-être? Je l'espère.

C'est à suivre.

samedi 23 octobre 2010

Alors...

Alors, j'ai fait le lit. J'ai replacé la couette bien au fond de sa housse. J'ai plié les serviettes blanches, les linges à vaisselle. J'ai vidé le lave-vaisselle, en replaçant toute la vaisselle comme il faut. J'ai rempli le lave-vaisselle à nouveau, des morceaux qui patientaient dans l'évier. J'ai vidé la poubelle de la cuisine dans la poubelle extérieure. J'ai remplacé le sac. J'ai replacé un verre à vin avec les autres, en réaménageant tous les verres afin que ce soit pratique, afin que ce soit beau. Il y avait sur la tablette des verres une petite bouteille de tequila. Je l'ai déposée par terre. J'ai regardé la tablette du bas, où se trouvaient toutes les autres bouteilles d'alcool. J'ai tenté d'insérer la bouteille de tequila sur cette tablette. Trop de bouteilles. Pas de place. J'ai pensé que si je sortais toutes les bouteilles et que je recommençais, j'y arriverais, peut-être. J'ai créé des sections. Les bouteilles de rhum ensemble. Celles de Whisky ensemble. Les vodkas. Les liqueurs. Les inclassables, bien classées, ensemble. J'ai essayé de placer la bouteille de tequila, mais elle était trop coincée. La porte ne fermait plus. J'ai recommencé. Plusieurs fois. Peu importe comment je divisais les sections, il n'y avait jamais de place pour la bouteille de tequila. J'ai alors enfreint ma règle des sections, pour voir. La vodka russe s'est retrouvée à l'opposé de la vodka polonaise. Je n'ai pas aimé ça. Mais il fallait que cette bouteille de tequila trouve sa place. Ça n'a rien donné. Pas plus de place. Trop de bouteilles aux formes trop variées. J'ai séparé les bouteilles en les classant par forme. J'ai replacé les bouteilles de la plus grosse à la plus petite, en calculant combien les bouteilles carrées pouvaient se disposer dans un quadrillé imaginaire et combien les rondes pouvaient former un différent type de quadrillé, en quinconce. Je me suis surpris à aimer les bouteilles ovales, super obéissantes, faciles à glisser dans les endroits libres. Mais toujours pas de place pour la bouteille de tequila. Satanée tequila. Une bouteille presque vide. Alors, j'ai ouvert la bouteille et j'ai bu la tequila, d'un trait. Dehors, la lune était belle. Pleine ou presque. Autour, un halo blanc, parfaitement rond.

vendredi 22 octobre 2010

Moi (qui?)

Je vous ai manqué? C'est moi, Robert. Celui qui écrit le blogue. Celui qui chiale tout le temps à cause d'un napperon mal enligné. Vous vous souvenez?

Je m'étais donné un défi: explorer, pendant quatre semaines, des personnages. Maintenant, prenons une petite pause de ces fictions et attardons-nous à nos préoccupations habituelles. En fait, je crois qu'il est temps de revenir aux sources et faire un peu de classement. Ça commençait à faire désordre, tout ce monde mélangé dans Tupperwareblog.

Nous pourrions classer tous ces personnages! Par sexe, d'abord? Ce serait une façon de s'y prendre. Bien sûr, ce classement serait inutile, simpliste et un brin sexiste.

Voyons voir... On pourrait classer tous ces personnages par âge, du plus jeune au plus vieux. Mais pourquoi, au fond? Que ferait-on des personnages dont l'âge n'est pas déterminé? Qu'adviendrait-il des personnages vivant à une autre époque? Des chiens? Du chat?

Il serait plus pertinent de faire un tableau qui catégoriserait les personnages selon leur degré d'importance. Mais comment juger de l'importance de tout ce beau monde? Un personnage peut avoir paru important pour une personne et moins pour une autre. Un personnage secondaire peut avoir volé la vedette à un principal. Un simple figurant, même, compte peut-être bien plus que tous les autres; on ne peut pas savoir, on n'a pas eu l'occasion de le connaître.

Compartimentons donc par ville d'origine. C'est sensé, non? Il y eut Montréal, Québec, Mont-Laurier, Shanghai... Mais aussi «la Suède», «l'Argentine» et tant d'autres lieux qui ne sont pas des villes. Que dire de la station spatiale?

Soyons plus créatifs. Catégorisons binairement en «loosers» et en «winners». À bien y penser, beaucoup pourraient appartenir aux deux clans. Ça risquerait de faire beaucoup de «loosers», aussi. Allons-y donc par couleur de cheveux. Mais combien de données nous sont inconnues pour arriver à des catégories claires (et où placer les éventuels chauves ou ceux avec des mèches ou même un subtil balayage)? Et si on divisait en trois, ce chiffre magique: les beaux, les laids, les ordinaires? Non, non. C'est trop subjectif.

