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dimanche 14 novembre 2010

Robert mange la peau du poulet

Les signes d'un changement radical à l'échelle planétaire ne cessaient de se multiplier.

Manger la peau du poulet, c'était nocif pour la santé. Dans son emballage épidermique, le poulet emmagasinait tous les mauvais gras, lui qui était pourtant réputé pour être constitué de viande maigre. Le poulet savait que sa peau, une fois mangée, augmenterait les risques d'obésité, les taux de cholestérol et le simple sentiment de culpabilité ressenti chez l'humain trop gourmand. Ce savoir, c'était la petite vengeance du poulet. On voulait l'élever dans des conditions horribles, l'abattre avant même qu'il n'ait pu connaître quelques plaisirs de la vie, le rôtir à la chaîne en ajoutant une quantité astronomique de sel, eh bien, il s'assurerait que sa peau soit croustillante et savoureuse, tuant à petit feu cette race qui avait décidé de le tuer, lui.

Robert aussi savait tout ça. Mais, si la chair est faible, la peau (le contenant de la chair), était si appétissante. Ce soir-là, il dévora donc la peau de son demi poulet en cuisses, qu'il avala, lambeau après lambeau. Robert ne se soucia même pas d'utiliser fourchette et couteau. Il mangea avec ses doigts coupables, qu'il lécha, même, tant ceux-ci étaient tachés non pas du sang du crime, mais bien de cette véritable graisse du crime. Robert offrit un spectacle dégoûtant et indigne de lui. Pire: il aima ça.

C'était clair, le désordre mondial était inévitable.

vendredi 12 novembre 2010

Robert et la vengeance du Tupperware

Ce matin-là, Robert n'aurait jamais pu s'imaginer ce qui allait lui arriver. Il se leva, un peu plus tard que d'habitude, un peu enrhumé. Il se prépara à vivre une des journées les plus ordinaires de sa vie. Ce n'était pas ce que le destin avait réservé pour lui.

D'abord, tout fut assez ordinaire: il prit sa douche, but un verre de jus d'orange, regarda son courriel, mangea un peu. Il regarda distraitement la télévision, il fit un peu de lecture, il alla chercher du pain à la boulangerie. Il se prépara un sandwich au thon, il le mangea, il but de l'eau, beaucoup d'eau. Sa journée ordinaire battait son plein. Il ressentait une réelle fierté d'avoir réussi son défi de ne vivre rien de spécial pendant sa journée. Un peu de calme, ça lui ferait du bien. Son corps l'en remercierait en éliminant ce rhume automnal bien ennuyant.

Ça faisait à peine quelques heures qu'il était levé, pas plus de quatre heures, qu'il se dit qu'il méritait bien une petite sieste. Il entra dans la chambre, tira les rideaux, ferma la porte. Il éteignit la sonnerie du téléphone, la lumière de la chambre. Toujours en pyjama, il se coucha, ferma les yeux et s'endormit aussitôt.

Quelques minutes passèrent, puis quelques heures. Il dormait toujours, en rêvant des rêves totalement insignifiants, à l'image de la journée qu'il s'était promis de vivre. La tête bien enfoncée dans son oreiller, il était coupé du reste du monde. Quelle réussite c'était, cette pause sans éclat dans sa vie si occupée! Il se retourna lourdement en gémissant de satisfaction. C'est à ce moment qu'il entendit un bruit.

«Scritch, scritch», que ça faisait. Dans son état semi-éveillé, il ne sut pas interpréter le bruit, qui provenait de sous son lit. «Scritch, scritch». Il n'ouvrit pas les yeux, mais, de plus en plus conscient, il cessait de respirer un instant, question de mieux entendre. Le bruit s'amplifia. Rêvait-il? Il se mordit l'intérieur de la joue, pour voir. Non. Malgré sa confusion, il était maintenant certain de ne plus être endormi. «Scritch, scritch, scritch»: le bruit se fit de plus en plus présent. Il ouvrit les yeux. Rien d'anormal ne venait troubler la paix de la chambre à coucher.

Il s'assit dans son lit. Une présence se faisait sentir, c'était clair. Il frissonna. Tout à coup, la porte de la chambre s'entrouvrit sans grincer. Une ombre se glissa hors de la chambre. Lentement, prudemment, il se leva et cria: «Allô? Allô?!» en s'approchant de la porte.

Dans le couloir, il n'y avait rien d'anormal. Tout était à sa place. Les pattes de la chaise près de la porte d'entrée étaient bien enlignés avec les lattes du parquet, la petite table était bien adossée sur le mur, cachant la prise de courant comme il se devait, le vide-poches était vide, comme il le fallait. La porte d'entrée était bien fermée, verrouillée. Rien ne semblait avoir bougé. Pourtant, ce bruit continuait de se faire entendre, plus loin maintenant. Vers la cuisine.

Robert s'avança silencieusement vers la cuisine. Le bruit petit bruit était maintenant accompagné d'autres bruits: «clonk, fuiiiit, poum, scratch, pop, clac, clish». Soudainement, les bruits cessèrent. Robert profita de ce moment de silence pour s'avancer encore et entrer dans la cuisine. Encore une fois: rien d'anormal. Robert était-il enrhumé au point d'en avoir perdu la tête?

Dans sa cuisine, bien propre et bien rangée, Robert tenta de se calmer. Il n'était pas fou, juste un peu fatigué. Il expira longuement. Il eut un petit rire de soulagement, voyant que toute cette aventure n'en était, au fond, pas une, et qu'il allait atteindre son but de vivre une journée extraordinairement ordinaire, comme il l'avait souhaité. Il pensa: «j'ai soif et un bon verre d'eau me fera du bien.»

Il ouvrit l'armoire pour se prendre un verre. Ils étaient là, pêle-mêle. Il ouvrit les autres portes d'armoires, et les tiroirs. C'était encore pire. Tous les vieux Tupperware dépareillés dont il s'était défait presque un an auparavant étaient empilés dans un désordre incroyable. Ne les avait-il pas donnés à une oeuvre de charité? Ne les avait-ils pas remplacé par un ensemble de marque Rubbermaid tout simple, plus facile à ranger? Ne s'était-il pas promis de ne plus jamais chercher un couvercle manquant de toute sa vie?

Ils étaient revenus. On ne se débarrassait pas aussi facilement de contenants Tupperware dépareillés, accumulé au fil de tant d'année, donné par des vieilles tantes bien intentionnées.

Robert avait perdu la guerre. La «Tupperwar». Il capitula. Son rhume disparut soudainement.

mardi 9 novembre 2010

Robert a mal aux pieds

Robert, ce soir-là, avait mal aux pieds. Il souffrait en silence, ne voulant pas importuner les autres avec ses petits malaises. Parler de son mal de pieds, il ne trouvait pas cela intéressant. Il préféra donc garder secrète sa douleur.

Il se sentit fort de ne pas même s'échapper auprès de ses proches. Il se dit: «C'est une vraie preuve d'héroïsme, cette absence de plainte» en se gonflant le torse de fierté. Il garda le sourire, même en marchant. Quand il marchait, chacun de ses pas était comme une petite torture, mais il n'allait pas craquer. Il désirait se contenir, faire le brave. Debout, immobile, c'était pire. En dedans, son corps envoyait des signaux de détresse bien qu'à l'extérieur, tout n'exprimait que calme et confort. Il écoutait comme d'habitude. Il discutait comme d'habitude. Il riait, même. C'était comme s'il jouait un rôle à merveille: l'illusion était parfaite. Même lui, par moments, y croyait. Les secousses douloureuses sous la plante de ses pieds le ramenaient bien, momentanément, à la réalité, mais il ne laissait rien paraître. Pourquoi importuner les autres avec quelque chose d'aussi banal qu'un mal de pieds?

Les gens, il le savait, avaient tant d'autres préoccupations: des enfants qui ne performent pas bien dans leurs cours de violon, des listes d'épicerie à écrire, du souci à propos de la couche d'ozone, de la peine de n'avoir pas bien conclu une conversation avec un parent, des miettes à ramasser dans le fond de leur tiroir à ustensiles, la peine de mort toujours en vigueur dans tant de pays, des crèmes de champignons renversées, des boîtes de mouchoirs de papier presque vides (parfois ne contenant que le dernier, qui pendouillait pathétiquement), des doutes à propos de la sincérité des sentiments de l'être aimé, des troubles de vision nocturne, des remords à propos d'événements historiques passés mais qui hantent toujours, des couvercles de pots à épices mal fermés qui tombent dans une paella entraînant dans leurs chutes un excédent d'épice, la faim dans le monde, la guerre, la mort, la calvitie... Tant de sujets, tous importants, par moment.