Alors...

Par degré de niveau de langue? Par orientation sexuelle? Par coût total des vêtements? Par nombre de liens entre les autres personnages? Par pointure de souliers? Par nombre de lettres dans leurs noms? Par poids de leurs valises pour un voyage d'une semaine dans un tout-inclus à Punta Cana? Par niveaux de désir de réussir une crêpe parfaitement ronde? Par qualité des chansons hypothétiques composées en transposant en notes de musique toutes les lettres ayant servies à les décrire? Par capacité à raconter l'intrigue du téléroman Virginie, à l'envers, sans avoir vu plus d'un épisode par semaine pendant une année? Par possibilité qu'un jour, ils deviennent accrocs à la relecture des aventures de Harry Potter une fois que ces livres seront tombés dans l'oubli? Par mérite général en tenant compte d'une série de facteurs trouvés au hasard en découpant un million de petites annonces dans la section «Rencontres» des dix journaux les plus mal écrits selon un comité formé d'un nombre équivalent aux chances de voir une aurore boréale au Manitoba en novembre de personnes ayant tenté d'arrêter de manger des mauvais gras en excluant toutes fringales spontanées entre 1h00 et 3h30 du matin dans le fuseau horaire incluant toute la Chine et dans tous les autres fuseaux dont le UTC+X fait correspondre X à une quantité plausible de planètes semblables à la Terre mais introuvables dans toutes les galaxies connues par l'être humain moderne?

Alors, je vous ai manqué?

lundi 18 octobre 2010

Gilles (rôles secondaires)

Gilles? Mais qui était Gilles?

Gilles, c'était Gilles Gendron, le directeur de l'école, où se déroulaient les activités socioculturelles de Mont-Laurier. Vous savez, celui qui avait discuté avec Nancy, la technicienne de scène qui s'était moquée des avances de Claude, qui déménagea plus tard en Californie pour n'avoir qu'une petite aventure avec Stacy dont le mari alcoolique ne s'était jamais rendu compte de quoi que ce soit? Gilles, c'est aussi celui qui avait remis une enveloppe à Nancy. Dans l'enveloppe, d'ailleurs, se trouvait un banal chèque pour payer la représentation de Hop-la!. Personne, à part peut-être Claude, n'avait vraiment remarqué monsieur Gendron ce soir-là. Pierre, un des acrobates, était même passé devant notre directeur d'école sans entendre le «Bravo pour votre specta...» qu'il lui marmonna timidement.

Gilles, pour plusieurs, paraissait froid, mais c'était mal le connaître. Il s'agissait plutôt de tiédeur. Gilles aimait la pêche, la motoneige, les spectacles d'humoristes et les excellents repas que préparait Jocelyne, son épouse, mais n'exprimait pas ces passions autrement que par des phrases trop longues, trop compliquées, insignifiantes. C'était la même chose avec ce qu'il détestait. Quand il expliquait son dédain pour les tomates crues, l'opéra, le thé vert ou les voitures compactes, par exemple, on ne savait jamais vraiment si, au fond, il aimait ou non. Tout en maladroites nuances, il tentait de communiquer en ne soulevant jamais les passions.

Que disait-il, au juste? Était-il pour ou contre? Peu importe. La plupart du temps, les autres ne lui laissaient pas terminer ses phrases ou feignaient d'écouter en pensant à une tactique pour s'enfuir.

Même lui, parfois, n'avait plus envie de s'entendre. Parler ou penser. Alors, il s'imaginait passer de l'avant-plan de son existence à l'arrière-plan. Il devenait un simple figurant dans sa vie. Loin, flou, insipide, il se trouvait à son meilleur. Un rôle secondaire, c'était, pour lui, déjà trop.

samedi 16 octobre 2010

Bill (rôles secondaires)

Bill? Mais qui était Bill?

Tout le monde, à Rockport en Californie, connaissait Bill. Bill, c'était le mari de Stacy, celle qui travaillait au restaurant avec Claude, cette femme originaire de Mont-Laurier qui avait cru bon déménager en Californie afin de refaire sa vie suite à l'humiliation engendrée par Nancy, cette technicienne de scène, qui s'était littéralement moquée des avances qu'avait faites Nancy et qui plus tard travailla auprès du grand metteur en scène Hubert Lesage et du baryton Serge Gendron, rendu célèbre par son interprétation surprenante de Bastien dans Bastien und Roberdt. C'est limpide, non?

En tous cas, rien n'était jamais limpide pour Bill. Cet homme, originaire de Cody, au Wyoming, avait bel et bien hérité de toutes les caractéristiques de son père. Comme lui, il était un peu niais, un peu violent et très, très penché vers la bouteille. Il passait sa vie dans une brume constante, en n'arrivant jamais à réellement comprendre ce qui lui arrivait.