De plus, il savait qu'il n'avait pas de cor. Pas de callosité. Pas d'infirmité particulière. Ses pieds étaient normaux. Simplement fatigués. Ça ne méritait pas qu'on en parle. Il n'y avait rien de nouveau à dire à ce sujet. Ses pieds lui faisaient mal, et après tout? On n'allait tout de même pas lui organiser un téléthon! D'autres souffrances humaines passaient bien avant son petit trouble même pas digne d'un podiatre. Aucun article de journal n'allait être écrit à ce sujet. Aucun roman. Aucun film hollywoodien.

Ça ne valait même pas quelques minables paragraphes.

vendredi 5 novembre 2010

Robert renverse une sopa de lima

Robert n'aimait pas gaffer. Ce soir-là, il voulut simplement sortir un sac de pain du réfrigérateur et entraîna un contenant Tupperware de marque Rubbermaid droit vers le plancher de la cuisine.

Il n'y eut pas de ces moments de ralentis que disent souvent avoir vécu les gens qui font des gaffes. Non. La soupe, en une période de temps qui parut même encore plus courte que la seconde nécessaire à la chute réelle, se répandit partout. Elle éclaboussa dans tous les sens, se propulsant hors du contenant, qui perdit son minable couvercle.

La sopa de lima était une soupe que Robert affectionnait particulièrement. Faite avec amour, cette soupe avait été préparée avec un bouillon de poulet biologique maison. Certains des ingrédients avaient été achetés dans une petite boutique de produits alimentaires mexicains, ravissant le vendeur (un Mexicain) qui s'exclama: «Ah, une sopa de lima! Merveilleux!» en dénichant un de ses meilleurs petits pots de salsa habanera pour le vendre à Robert.

Robert n'arriva pas à trouver l'incident amusant. Il nettoya le plancher sans le moindre sourire.

dimanche 31 octobre 2010

Robert et les morts vivants

Il faisait froid, ce matin-là. Robert, à son réveil, dut augmenter la température du plancher chauffant de la salle de bain. Au bout de quelques minutes, sous ses pieds, les tuiles de céramique noires dégageaient déjà une bienfaisante chaleur. Robert put donc faire sa toilette du matin bien réconforté par son plancher, qu'il aimait tant. Il ne trouva pas sa brosse à dents, mais se dit qu'il méritait bien d'en déballer une nouvelle. Il en retira une du tiroir où il gardait ses brosses de rechange, bien rangées côte à côte comme dans un magasin.

Puis il s'habilla chaudement, et commença à préparer son petit déjeuner. Il voulut faire une omelette, mais au moment où il voulut verser un nuage de lait dans sa préparation afin de la rendre plus duveteuse, il se rendit compte que le contenant de lait avait été rangé vide au réfrigérateur. «Étrange», se dit-il. En effet, ce genre de distraction, ce n'était pas son genre.

Il décida donc d'aller au petit marché du coin afin d'acheter du lait. Il ouvrit la porte du placard d'entrée, pour y chercher son manteau noir Jack & Jones, celui qui était trop chaud pour une journée normale d'automne, mais pas assez pour une journée d'hiver. Il serait juste parfait pour cette calme journée d'automne, fraîche et grise. Ce manteau noir était facile à repérer. Il plaçait toujours les manteaux en camaïeu décroissant, du noir au blanc. Si plusieurs manteaux étaient de la même couleur, c'était le degré d'épaisseur qui dictait l'ordre. Bref, à gauche, vers le milieu de la section des manteaux noirs, se trouverait ce manteau idéal, qu'il ne pouvait pas porter bien plus souvent qu'une dizaine de jours par année. Cependant, lorsqu'il tendit la main vers l'endroit approprié, il ne trouva pas le manteau. Il dut parcourir toute la gamme de coloris pour enfin trouver son manteau camouflé entre un parka vert armée et un coupe-vent vert bouteille. «Très étrange», pensa-t-il. Pourquoi ce manteau s'était-il retrouvé là?

Il descendit dans la rue. Dehors, le matin brumeux ne laissait voir aucune âme qui vive. Les trottoirs étaient déserts, les rues comme arrêtées dans le temps. Arrivé devant le marché du coin, il observa une petite pancarte écrite à la main: «De retour dans 5 minute». Sans «s». Comme il n'avait vraiment pas envie d'attendre le retour de ce dernier de classe, il entreprit d'aller au marché qui se trouvait un peu plus loin, de l'autre côté du pont.

En marchant, seul le bruit de ses pas brisait le silence qui régnait sur son quartier. Il passa sous le pont, où aucune voiture ne roulait. Il entra enfin dans ce petit marché qu'il ne fréquentait normalement jamais. Il le trouvait sombre, sale, lugubre. Il parcourut l'allée centrale, afin d'atteindre le comptoir réfrigéré, tout au fond, qu'il détecta au vrombissement de son moteur de système de réfrigération.

Devant les portes vitrées, s'étalaient devant lui contenants divers, poussiéreux et au design graphique qui semblait avoir été créé des décennies plus tôt. Il repéra la section des produits laitiers. Les contenants de lait ne se trouvaient pas à la hauteur des yeux, comme il se devait, mais plutôt sur la tablette du bas, près du plancher de tuiles collantes et affichant une mine négligée. Il se pencha, ouvrit la porte. «10 - 31 - 78», que c'était écrit sous l'inscription «meilleur avant» du litre de lait qu'il choisit. 78? Ce chiffre ne pouvait être le jour, encore moins le mois. Il conclut donc qu'il s'agissait de l'année. 78. Comme dans 1978? Il brassa le contenant. À l'intérieur, de probables grumeaux faisaient un bruit sourd de vagues gluantes. Sans hésiter, il reposa le contenant sur la tablette, referma la porte vitrée et se retourna pour quitter ce commerce indigne.

«On peut vous aider?», dit alors une voix rauque. Il leva les yeux. Une femme en décomposition le regardait, du seul oeil qui lui restait. Robert figea, glacé d'effroi. «Il n'est pas assez bon pour vous, mon lait?», ajouta la femme, d'un ton hautain qui contrastait avec son look franchement négligé. «Non, non... Il est parfait, votre lait. C'est juste que...», répondit Robert en bégayant. Alors, il poussa tout le contenu d'une tablette remplie de nourriture pour chiens sur la femme, la jetant au sol, et prit la fuite.

On lui bloqua aussitôt le passage. Il fit face à une bande de créatures vaguement humaines, qui le dévisageaient en bavant. Prenant son courage à deux mains, il lança: «Mais, qui êtes-vous?». Le plus décomposé, un homme d'âge mûr qui ne savait définitivement pas comment agencer ses vêtements, lui répondit: «Nous vivons partout autour de toi. Nous sommes les morts vivants. Nous nous cachons partout. Nous voulons te manger.»

Tous se jetèrent sur Robert. Ce dernier tenta de se réveiller, croyant à un cauchemar. Mais non. Ce n'était pas un rêve.

Des lambeaux et des miettes de Robert traînèrent sur le sol froid du petit commerce. Le sang cailla rapidement.

Chez Robert, sur le comptoir, des oeufs battus attendirent un nuage de lait en desséchant lentement, lentement.

vendredi 29 octobre 2010

Robert dans le jardin

Robert aimait beaucoup le gazon, mais les cailloux, plus encore.

Robert était un grand amoureux de la nature.

Ah, oui: Robert aimait aussi énormément un jardin éclairé de lumières encastrées dans le sol et bordé de bornes de béton.

Robert, en fait, aimait la nature, mais vraiment bien contenue.

dimanche 24 octobre 2010

État second

Des fois, je me dis que je devrais prendre de la drogue. Je regardais, hier, le film The Wall (un film d'Alan Parker inspiré de l'univers de de Pink Floyd) et j'ai été vraiment impressionné par la créativité contenue dans ce film. Je me suis demandé si c'était possible de créer des oeuvres aussi déjantées sans être sous l'effet d'une substance quelconque. Surtout, je me suis trouvé, mais alors, d'un convenu!!!

Convenu et contenu, ça va peut-être ensemble?

Attention: je ne pense pas que la drogue soit nécessaire à la création, mais disons qu'on dirait que ça aide à faire tomber certains murs. The Wall fait tomber des murs (contrairement à cette phrase qui est d'une plate évidence). Ce film splashe partout. Ça dégringole! Ça flye! Ça se fout complètement de ressembler à un petit objet bien propre qu'on peut mettre dans une belle petite boîte. Et c'est bon parce que ça va dans tous les sens.

Moi, que voulez-vous, j'aime plutôt ça, les murs. Ça donne un peu d'intimité, un mur. On peut peindre ça, un mur. On peut mettre de la tuile dessus. Une belle tuile noire, par exemple. Ça donne beaucoup de cachet à une pièce, ça, un mur de tuiles noires. Oui, oui. Avec un mobilier aux lignes épurées, c'est du plus bel effet. Tout est une question d'éclairage. Vous vous demanderez: «Oui, Robert, mais dois-je opter pour l'halogène ou l'incandescent?» et je vous répondrai que tout est une question d'ambiance. Rappelons-nous tout de même qu'avec certains choix, on ne se trompe pas. Jamais, je le répète: jamais, je ne regretterai ma literie blanche. C'est universel, une literie blanche. Comme des électroménagers en inox.

Mais moi, je n'arrive pas à aller dans tous les sens.

Je me suis demandé si ça pouvait se faker, ça, cette euphorie psychédélique propre aux drogués de ce monde. Ensuite, je me suis demandé si les créateurs de cette oeuvre avaient réellement tous été sous l'influence de je ne sais même pas quoi, ou si ça ne prenait des petits moments de lucidité pour arriver à concocter un travail artistique. Oui, il y a bien eu une personne qui a dit: «Et là, les marteaux vont se mettre à marcher comme des militaires pendant que la fleur se transforme en vagin jusqu'à ce que les enfants masqués tombent dans le moulin à viande géant pour ressortir en steak haché...», mais il y a aussi eu des dessinateurs qui devaient être en mesure de tracer des lignes droites, des cameramen capables de tenir une caméra sans trembler et des techniciens de son qui branchent les fils aux bons endroits sur la console et non dans le derrière des lapins roses qu'ils sont en train d'halluciner.

Où je veux en venir avec tout ça? Tiens, et si pour une fois, je n'allais nulle part? Si je me laissais flyer bien comme il faut? Wou-ou-ou!!!...

Bon. Ça suffit. Je suis peut-être convenu, je me sens mieux au moins un peu contenu.

samedi 23 octobre 2010

Alors...

Alors, j'ai fait le lit. J'ai replacé la couette bien au fond de sa housse. J'ai plié les serviettes blanches, les linges à vaisselle. J'ai vidé le lave-vaisselle, en replaçant toute la vaisselle comme il faut. J'ai rempli le lave-vaisselle à nouveau, des morceaux qui patientaient dans l'évier. J'ai vidé la poubelle de la cuisine dans la poubelle extérieure. J'ai remplacé le sac. J'ai replacé un verre à vin avec les autres, en réaménageant tous les verres afin que ce soit pratique, afin que ce soit beau. Il y avait sur la tablette des verres une petite bouteille de tequila. Je l'ai déposée par terre. J'ai regardé la tablette du bas, où se trouvaient toutes les autres bouteilles d'alcool. J'ai tenté d'insérer la bouteille de tequila sur cette tablette. Trop de bouteilles. Pas de place. J'ai pensé que si je sortais toutes les bouteilles et que je recommençais, j'y arriverais, peut-être. J'ai créé des sections. Les bouteilles de rhum ensemble. Celles de Whisky ensemble. Les vodkas. Les liqueurs. Les inclassables, bien classées, ensemble. J'ai essayé de placer la bouteille de tequila, mais elle était trop coincée. La porte ne fermait plus. J'ai recommencé. Plusieurs fois. Peu importe comment je divisais les sections, il n'y avait jamais de place pour la bouteille de tequila. J'ai alors enfreint ma règle des sections, pour voir. La vodka russe s'est retrouvée à l'opposé de la vodka polonaise. Je n'ai pas aimé ça. Mais il fallait que cette bouteille de tequila trouve sa place. Ça n'a rien donné. Pas plus de place. Trop de bouteilles aux formes trop variées. J'ai séparé les bouteilles en les classant par forme. J'ai replacé les bouteilles de la plus grosse à la plus petite, en calculant combien les bouteilles carrées pouvaient se disposer dans un quadrillé imaginaire et combien les rondes pouvaient former un différent type de quadrillé, en quinconce. Je me suis surpris à aimer les bouteilles ovales, super obéissantes, faciles à glisser dans les endroits libres. Mais toujours pas de place pour la bouteille de tequila. Satanée tequila. Une bouteille presque vide. Alors, j'ai ouvert la bouteille et j'ai bu la tequila, d'un trait. Dehors, la lune était belle. Pleine ou presque. Autour, un halo blanc, parfaitement rond.

vendredi 22 octobre 2010

Moi (qui?)

Je vous ai manqué? C'est moi, Robert. Celui qui écrit le blogue. Celui qui chiale tout le temps à cause d'un napperon mal enligné. Vous vous souvenez?

Je m'étais donné un défi: explorer, pendant quatre semaines, des personnages. Maintenant, prenons une petite pause de ces fictions et attardons-nous à nos préoccupations habituelles. En fait, je crois qu'il est temps de revenir aux sources et faire un peu de classement. Ça commençait à faire désordre, tout ce monde mélangé dans Tupperwareblog.

Nous pourrions classer tous ces personnages! Par sexe, d'abord? Ce serait une façon de s'y prendre. Bien sûr, ce classement serait inutile, simpliste et un brin sexiste.

Voyons voir... On pourrait classer tous ces personnages par âge, du plus jeune au plus vieux. Mais pourquoi, au fond? Que ferait-on des personnages dont l'âge n'est pas déterminé? Qu'adviendrait-il des personnages vivant à une autre époque? Des chiens? Du chat?

Il serait plus pertinent de faire un tableau qui catégoriserait les personnages selon leur degré d'importance. Mais comment juger de l'importance de tout ce beau monde? Un personnage peut avoir paru important pour une personne et moins pour une autre. Un personnage secondaire peut avoir volé la vedette à un principal. Un simple figurant, même, compte peut-être bien plus que tous les autres; on ne peut pas savoir, on n'a pas eu l'occasion de le connaître.

Compartimentons donc par ville d'origine. C'est sensé, non? Il y eut Montréal, Québec, Mont-Laurier, Shanghai... Mais aussi «la Suède», «l'Argentine» et tant d'autres lieux qui ne sont pas des villes. Que dire de la station spatiale?

Soyons plus créatifs. Catégorisons binairement en «loosers» et en «winners». À bien y penser, beaucoup pourraient appartenir aux deux clans. Ça risquerait de faire beaucoup de «loosers», aussi. Allons-y donc par couleur de cheveux. Mais combien de données nous sont inconnues pour arriver à des catégories claires (et où placer les éventuels chauves ou ceux avec des mèches ou même un subtil balayage)? Et si on divisait en trois, ce chiffre magique: les beaux, les laids, les ordinaires? Non, non. C'est trop subjectif.

Alors...

Par degré de niveau de langue? Par orientation sexuelle? Par coût total des vêtements? Par nombre de liens entre les autres personnages? Par pointure de souliers? Par nombre de lettres dans leurs noms? Par poids de leurs valises pour un voyage d'une semaine dans un tout-inclus à Punta Cana? Par niveaux de désir de réussir une crêpe parfaitement ronde? Par qualité des chansons hypothétiques composées en transposant en notes de musique toutes les lettres ayant servies à les décrire? Par capacité à raconter l'intrigue du téléroman Virginie, à l'envers, sans avoir vu plus d'un épisode par semaine pendant une année? Par possibilité qu'un jour, ils deviennent accrocs à la relecture des aventures de Harry Potter une fois que ces livres seront tombés dans l'oubli? Par mérite général en tenant compte d'une série de facteurs trouvés au hasard en découpant un million de petites annonces dans la section «Rencontres» des dix journaux les plus mal écrits selon un comité formé d'un nombre équivalent aux chances de voir une aurore boréale au Manitoba en novembre de personnes ayant tenté d'arrêter de manger des mauvais gras en excluant toutes fringales spontanées entre 1h00 et 3h30 du matin dans le fuseau horaire incluant toute la Chine et dans tous les autres fuseaux dont le UTC+X fait correspondre X à une quantité plausible de planètes semblables à la Terre mais introuvables dans toutes les galaxies connues par l'être humain moderne?