Le soir où il rencontra Stacy, dans un bar, n'avait jamais fait partie de ses souvenirs. C'était un moment de noir total, pour lui. Trop ivre, il avait séduit Stacy par un mélange de force et de chance, lui avait-on raconté. Ce soir-là, cette dernière était triste, pleurait, assise au bar et il avait profité de ce moment de vulnérabilité. C'est dans son camion qu'ils avaient fait l'amour et neuf mois plus tard, naissait leur premier enfant, Johnny Frank.

Ils vivaient maintenant dans une petite maison, avec leurs trois enfants et Martha, la mère Stacy, qui souffrait de démence avancée. Bill travaillait pour un architecte paysagiste, qui lui faisait confiance malgré ses retards fréquents et ses absences répétées. C'est que le travail physique ne lui faisait pas peur. Plus c'était dur, plus il s'y plaisait, même. Tondre le gazon sur des terrains immenses, transporter de multiples chargement de gravier ou creuser des trous profonds, c'était pour lui une façon de ne plus penser à rien. Les douleurs de sa musculature arrivaient à enterrer la vraie douleur que lui procurait tout acte de réflexion. Quand il tentait de réfléchir, tous s'embrouillait, tout tournait. Alors, il prenait une bière, puis une autre, puis une autre, jusqu'à ce que son cerveau s'endorme.

Il était dépassé par toute sa vie. Comment avait-il pu en arriver où il était? Ses trois enfants étaient de vrais étrangers, pour lui. Il ne se souvenait pas avoir invité ces petits êtres dans sa maison et encore moins cette vieille folle de Martha. À tous les soirs, en se couchant, il avait même cette vague impression de côtoyer une femme qu'il n'avait jamais vraiment choisi. Pourquoi sa vie était-elle comme elle l'était? «I got no clue. I'm fucking clueless!», avait-il l'habitude de dire.

Il ne semblait avoir aucune conscience de tant de détails de son existence. Il ne paraissait même pas voir certaines évidences: que ses enfants ne l'aimaient pas, que son patron ne le respectait pas, que Claude était lesbienne, que Stacy avait eu une aventure avec elle. Était-ce que son esprit souffrait d'être trop vide ou trop plein?

Il observait parfois Martha, assise à la fenêtre, immobile, le regard vide. Arriverait-il un jour à atteindre ce stade d'inconscience? Il l'espérait. Il enviait cette vieille femme, à qui on ne demandait jamais rien. Pas même d'exister.

Après tout, jamais il n'avait demandé à quiconque de compter. Il ne voulait d'aucun rôle, au fond. Pas même d'un rôle secondaire dans la vie des autres.

mardi 5 octobre 2010

Bastien (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Bastien regardait tout autour de lui avec intensité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il s'avança, regardant au loin, l'air grave. Il ouvrit la bouche... Mais la musique s'arrêta. Et Bastien disparut.

À sa place, celui qui jouait son rôle, le baryton Serge Gagnon, retira son énorme chapeau et ses verres fumés. «Non. Ça ne va pas. Où suis-je? Quelle est mon intention? Je ne peux pas chanter ce rôle dans de telles conditions!», dit-il d'une voix aiguë, avec un accent européen plutôt bizarre pour un Gaspésien. «Il y a un problème, monsieur Gagnon?», répondit Hubert Lesage, un homme roux, assis au centre d'une salle de spectacle vide et sombre. C'était le metteur en scène.

«Je ne comprends pas. Pourquoi ce décor? L'argument spécifie que l'action se passe dans une plaine champêtre du 18e siècle et, autour de moi, il n'y a qu'un amas de vaisselle, de contenants et d'ustensiles dans une cuisine résolument moderne. Je n'y arrive pas. Je n'y crois pas.», ajouta le baryton. «C'est une transposition, monsieur Gagnon. Vous vous promenez à travers des Tupperware, mais ça représente votre incapacité à composer avec vos sentiments face à votre environnement. Ben, pas vous, là, mais votre personnage.», répondit le metteur en scène, d'un ton nasillard et désabusé. «Allez, on recommence.»

La musique reprit. Bastien réapparut, profond. Il chanta:

Ich geh jetzt auf die Weide,
Betäubt und ganz gedankenleer.
Ich seh zu meiner Freu...

Bastien/Serge trébucha sur une râpe à fromage. «C'est impossible! Je ne vois même plus mes marques au sol avec tous ces objets. Comment voulez-vous que je me situe bien au centre de mon éclairage?», lança Serge Gagnon, furieux.

Hubert Lesage appela: «Nancy. Nancy! Pourrais-tu faire des plus grosses marques pour monsieur Gagnon?»