Alors, je vous ai manqué?

dimanche 10 octobre 2010

Chopin et Shadow (rencontres fictives)

La clinique du Docteur Leibovski était toujours bondée. C'était le meilleur vétérinaire de toute la région de Québec, disait-on. N'avait-il pas sauvé ce grand danois d'une mort douloureuse en lui retirant, morceau par morceau, l'ouvre-boîte qu'il avait avalé? N'avait-il pas été à l'origine de la découverte de cette étrange bactérie mangeuse de chair qui avait menacé de décimer la population de canaris d'Amérique? C'était lui, au fond, le grand responsable de la meute de l'escouade canine de toute la région.

Ce jour-là, d'ailleurs, Shadow avait rendez-vous. Shadow, un berger allemand à l'allure fière, était lui aussi reconnu pour être le meilleur dans son domaine. Son odorat, disait-on au poste où il oeuvrait, pouvait détecter jusqu'à 645 odeurs distinctes. Son maître-chien, un homme viril très attaché à cette bête qu'il considérait plus comme un partenaire (inférieur à lui, certes, mais, tout de même un partenaire) que comme un animal, avait tenu à être présent à ce rendez-vous.

Shadow ne souffrait d'aucune maladie. Bien au contraire, c'était un exemple de santé canine. Ceci dit, à tous les six mois, il subissait une batterie de tests de routine, afin de calmer les angoisses de son maître bien plus que les siennes. Bien élevé, Shadow restait bien assis dans la salle d'attente. Ses oreilles étaient dressées. Son pelage était reluisant. Son museau, humide.

Ce museau se mit à remuer. C'était normal. Toutes sortes d'odeurs animales devaient être présentes dans cette salle d'attente pourtant vide. Mais quand sa truffe se mit à remuer davantage et que sa queue se dressa, son maître reconnut instantanément qu'il se passait quelque chose d'étrange. «Shadow, qu'est-ce qu'il se passe, mon chien?», dit l'homme. Le chien répondit par un petit jappement sec, signifiant «Quelqu'un arrive.»

C'était un petit chat, qui entrait. Chopin, au fond de sa petite cage en plastique moulé, tremblait de peur. Jean, qui tenait la cage, paraissait tout aussi effrayé. Les deux regardèrent la pièce, le policier en uniforme, le chien assis à ses pieds, l'absence de laisse. Jean pris une place assise en face du premier couple, un peu en diagonale, ni trop près, mais étrangement ni trop loin. Au bout de quelques minutes de silence assourdissant, Jean dit enfin: «Vous devriez garder votre chien en laisse. On est dans une clinique vétérinaire, ici.»

«Shadow est tellement habitué et tellement bien élevé. Il a pas porté de laisse depuis des années. On a essayé, au début, mais il était moins efficace avec une laisse, alors on a laissé tomber. On n'a jamais eu de problème. Hein, Shadow?», dit le maître-chien. Shadow sembla encore plus fier. Chopin envia cette liberté, mais aussi cette relation qui lui sembla si authentique.

«Vous avez laissé tomber la laisse. Laissé/laisse: c'est drôle, hein?», répondit Jean en riant maladroitement. Était-il réellement amusé ou simplement intimidé par cet homme en uniforme, qui semblait si sûr de lui? Était-il même un peu excité? Pour se rendre intéressant, il ajouta: «Moi, mon Chopin est tellement peureux que si j'avais pas la cage pour le protéger, il se sauverait bien en courant pour se cacher. Je l'aime, là, c'est pas ça, mais disons que des fois, j'ai plus l'impression d'avoir adopté une poule mouillée qu'un chat.» Chopin n'en croyait pas ses oreilles. Son tremblement de frayeur se transforma en tremblement de colère. Il se mit à faire du grabuge dans sa petite cage.

«Moi, vous savez, les chats... Je trouve ça plate. Ça fait rien. On peut pas communiquer avec ça, on dirait. Je suis plus de type chien.», répondit le policier.

Jean rétorqua: «C'est ça que je voulais, au début, un chien. Un petit chien, parce que chez nous c'est pas bien grand, mais un chien quand même. C'est juste que mon ex voulait rien savoir des chiens. Il... heu, elle s'était faite mordre par un beagle quand elle était petit. Petite. Petite, que je veux dire.» Il toussa. «Alors, on a adopté un chat. Mais maintenant, je suis tout seul. Seul avec un chat. Mais on finit par s'attacher quand même, vous savez.»

Était-ce donc tout ce que Chopin avait été pour son humain, toute sa vie? Toutes ces caresses, toutes ces attentions, avaient-elles été destinées à un autre? Être un chien lui parut tout à coup tellement extraordinaire. De derrière les barreaux de sa petite prison de plastique, il observa ce chien, cet homme, cette caresse vigoureuse, ce contact si naturel, si vrai. Qu'était-il, au fond, lui: un vulgaire chat «plate», qui ne fait rien, avec qui il est impossible de communiquer?

Chopin miaula longuement. Il se dit qu'il lui fallait tout recommencer, toute sa vie, à zéro.

jeudi 7 octobre 2010

Robert (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Robert regardait tout autour de lui avec amusement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il allait enfin pouvoir se débarrasser de tous ces objets encombrants.

Il avait pensé à ce moment-là souvent et ce, depuis fort longtemps. «Un jour, je vais tout jeter. Tout. Toute cette matière autour de moi sera évacuée de mon univers et je pourrai recommencer à zéro.», se disait-il périodiquement. Il est vrai que le rangement, ce n'était pas son truc. Bien sûr, tous ses amis auraient cru le contraire, mais ils se trompaient. Non, Robert n'aimait pas classer ses possessions. Pour lui, c'était un passage obligé, une tâche incontournable afin de connaître un jour son idéal de pureté. Mais ses expériences répétées ne lui avaient que confirmé ce dont il se doutait depuis tant d'années, mais qu'il se refusait à accepter: sa quête était impossible.

Vivre dans son monde de rêve, où rien ne dépasse, rien n'est de trop, rien ne semble pas à sa place, avec tous ces objets accumulés pendant toute sa vie, ça n'avait aucun sens. Il resterait toujours quelque objet souvenir pour défaire le tableau. Par exemple, une collection d'articles de cuisine, au fil des années, subit tant d'embûches: des lignes de produits qui changent de look, des compagnies qui font faillite, des objets qui s'usent inégalement, des choses perdues, ébréchées, oubliées, retrouvées... Il n'y avait qu'une seule façon d'atteindre cette perfection qu'il recherchait tant. Il fallait tout jeter, sans exception, et recommencer.

Quel plaisir avait-il à bourrer des sacs à ordures gigantesques de toutes ses possessions! C'était une vraie fête. Tout y passa. Articles de cuisine, outils de jardinage, photos, livres, serviettes, draps... Tout. Ses meubles furent descendus un à un sur le trottoir, où ils passèrent de courtes minutes avant d'être ramassés par quelque passant. Les électroménagers disparurent encore plus rapidement. Les gros objets, parfois, furent lancés par les fenêtres, directement dans un gros container qu'il avait loué pour cette journée spéciale. Au bout d'une dizaine d'heures, il ne restait presque plus rien. Les sacs furent déposés dans le container et les tout derniers vestiges de sa vie furent mis dans des boîtes qui subirent le même sort. Il ne restait plus rien. Pas même les vêtements qu'il portait, qu'il avait pourtant bien lavés et repassés, la veille, pour cette grande occasion. Rien.

Robert regarda autour de lui en poussant un soupir de satisfaction. Il regarda la grosse horloge Molson qu'il voyait de sa fenêtre. Il était minuit. Minuit juste. Ce détail lui fit plaisir. Il s'endormit en boule, comme un petit chat, sans aucune arrière-pensée. À vrai dire, sans aucune pensée du tout.

Le lendemain, il était prêt à recommencer, à tout racheter, mais tout en même temps cette fois-ci, d'un seul coup, sans faire d'erreur, sans fautes de goût, sans excès, sans embûches. Son bonheur était immense, pur. C'est alors que l'eau, brune et glaciale, monta, monta, monta...

Vue de l'espace, la Terre avait perdu ses couleurs de terre, son bleu, ses variations géologiques. Tout était lisse, comme une bille. Une petite bille brune qui tournait, tournait, autour du soleil, comme si de rien n'était.

mardi 5 octobre 2010

Bastien (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Bastien regardait tout autour de lui avec intensité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il s'avança, regardant au loin, l'air grave. Il ouvrit la bouche... Mais la musique s'arrêta. Et Bastien disparut.

À sa place, celui qui jouait son rôle, le baryton Serge Gagnon, retira son énorme chapeau et ses verres fumés. «Non. Ça ne va pas. Où suis-je? Quelle est mon intention? Je ne peux pas chanter ce rôle dans de telles conditions!», dit-il d'une voix aiguë, avec un accent européen plutôt bizarre pour un Gaspésien. «Il y a un problème, monsieur Gagnon?», répondit Hubert Lesage, un homme roux, assis au centre d'une salle de spectacle vide et sombre. C'était le metteur en scène.

«Je ne comprends pas. Pourquoi ce décor? L'argument spécifie que l'action se passe dans une plaine champêtre du 18e siècle et, autour de moi, il n'y a qu'un amas de vaisselle, de contenants et d'ustensiles dans une cuisine résolument moderne. Je n'y arrive pas. Je n'y crois pas.», ajouta le baryton. «C'est une transposition, monsieur Gagnon. Vous vous promenez à travers des Tupperware, mais ça représente votre incapacité à composer avec vos sentiments face à votre environnement. Ben, pas vous, là, mais votre personnage.», répondit le metteur en scène, d'un ton nasillard et désabusé. «Allez, on recommence.»

La musique reprit. Bastien réapparut, profond. Il chanta:

Ich geh jetzt auf die Weide,
Betäubt und ganz gedankenleer.
Ich seh zu meiner Freu...

Bastien/Serge trébucha sur une râpe à fromage. «C'est impossible! Je ne vois même plus mes marques au sol avec tous ces objets. Comment voulez-vous que je me situe bien au centre de mon éclairage?», lança Serge Gagnon, furieux.

Hubert Lesage appela: «Nancy. Nancy! Pourrais-tu faire des plus grosses marques pour monsieur Gagnon?»

Nancy, une jeune femme vêtue d'un vieux jeans noir et d'un t-shirt à l'effigie de Marylin Manson, arriva sur la scène promptement. «Pas de trouble, Hubert!», dit-elle en se penchant devant notre chanteur qui faisait mine d'enlever des poussières sur son costume, un genre de poncho argenté parsemé de cônes de plastique transparents. Elle poussa quelques objets autour d'elle, puis, à l'aide de ruban adhésif orangé, elle fit un gros «X» au sol. «C'est mieux de même, chéri?», chuchota-t-elle au baryton, qui joua l'offusqué comme pour une salle de 3000 spectateurs, puis fila vers la coulisse.

«Non, mais pour qui qui s'prend, le cave? J'vais y en faire une, une transposition, moi, câlisse!», pensa Serge en se débarrassant de son costume. Il enleva tout, tout. Jusqu'à ses sous-vêtements, qui étaient rose gomme. Il se précipita au centre de la scène, mais glissa sur un rouleau à pâte, puis s'étendit de tout son long, emportant dans sa chute Nancy qui venait de se relever.

«C'est bon. On garde ça! Belle proposition.», cria Hubert Lesage du fond de la salle.

Bastien und Roberdt fut un succès. On remarqua l'audace de la mise en scène, mais, surtout, «le talent unique» de Serge Gagnon.

lundi 4 octobre 2010

Jean (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Jean regardait tout autour de lui avec impatience. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Mais où se trouvait donc ce plat à fondue au chocolat? Ça devait bien faire trois heures qu'il le cherchait.

Jean vivait seul dans un petit appartement design, à Lévis. De sa cuisine design, il voyait sa salle à manger design, son grand salon vitré design, le fleuve design et même un bout du Château Frontenac, presque design lorsque couvert de neige. C'est d'ailleurs en observant cette neige tomber qu'il eut l'idée de se faire une belle fondue au chocolat. La petite flamme, le chocolat visqueux et fumant, son chat Chopin bien blotti contre lui et quelques épisodes de Grey's Anatomy: tout cela allait le tenir bien au chaud. La soirée s'annonçait parfaite. Jusqu'à ce qu'il se mette à chercher son plat à fondue.

Il n'y avait pas beaucoup d'espace de rangement chez lui: à peine quelques armoires dans la cuisine et un seul grand placard pour tout le reste. Il était clair que son plat à fondue se retrouverait dans un de ces endroits.

Dans la cuisine, où il avait débuté ses recherches, il avait d'abord fouillé tranquillement. Son plat, il l'avait placé derrière son four à raclette. Il l'aurait juré. C'était logique: les articles de cuisine chauffants devaient tous se retrouver ensemble. Son système avait été prévu pour éviter d'avoir à égarer des objets. Mais lorsqu'il vit que son plat à fondue ne se trouvait pas dans le secteur approprié, il eut un moment de doute. Peut-être avait-il décidé qu'un plat à fondue ne méritait pas un espace dans la cuisine? Après tout, il ne s'en servait pour ainsi dire jamais.

Ça lui revint, d'un coup: il l'avait emballé dans du papier à bulles, puis rangé avec ses chandeliers de Noël, dans un bac de plastique sur la tablette du haut de son grand placard. La lueur des chandelles rouges et or, celle du petit brûleur du plat à fondue: il y avait là un thème qui ne trompait pas.

Dans le grand placard, il passa deux heures à tout vider, frénétiquement. Sa chambre avait l'air d'avoir été cambriolée. Mais nulle trace de son plat à fondue. Il hurla très fort: «Câlisse!», ce qui fit sursauter Chopin, puis retourna vers la cuisine.

«Il faut toujours retourner au premier endroit où l'on a cherché», se rappela-t-il, en respirant profondément pour se calmer. Il vida la tablette des articles chauffants. Pas de plat. Il pensa: «Suis-je bête, j'ai dû placer ce plat à fondue avec les coupes à dessert. C'est logique.», mais près des coupes à dessert, il n'y avait que des bols à mélanger, un ensemble de tasses à mesurer, une cloche à gâteaux et des plats Tupperware. Soudain, il fut pris d'un nouvel élan de rage. En quelques minutes à peine, tout le contenu de sa cuisine se retrouva par terre. Il allait trouver ce plat à fondue, coûte que coûte, comme si sa vie en dépendait.

C'était pourtant évident: ce plat n'était pas dans la cuisine, aussi étrange que cela puisse paraître. La logique ne fonctionnait plus, alors il allait changer de tactique. Il se mit à chercher partout dans l'appartement, dans les endroits les plus bizarres. Il retourna tous les coussins du canapé, il fouilla sous tous les meubles (même ceux qui n'avaient pas assez d'espace dessous pour ranger quoi que ce soit et encore moins un plat à fondue), défit ses draps, vérifia derrière la porte de la douche, dans la laveuse, dans la sécheuse, dans la pharmacie, dans l'urne funéraire de Thomas, dans les poches de tous ses vêtements, derrière les portes, sous les tapis. Son appartement, c'était devenu sa zone de guerre. Un vrai désastre. Il courait dans tous les sens, rouge de colère, en criant de plus en plus fort.

Un cri encore plus puissant le fit s'arrêter net. Il regarda sous son pied. Chopin. Écrasé entre la semelle de son soulier et un support design pour magazines design, renversé.

Toute la nuit, il pleura, de larmes chaudes qui coulaient sur le ventre refroidi de Chopin. «Pas logique. Pas logique. Pas logique...», qu'il se répétait sans cesse, pour éloigner de son esprit ce doute qui le hantait: peut-être n'en avait-il jamais eu, de plat à fondue?

dimanche 3 octobre 2010

Jérémie (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Jérémie regardait tout autour de lui avec innocence. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. «Julie! Viens voir, viens voir! Y'est trop cute!», cria le père de Jérémie. Julie, la mère, arriva aussitôt, une pile de vêtements bien pliés dans les bras, qu'elle déposa sur le comptoir. «Non, mais y'est-tu pas assez coquinet, celui-là!», répondit-elle, en souriant de fierté. «Coquin de coquinot de coquinet!», lança-t-elle en riant vers son petit trésor, un bambin d'à peine vingt mois.