Nancy, une jeune femme vêtue d'un vieux jeans noir et d'un t-shirt à l'effigie de Marylin Manson, arriva sur la scène promptement. «Pas de trouble, Hubert!», dit-elle en se penchant devant notre chanteur qui faisait mine d'enlever des poussières sur son costume, un genre de poncho argenté parsemé de cônes de plastique transparents. Elle poussa quelques objets autour d'elle, puis, à l'aide de ruban adhésif orangé, elle fit un gros «X» au sol. «C'est mieux de même, chéri?», chuchota-t-elle au baryton, qui joua l'offusqué comme pour une salle de 3000 spectateurs, puis fila vers la coulisse.

«Non, mais pour qui qui s'prend, le cave? J'vais y en faire une, une transposition, moi, câlisse!», pensa Serge en se débarrassant de son costume. Il enleva tout, tout. Jusqu'à ses sous-vêtements, qui étaient rose gomme. Il se précipita au centre de la scène, mais glissa sur un rouleau à pâte, puis s'étendit de tout son long, emportant dans sa chute Nancy qui venait de se relever.

«C'est bon. On garde ça! Belle proposition.», cria Hubert Lesage du fond de la salle.

Bastien und Roberdt fut un succès. On remarqua l'audace de la mise en scène, mais, surtout, «le talent unique» de Serge Gagnon.

jeudi 23 septembre 2010

Gratter la surface

J'aime traiter de divers sujets en surface. Il y a quelque chose de sain là-dedans. Creuser, creuser, c'est bien beau, mais ne finit-on pas parfois par être rendu tellement creux qu'on ne voit plus rien? Plus rien que du noir. En surface, on voit bien ce qui est devant nous. Peut-être qu'on n'en voit que la surface, mais, au moins, on voit.

Vous voyez, je pourrais ici aller plus profondément pour creuser cette affirmation, mais je sens que si c'est ce que je fais, je risque de m'emmêler, de me contredire, d'avoir une vision de plus en plus sombre de mon sujet. Tiens, faisons-en l'essai.

La surface, c'est ce qu'il y a sur le dessus d'une chose. C'est la partie visible, normalement. À moins d'être, je ne sais pas, moi, une créature marine et d'avoir la surface au-dessus de ma tête. Vous voyez? Je commencer déjà à m'enliser.

Si la surface d'une chose se retrouve bien en vue, c'est peut-être qu'il y a une raison pour ça. Peut-être que ce qui est dessous la surface, c'est laid, indigne ou simplement vraiment banal. Imaginez un chercheur qui se penche sur un sujet très pointu. Les fossiles de ptérodactyles, par exemple. Cette personne pourra peut-être passer sa vie entière à fouiller, à se poser des questions, à interpréter des petits bouts de roches ou d'ossements et qu'elle viendra à la conclusion, au bout d'une vie (gâchée) consacrée à ce sujet, que les ptérodactyles étaient des genres de dinosaures volants qui sont maintenant disparus. Bref, ce que tout le monde savait déjà. Imaginez sa déception. L'absurde de sa quête. Au mieux, cette personne, en grattant, découvrira peut-être certains détails inusités. Que les ptérodactyles étaient probablement végétariens, par exemple, je ne sais pas, moi... Mais elle n'aura personne avec qui vraiment partager ce savoir. Les gens diront: «Eh ben» en hochant de la tête en pensant à une tactique pour terminer cette conversation au plus vite pour aller prendre une bière dans un 5 à 7.

«Oui, mais, Robert, on ne peut pas se ficher de tout comme ça!», penserez-vous. Sans une couche de la population (qui, j'en suis certain, aime croire qu'elle est la couche du dessus, celle en surface) qui ose fouiller certains sujets, où serions-nous? Ce n'est pas faux. Je suis peut-être moi-même un peu un exemple de ce phénomène, avec mes incessantes pensées sur le Tupperware? Et je mène vraiment notre société plus loin, avec tout ça? Rien n'est moins sûr. Je vous avais prévenu: je commence à me contredire, à ne plus être vraiment clair.

Peut-être aussi que la surface, au fond, ce n'est pas plus clair que le fond. Le fond, au fond, c'est sombre ou pas? Si la surface est au fond, où est le fond? En surface? Aurais-je vécu toute ma vie à l'envers, confondant le haut avec le bas, la croûte avec le noyau?

J'aime bien manger du Jell-o. Le grand plaisir, pour moi, c'est vraiment la première bouchée, celle qui brise la surface bien lisse. Plus on mange, plus on se rend compte d'un phénomène fascinant: on a beau creuser, mais ce qu'on découvre se retrouve automatiquement en surface. On mange, on mange, et on ne peut que constater que la surface, au fond, se rend vraiment creux. La seule fin possible, c'est de mettre à nu une chose qui nous rappelle soudainement que nos vies sont bien peu de choses et qu'elles tireront un jour à leurs fins: le fond. Le fond du bol.

C'est moi, ou il commence à faire noir, ici?