«Va chercher la caméra, Jacques. Y faut mettre ça sur Youtube. C'est trop cute!», dit-elle à son mari qui fila vers le gros meuble de rangement dans l'entrée. Lorsqu'il revint, Jérémie s'en donnait à coeur joie dans ce fatras domestique. Ça ne lui avait pas suffit d'avoir sorti une grande partie du contenu des armoires de cuisine et d'avoir tout répandu par terre, il voulait maintenant jouer avec tous ces trésors fraîchement découverts. Il se coiffa d'une passoire Tupperware vert pomme en ricanant. Papa et maman observaient cette mascarade, attendris et excités.

Jacques se mit à genoux et commença à filmer son fils. Julie tentait de stimuler son petit à faire des risettes et des singeries, tout en évitant d'apparaître dans l'image filmée. «C'est à qui, ces beaux jouets-là, hein, c'est à qui?», demanda-t-elle à Jérémie d'une voix de marionnette. L'enfant semblait l'ignorer, ce qui ne l'empêchait pas de faire le fanfaron. Ses deux pieds se trouvaient dans des casseroles et glissaient sur les tuiles du plancher, comme des patins bruyants. Julie lança l'éponge de cuisine vers son fils, afin qu'il l'attrape comme un ballon. «Attention, on voit tes bras, on voit tes bras!», chuchota Jacques, professionnel.

Jérémie s'amusait ferme. Soudain, il eut une idée rigolote: il baissa son pantalon pour montrer ses fesses à la caméra. «Non, Jérémie, non! C'est pas beau, ça.», fut la réaction de Julie, entre l'amusement et la panique. «C'est pas grave, Julie, voyons!», ajouta le cinéaste en herbe. Encouragé, Jérémie fit face à la caméra. Son pantalon était maintenant descendu au niveau de ses chevilles. Il se munit d'un verre en plastique rose et se mit faire des mouvements de va-et-vient avec autour de sa bouche. Il faisait des «ah» en riant à cause de l'écho créé par le vide du contenant. Jacques souriait toujours, un peu figé. Julie observait tantôt la scène, tantôt son mari, n'osant pas intervenir. Jérémie se mit à rugir et, continuant le mouvement de va-et-vient, déplaça le verre autour de son sexe.

«Ça suffit, là! Ça suffit!», intervint vivement Julie. Elle donna un coup sur la caméra qui se fracassa au sol. Elle se jeta sur son fils pour remonter son pantalon. Jacques ne bougeait plus, troublé. «On fait pas ça, Jérémie, c'est pas beau!», cria-t-elle d'une voix ferme mais tremblotante. Elle ajouta: «Jacques, reste pas là à rien faire! Aide-moi un peu, maudit niaiseux!», d'un ton autoritaire. Jacques ramassa la caméra, appuya sur le bouton «STOP», puis se mit à ramasser tous ces articles de cuisine. Julie, tenant Jérémie d'une main, rangeait rageusement le tout, sans faire attention à l'ordre. Elle versait de grosses larmes. Jacques était muet comme une carpe. Jérémie, en colère, pleurait, hurlait à pleins poumons.

La caméra fut jetée aux ordures et la carte mémoire fut écrasée à l'aide d'un attendrisseur à viande. Les jeux innocents de Jérémie ne parurent jamais sur Youtube.

samedi 2 octobre 2010

Vin (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Vin regardait tout autour de lui avec acuité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. «Excellen'té, excellen'té! Djé crois qué nous allons pouvoir commen'cer», dit Vin à Ludovic, son assistant.

Les deux se reculèrent de plusieurs pas, en fixant l'amas d'objets. Vin plissa les yeux. «Djé crois qu'il faut boudger lé gran'd plat Toupperware, lé rosse.», dit-il à Ludovic, qui s'exécuta aussitôt. «Voilà, voilà, né boudge plous», ajouta-t-il en chuchotant, comme s'il craignait effrayer un animal sauvage.

Vin, né Vincente Arturo Munoz, était un photographe de renommée internationale. Son travail, faisant appel aux objets du quotidien, utilisés comme des touches de couleur pour recréer les plus grandes oeuvres des plus grands artistes peintres du monde, demandait énormément de doigté. Ses mosaïques d'articles ménagers étaient les plus délicates à composer, mais aussi les plus prisées par les musées les plus prestigieux. En effet, une fourchette juste un peu trop de biais dans un amoncellement d'ustensiles pouvait détruire complètement la courbe du flanc du Christ dans sa recréation de La descente de la croix de Rembrandt. Une brosse à plancher de trop et toute la frénésie nécessaire à sa recréation du Moulin Rouge de Toulouse-Lautrec était perdue. Des pots à épices étaient mal enlignées et son Avenue du Bois-de-Boulogne de Dufy prenait les allures d'une simple aquarelle d'amateur. Tout se devait d'être parfait.

Il était fier de son travail. Ludovic aussi, était fier. Mais l'artiste, celui qui signait l'oeuvre, ce n'était pas lui. C'était Vin. Il savait pourtant que sans lui, Vin ne serait jamais arrivé là où il était. Après tout, l'idée d'utiliser une grande vitre peinte afin de placer avec plus de précision les objets, c'était son idée. Il avait aussi, un jour, suggéré de placer la caméra plus près du sol, afin de capter les assemblages en perspective, ce qui avait donné lieu à une série exceptionnelle, achetée aussitôt par le Tate Modern de Londres. C'est grâce à la rare patience dont faisait preuve Ludovic que les plus grandes oeuvres avaient été produites. Des ses doigts longs et fins, il n'hésitait pas à déplacer un objet des dizaines de fois afin de rendre avec exactitude l'effet recherché, sans ne jamais se décourager. À bien y penser, sans Ludovic, Vin n'était rien. Rien qu'un fils de vendeur d'appareils photos argentin à qui on avait bien appris que ce qui comptait, c'était d'être celui qui appuie sur le déclencheur.

Le climat de travail ne souffrait guère de toutes ces considérations. Ensemble, ils passaient leurs journées entières à cet ouvrage quasi monacal. Certaines photos avaient nécessité plus de neuf mois de travail acharné. Les journées étaient longues. Pour Ludovic, la paye était raisonnable. De tous les finissants de son programme en beaux-arts à Toulouse, c'était certainement celui qui gagnait le mieux sa vie. C'était régulier, assez stimulant et, en plus, ça lui avait permis de posséder un appartement magnifique à Buenos Aires, dans Palermo Hollywood. Que pouvait-il demander de plus?

Vin regarda longuement la cuisine, jonchée d'articles de cuisine de toutes sortes pour former sa version de Tempête de neige, de Turner. Soudain, il brisa le silence en hurlant: «Ça né va pas! Ça né va pas dou tout. Djé n'y arrivérai djamais. Djé souis oun im'postor.» Il sanglota.

Ludovic s'approcha de lui, doucement. Il le prit par la taille. «Mais non, mais non, ça va aller Vin, tout va bien aller. Comme toujours.», lui susurra-t-il à l'oreille. Il l'embrassa tendrement à la base de son cou. Il savait quoi faire. Il l'avait fait tant de fois. Les vêtements volèrent rapidement, jetés aux quatre coins de la pièce. Vin et Ludovic firent l'amour comme des bêtes, se roulant dans cet amas d'objets hétéroclites qui quittèrent leur emplacement initial, se répandant partout d'une manière désordonnée. Encore une fois, plusieurs semaines de travail étaient gâchées, complètement.

Ce n'était pas grave. Demain, Ludovic remettrait tout en place, bien soigneusement.

vendredi 1 octobre 2010

Pan Yu (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Pan Yu regardait tout autour d'elle avec résignation. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Sa maison, qu'elle habitait depuis maintenant tant d'années, était en train d'être démolie.

En plein coeur de Shanghai, le Hutong où se trouvait ce petit appartement, il est vrai, ne semblait plus du tout à sa place. Ces labyrinthes de ruelles où tant de familles logeaient, dans des espaces minuscules et sombres, se faisaient de plus en plus rares et ce, dans la plupart des grandes villes de Chine. C'est qu'il y avait tant à construire: des tours à bureaux, des centres commerciaux clinquants, de luxueuses installations urbaines de métal et de verre, montrant à la face du monde que la Chine avait enfin mis les pieds dans l'ère moderne.

Les quelques Hutongs conservés avaient vite été transformés en galeries d'art contemporain, en micro quartiers de bars branchés et en espaces réservés pour les touristes, qui pourraient s'y procurer des objets souvenirs plus chers que partout ailleurs et croire ainsi avoir déniché la perle rare. Bien sûr, ces mêmes objets coûteux se retrouvaient aussi dans des marchés miteux, pour une fraction du prix, mais, pour certaines personnes, mettre le gros prix procure un plaisir irremplaçable.

Pan Yu, la veille, avait passé une journée tout à fait ordinaire. Elle avait lavé ses vêtements dans l'évier qu'elle partageait avec plusieurs voisins, dans la ruelle. Elle avait préparé ses repas, sur un petit réchaud au gaz. Elle avait discuté avec la voisine de tout et de rien, ne mentionnant même pas les changements radicaux qu'on avait prévu pour elle et toute cette frange urbaine. Chez ceux qui restaient, car plusieurs étaient partis dès qu'on leur avait annoncé leur éviction, on pouvait sentir un sens du devoir incroyable. Ils se devaient de demeurer fiers, jusqu'au dernier moment.

Ce matin, lorsque les multiples camions arrivèrent, tous les derniers occupants quittèrent leurs modestes demeures, emportant avec eux seulement quelques valises, parfois empilées sur des charrettes. Mais Pan Yu, elle, ne quitta pas. À quoi bon s'en aller? Pourquoi se refaire une vie à son âge? Avait-elle vraiment envie de se retrouver dans une tour d'habitation impersonnelle, quelque part en périphérie de la ville qui l'avait vu grandir? Non. Ça n'avait aucun sens.

Les premières secousses firent trembler les murs. Au bout de seulement quelques minutes, il y avait de la poussière partout, des fragments détachés, des murs disparus, des toits retirés comme de simples couvercles de Tupperware par des grues énormes. Les ouvriers ne la remarquèrent même pas. Ils devaient faire vite. Ils ne devaient pas laisser trop de temps de réflexion aux spectateurs de cet événement. Leurs patrons les avaient bien convaincus qu'il n'y avait qu'une seule conclusion possible, de toutes façons: bon débarras.

Personne ne découvrit jamais les restes de Pan Yu. Ils furent oubliés dans un dépotoir géant, ou peut-être même simplement engloutis sous des tonnes et des tonnes de béton.

Heureusement, le nouveau centre commercial construit là où Pan Yu perdit la vie, lui, est l'un des plus achalandés de tout Shanghai.

En mandarin, on le dit «xîng wáng»: «plein de vie».

jeudi 30 septembre 2010

Shadow (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Shadow regardait tout autour de lui avec professionnalisme. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à son flanc. Tout était mélangé. «Shadow, assis!», lui dit son maître chien.

Shadow s'exécuta, tant bien que mal, ne sachant pas où poser son postérieur. Avec son museau, il poussa certains objets, puis attendit la prochaine instruction, bien assis. C'était ridicule d'avoir à attendre. Ce que son maître cherchait, il l'avait déjà trouvé, mais il savait bien que son maître préférait avoir l'impression que c'était lui qui trouvait. Alors, il attendit.

D'un petit coup sur sa laisse, il sut enfin qu'il fallait qu'il renifle cet amoncellement afin de pointer, de son museau, vers l'objet de la recherche. Il se releva et fit mine de fouiller la pièce à fond. C'était pourtant évident, ce que tous ces humains cherchaient. Qui n'aurait pas senti l'odeur de cette chose du tout premier coup? Après avoir fait semblant de fouiller pour trouver la chose qui semblait tant intéresser tout le monde, il se planta devant et s'arrêta net. Il ajouta un petit jappement intelligent.

Son maître mit des gants, se pencha et souleva méthodiquement un gros bol en Tupperware. Fut enfin déposé dans un sac de plastique le trésor tant recherché: une main humaine ensanglantée à moitié pourrie.

Shadow se demanda: «Mais voulez-vous bien m'expliquer ce que tout ce monde compte faire avec ça?» et sentit la main de son maître lui caresser la tête virilement. Il ne comprenait vraiment pas tous ces jeux, mais ces caresses, elles, étaient si douces...

mercredi 29 septembre 2010

Akio (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Akio regardait tout autour de lui avec curiosité. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Il y avait si longtemps qu'il avait voulu voir cette cuisine. On lui avait déjà raconté tant d'histoires qui s'y seraient déroulées, trois cents ans plus tôt.

Cette époque, il la connaissait comme s'il y avait vécu. Il avait absorbé tant d'informations sur ce début de millénaire et en avait perçu tant d'images grâce à la bio-intégration de données. Il pensait, en fait, tout connaître sur la vie des humains à cette époque, mais pour la première fois de sa vie, il se retrouvait dans un vestige de ce temps, dans un lieu qui semblait presque ne pas avoir évolué. Il mettait enfin les pieds dans la maison de ses ancêtres, dans ce qui restait de cette ville mythique qu'avait été New York.

Il regarda de près les objets sur le sol. C'était incroyable de voir à quel point aucun ne s'était complètement décomposé. Les liens bio-intégrés se faisaient à mesure qu'il se concentrait sur chacune de ces choses. Ceci était une casserole en acier inoxydable, alliage de fer et de carbone additionné de 12% de chrome en solution dans la matrice, matériau courant au 20e et 21e siècle jusqu'à la découverte de l'oxygène électropositif solide. Ceci était une tasse à mesurer, qui servait à la préparation des aliments. Ceci était une passoire en polyéthylène, commercialisé sous le nom de Tupperware vers la deuxième moitié du 20e siècle, qu'Akio connaissait déjà sous le nom de Twá. C'était incroyable. Tous ça avait déjà appartenu à la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de la grand-mère de sa grand-mère.

Alors que ses contemporains ne pensaient que rarement au passé, Akio, pour une raison qu'il ne s'expliquait pas, y songeait constamment. Ça le fascinait, toutes ces coutumes, l'extrême complexité de toutes ces choses qui maintenant n'existaient plus ou ne demandaient aucun effort. Alors qu'aujourd'hui, il n'avait souvent plus qu'à user de sa pensée pour que se matérialisent tant d'éléments essentiels à sa survie, il se disait que cette obligation du travail devait bien être très agréable.

Il songea à cette femme, décédée près de trois cents ans plus tôt, avec qui il partageait une histoire génétique, et tenta de se mettre à sa place. Il possédait toutes les informations afin de recréer mentalement son quotidien, jusque dans les moindres détails, s'il le désirait, mais il n'arriva pas à s'imaginer, lui, vivre cette vie. Malgré tous ses efforts, tous ses désirs et ce voyage physique dans l'endroit même où cette personne avait vécu, il ne resterait que spectateur.

Il envia cette femme, avec toutes ses limites et toutes ses contraintes. Il eut un dernier contact tactile avec cet univers, puis quitta ce secteur oublié.

De retour chez lui, il regarda la Terre et la trouva belle, sans humains. Mais avec, combien devait-elle l'avoir été encore plus?

lundi 27 septembre 2010

Léonie (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Léonie regardait tout autour d'elle avec délice. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Ça faisait déjà deux mois qu'elle ne pensait qu'à ce jour, qui était enfin arrivé. Elle allait faire son lavage de tablettes de cuisine annuel.

Bien sûr, il lui arrivait de vider une tablette pour passer un coup de chiffon de temps en temps, mais aujourd'hui, c'était l'occasion de revoir tout le contenu de sa cuisine au grand complet, de faire le point. Elle trouvait un plaisir incroyable à passer chaque pièce en revue, une à la fois, de la regarder, comme d'autres regardent leurs vieilles photos de famille. Elle en profitait pour tout nettoyer soigneusement, caressant chaque courbe de couvercle, savourant les douces textures de l'acier inoxydable, de la porcelaine ou du Tupperware.

Cette journée, c'était sa préférée. Son petit Noël juste à elle. Pour bien apprécier chaque instant, elle prenait soin de mettre à la porte son mari, qui en profitait pour faire du camping sauvage, ainsi que Choupette, sa petite chienne qu'elle aimait énormément, mais qui allait suivre Henri dans son périple en forêt, qu'elle le veuille ou non. Léonie ne négligeait aucun détail: l'éclairage à son maximum (pour ne rien laisser passer), le plancher lavé à fond (la brosse à dent était son alliée pour les espaces entre les tuiles), du parfum d'intérieur cher (et non ceux disponibles en pharmacie, qui ne servaient que les autres 364 jours de l'année) et CHIC, la radio 100% classique, que son mari ne supportait pas.

Elle frotta une première fois toutes les tablettes avec une eau savonneuse, ne négligeant pas non plus les fonds de tiroirs, puis rinça avec de l'eau tiède. C'était la première étape. Ensuite, elle passa en revue les zones problématiques et les identifia avec des petites feuilles autocollantes colorées (cette année, c'était rose), tirées du bloc-notes qui ne servait normalement qu'à retranscrire les numéros de téléphone. Ensuite, elle attaqua ces zones avec une solution bien à elle, meilleure que tout ce qui était disponible dans le commerce, qui contenait, entre autres: eau de Javel, bicarbonate de soude et une goutte d'eau de rose. Après, elle rinça à nouveau, avec une éponge neuve qu'elle jeta aussitôt terminée cette étape. Le dernier passage, c'était son petit cadeau. Elle prit un linge blanc, qui ne mentirait pas sur la possible saleté oubliée et nettoya voluptueusement toutes les surfaces une dernière fois. À chaque coup avec le linge, elle observait le coton blanc immaculé avec fierté, mais aussi en ressentant à chaque fois comme un petit deuil. Elle ne revivrait plus ce moment avant l'année prochaine.

Le lave-vaisselle, pendant tout ce temps, fonctionnait à pleine capacité, en produisant son vrombissement rassurant. Elle dut bien le remplir et le vider huit fois, cette journée-là. Les pièces plus encombrantes ou plus fragiles, elle les lavait à la main, une fois les tablettes bien propres. Sa lessive, la veille, avait été prévue en fonction de cette journée spéciale: tous les linges à vaisselles étaient nets et repassés. Ce jour-là, elle en passa une bonne douzaine, voulant éviter les traces souvent laissées par les linges trop humides. Elle souriait devant chaque morceau replacé, se remémorant du coup les plus beaux moments de sa vie: son mariage, son voyage de noces, la naissance de ses quatre enfants, l'arrivée dans sa vie de Choupette.

Elle se souvenait de la provenance de chacune des pièces: le bol à salade en verre taillé offert par Noelline, sa grande amie; les verres à jus, humblement accumulés dans une station-service entre 1973 et 1976; l'essoreuse à salade, tout dernier article jamais acheté au Simpsons de son quartier avant sa fermeture. Sa cuisine, c'était comme le récit de sa vie, comme une biographie détaillée qu'elle aimait relire. Tout y restait gravé, peu importe combien elle aurait pu frotter.

Debout, au milieu de sa cuisine, Léonie regarda autour d'elle avec satisfaction. Tout était impeccable, bien rangé.

C'était clair: elle avait vraiment réussi sa vie.

dimanche 26 septembre 2010

Claude (nom fictif)

Debout, au milieu de la cuisine, Claude regardait tout autour d'elle avec découragement. Des casseroles, des ustensiles, des bols à mélanger, de la vaisselle, des plats Tupperware et tant d'autres objets rendaient la vue du plancher quasiment impossible. Il devait bien y en avoir jusqu'à ses mollets. Tout était mélangé. Un troisième tremblement de terre en moins de deux ans, c'en était trop.

Au début, Claude avait mis beaucoup d'espoir en ce déménagement de Mont-Laurier au Québec vers Rockport en Californie. La Californie, se disait-elle, c'était l'endroit idéal. Là, elle pourrait vivre à son rythme, près de la mer, en n'ayant plus à cacher sa vraie nature. En plus, elle n'aurait jamais plus à pelleter la neige dans son entrée afin de sortir son camion sur des routes glacées, à -20 degrés Celsius. Son premier choix avait été San Francisco, mais un court séjour dans cette ville la ramena rapidement à la réalité. Jamais elle n'aurait eu les moyens d'y vivre, elle qui n'avait aucune formation et qui n'avait jusque-là survécu que grâce à des emplois précaires de tous genres.

Son père, un Américain qui avait laissé femme et enfants quand Claude était encore petite, était loin d'être la personne toute désignée pour lui venir en aide. Comme elle, il n'avait jamais connu d'emploi stable. Tout ce qu'il savait faire, c'était conduire son camion et transporter des marchandises diverses, dans des conditions parfois suspectes.

Claude aussi avait un camion. C'est grâce à celui-ci qu'elle quitta un jour son village natal, emportant avec elle toutes ses possessions, rangées dans de vieilles boîtes de carton. Elle ne possédait pas grand chose, du moins rien de grande valeur, mais ce qu'elle avait, elle le gardait comme un réel trésor. Ce matin-là, elle ne laissa rien derrière.

Debout, devant toutes ces choses éparpillées, elle eut envie de pleurer. Elle aurait aimé appeler quelqu'un pour l'aider, mais qui? Ici, il n'avait pas été aussi facile qu'elle l'avait cru de se faire des amis. Il y avait bien Stacy, qui travaillait avec elle au restaurant, mais cette dernière était toujours tellement occupée avec ses trois enfants, son mari aussi alcoolique qu'un mauvais cliché et sa mère à moitié lucide. Elle prit son courage à deux mains et alla chercher sa pelle dans le garage. Comme elle l'avait fait avec tant de neige par le passé, elle se mit à ramasser ce qui traînait au sol.

Rien ne lui semblait récupérable. La vaisselle était en morceaux, tout était sali, mélangé, déprimant. Dans une grande poubelle de métal, elle jeta, pelletée par pelletée, tout ce qu'elle avait auparavant tant chéri. Tout, même sa collection de Tupperware.

Bien sûr, aucun morceau de cette collection n'était brisé, mais, à mesure qu'elle regardait chacune des piles ramassées, elle ne faisait que remarquer qu'elle n'avait que faire de tous ces services à café, ces boîtes à gâteaux, ces moules à Jell-o, ces ensembles pour servir la salade, les tartes, la crème glacée. «Pourquoi je garde tout ça, au fond? Y'a jamais personne qui vient ici. Je reçois jamais. Je connais personne. Je mange tout le temps dans la même assiette, celle du dessus de la pile, que je lave à chaque jour.», pensa-t-elle.

Une fois la cuisine vidée, elle fit le tour de sa petite maison. Le salon, minuscule, semblait avoir été épargné par les secousses. Malgré tout, elle fut prise d'un élan incontrôlable et poussa dans la poubelle, avec la pelle, tous les objets qui s'y trouvaient. Le cactus en pot? C'était une plante pathétique, après tout. Le bol qui servait de centre de table? Avait-elle réellement besoin d'un bol, alors qu'elle mangeait quotidiennement chips et bretzels à même les sacs? Le petit cadre avec la photo de ses soeurs, au mariage de la plus jeune? Avait-elle vraiment envie qu'on lui rappelle qu'elle, elle n'avait pas encore trouvé quelqu'un avec qui partager sa vie, à l'aube de ses 50 ans? Les poupées mexicaines, seuls souvenirs de son père? Il y avait longtemps qu'elle aurait dû les balancer aux ordures et elle ne savait pas ce qui l'avait retenu jusque là.

Toute la maison y passa. Tous ces objets, parfois tombés par terre, parfois cassés, mais aussi parfois intacts, elle les haïssait tout à coup. Elle se munit de toutes ses vielles boîtes, empilées dans le fond du garage et fit le plus grand ménage de sa vie. Pourquoi avait-elle même apporté toutes ces choses avec elle?, pensait-elle. Était-ce vraiment comme ça qu'on se refaisait une vie?

Une fois toutes les boîtes mises au chemin, elle retourna dans sa maison. Assise sur la seule chaise de cuisine qu'elle avait décidé de garder, elle prit le téléphone accroché au mur.

«Stacy? Are you O.K.? That was some earthquake, uh?», dit-elle d'une voix tremblante. «Are you alone?», continua-t-elle en ajoutant: «Yes, of course. They are all right?» Elle eut un soupir saccadé. «Stacy, I miss you so much. I really need you right now.» Elle ferma les yeux. «Yes, Stacy, of course, I understand. No, no, really. I understand. It's just that... Yes. Yes... I love you too, baby. I love you too.»